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Critique de film
Le film

Paris Blues

Partenariat

Analyse et critique

En 1929, Martin Ritt a seulement 15 ans et il est déjà révolté par les injustices sociales qui ébranlent son pays, renforcées par les conséquences du Krach de Wall Street. Il collabore dès lors à des troupes de théâtre engagées très à gauche, tout comme Elia Kazan, Joseph Losey et Nicholas Ray. On peut aisément deviner qu’il sera quelques années plus tard dans le collimateur du sénateur Joseph McCarthy et qu’il fera partie de la déplorable et tristement célèbre "liste noire". Cinéaste réputé pour sa gentillesse et sa discrétion, il demeurera toute sa vie fidèle à ses idéaux, aussi bien dans sa vie privée que professionnelle. Ayant commencé à la télévision au début des années 50, à peu près à la même époque que Sidney Lumet, il réalise son premier film en 1957, Edge of the City (L'Homme qui tua la peur), qui se déroule dans le milieu du syndicalisme des dockers avec déjà Sidney Poitier en tête d’affiche. Succès d’estime pour ce coup d’essai à travers lequel on loue surtout sa formidable direction d’acteurs. En en effet, ce qui marque le plus durablement dans Paris Blues, son sixième film, c’est justement son remarquable travail pour rendre tous ses personnages d’une étonnante justesse, leur complicité ne s’avérant jamais forcée. Il faut dire qu’il connaissait parfaitement ses comédiens puisqu’il avait déjà travaillé trois fois avec Joanne Woodward et que Paul Newman, avec qui il avait déjà aussi collaboré, allait être en quelque sorte son acteur de prédilection, absolument génial dans le splendide Hud (Le Plus sauvage d’entre tous) et le non moins étonnant Hombre en 1966.

Paris Blues ne possède pas à proprement parler de véritable intrigue ; il s’agit plutôt d’une déambulation poétique, sociale, romantique et musicale dans les rues de Paris à travers les intrigues sentimentales de deux jazzmen américains qui vivent chacun une histoire d’amour avec deux touristes compatriotes venues visiter la capitale française le temps d’une semaine automnale. Si l’histoire n’a que peu d’intérêt, l’écriture est précise, faisant revivre une époque révolue et rendant attachants tous les protagonistes qu’elle nous donne à côtoyer le temps de quatre-vingt quinze trop courtes minutes. Promenade musicale à travers un hommage au jazz, en l’occurrence, celui puissant et swinguant d’un Duke Ellington en pleine forme, interprété dans les clubs de Saint-Germain-des-Prés par non moins que Louis Armstrong lors de deux apparitions fulgurantes et revigorantes, Moustache, André Luguet ou Serge Reggiani dont le personnage a probablement été inspiré par Django Reinhardt. Déambulation poétique à travers les nombreuses séquences de balade dans un Paris magnifié par les décors d’Alexandre Trauner et la photographie en noir et blanc de Christian Matras aussi impressionnante en studio qu’en extérieurs, nombreuses étant les séquences tournées dans les rues et les lieux célèbres de la capitale. Certains ont parlé de clichés à propos de ce catalogue de cartes postales mais, comme le dit si bien François Guérif, des clichés qui aujourd’hui constituent l’un des plus grands charmes d’un film qui n’en est d’ailleurs pas avare, de nombreux endroits de Paris amoureusement filmés par Martin Ritt ayant de nos jours totalement disparu ou été modifiés.

Déclaration d’amour au jazz et à Paris, mais également deux romances ô combien justes et attachantes tellement les couples s’avèrent convaincants et crédibles, aussi bien celui formé par Paul Newman et Joanne Woodward que le second, très touchant, constitué de deux Noirs, Sidney Poitier et Diahnann Carroll, à travers lequel Martin Ritt fait passer son message antiraciste sans aucune lourdeur mais au contraire avec beaucoup de tendresse. Hormis cela, Martin Ritt semble avoir apprécié la Nouvelle Vague française tellement les scènes en chambre du couple Newman / Woodward semblent être un hommage direct à A bout de souffle par leur liberté de ton et leur longueur jamais ennuyeuse. Elles fonctionnent tellement bien qu’on a parfois l’impression d'avoir surpris le couple dans leur belle intimité extra cinématographique, un peu comme lors de la fameuse séquence du petit-déjeuner entre Marilyn Monroe et Clark Gable dans The Misfits de John Huston. Paris Blues débute par une séquence pré-générique d’une grande vitalité, se poursuit par un sublime mouvement de caméra, clin d’œil à la séquence inaugurale d'Un Américain à Paris de Vincente Minnelli pour ensuite nous prendre délicatement par la main et ne plus nous lâcher jusqu’à cette fin simple et poignante. Une petite merveille qui mérite de se rappeler à nous tellement elle a été jusqu’ici mal reçue, et un réalisateur qui mérite qu’on s’y arrête plus longuement, ayant continué par la suite une carrière digne d’intérêt avec comme autre sommet encore non cité Traître sur commande (The Molly Maguires). Fortement recommandé !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 15 février 2010