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Critique de film

L'histoire

Alors qu’il roulait dans son camion avec sa fille Cebe, Don Barnes a percuté un bus de ramassage scolaire. Cet accident tragique coûta la vie à de nombreux enfants et lui valut une peine de cinq ans d’emprisonnement. Quand il sort enfin de prison, il retrouve son épouse Katie, junkie paumée qui avait tenté de se reprendre en main en choisissant comme amant Paul, un barman protecteur. Leur fille est une adolescente fascinée par la musique et le mouvement punk, qui veut vivre en oubliant les blessures du passé. Ces trois paumés de l’Amérique profonde rêvent néanmoins de former à nouveau une famille unie.

Analyse et critique

Presque dix ans séparent la réalisation de The Last Movie de celle d’Out of the Blue, le troisième film de Dennis Hopper cinéaste. Malmené par « Le pape de Hollywood » Lew Wasserman, qui a massacré la distribution de l’impossible The Last Movie, Hopper rompt quelque temps ses liens avec l’industrie. En 1973, il essaye pourtant de mettre sur pied un essai sur les préparatifs d’Easy Rider avec Peter Fonda, Second Chance au titre fort symbolique. Ses retours les plus remarqués devant la caméra, il les doit à Wim Wenders dans L’Ami américain (où il tourne au coté de Samuel Fuller, qui jouait son propre rôle dans The Last Movie) et à Coppola dans Apocalypse Now. Out of The Blue sera le premier de ses films dont il n’écrit pas le scénario. Dennis Hopper était censé simplement jouer le père incestueux d’une gamine à problèmes, sauvée in extremis par un bienveillant psychiatre interprété par le ferrailleur Raymond Burr. Au vu de ce synopsis, on peut mesurer l’écart entre la fable lénifiante originale inspirée de faits réels et le traitement jusqu’auboutiste qu’allait lui administrer Hopper. Il trouve le thème principal du film après avoir entendu sur le chemin du tournage la chanson phare de Neil Young : « My My Hey Hey ». Une strophe célèbre allait donnait le titre du film : Out of the blue / Into the black. Après six semaines à attendre patiemment dans une caravane au Canada, le producteur Paul Lewis finit par venir le voir et lui demande de reprendre en catastrophe le tournage entamé par le scénariste Léonard Yakir. Hopper visionne les épreuves qu’il juge inutilisables. Il accepte donc de refaire le film mais on lui impose, pour des raisons financières, de réussir à le tourner en quatre semaines et à le monter en six.

Grâce ou à cause de ces contraintes, Out of the Blue est un film qui pourra en déstabiliser plus d’un. Le montage semble souvent chaotique, au mépris de la vraisemblance. Hopper pratique un même art du collage que dans certaines de ses oeuvres contemporaines. Il ne renonce pas tout à fait à user des ellipses et du montage parallèle qui déjà faisaient une partie de la singularité d’Easy Rider et des limites de The Last Movie. Comme dans ses deux précédents films, qu’il disait inspirer des écrits de Jean-Luc Godard, il mêle le passé au présent du récit. Si Out of the Blue, contrairement à The Last Movie, suit un déroulé dramaturgique classique, le film est morcelé d’images fortes, de réminiscences percutantes, de moments intenses où les personnages brûlent leur énergie ou la retiennent jusqu’à l’incandescence finale. Ce qui donne l’impression d’un maelström de moments de vie, d’instants de grâce contaminés par le passé, les démons intérieurs et les fautes originelles.

Le film, dans sa forme, mélange improvisations et longs plans séquences. Comme dans certains films américains des années 70, se dégage ainsi une impression ambiguë de spontanéité et d’excès. La première fois que nous découvrons Katie (Sharon Farrell), la mère de Cebe, en train de se piquer, la jeune héroïne marche jusque chez elle en pleine nuit. Tandis que sa mère s’abandonne à son fix, Dennis Hopper raconte au même moment la magnifique odyssée urbaine de Cebe en plein jour, ses errances, ses poses devant des murs couverts de graffitis, sa joie quand elle assiste à un concert punk. Cette longue séquence morcelée, censée traduire l’état d’hébétude ravie de l’adolescente, rejoint le travail de photographe de Hopper : on croirait voir les plans s’extirper de sa collection privée de clichés pris au début des années 60 quand il captait sur pellicule l’évolution de la culture américaine. Hopper privilégie de suivre son extraordinaire comédienne en train d’improviser. Il saisit son sentiment de liberté puis d’ennui, sans qu’il soit tout à fait évident de comprendre qu’il s’agit là d’une fugue. Ainsi, le montage parallèle lui permet de faire cohabiter le présent et son ombre menaçante passée. Après l’euphorie d’une fugue, quand elle rentre enfin en voiture chez elle, il intercale violemment et au ralenti les scènes percutantes de l’accident qui ouvraient le film. L’abandon au présent, à la vie, aura été de courte durée. Pourquoi en serait-il d’ailleurs autrement puisque Out of the Blue est un film dénué de tout espoir, de rêves, et où le présent est déjà condamné par le passé ? No future

La particularité d’Out of the Blue, au niveau de la mise en scène, est donc d’alterner séquences violentes, percutantes (le film s’ouvre sur des cris d’enfants, un accident et le réveil brutal de Cebe quelques années plus tard) et scènes poétiques, muettes, rythmées par les chansons d’Elvis Presley et de Neil Young. A la chanson phare qui prêta sa strophe au titre du film, Hopper y adjoint par exemple aussi Trasher, un morceau issu également des cessions avec le Crazy Horse en 1979 qui sont éditées sous la forme d’un album portant le titre de Rust Never Sleeps. Tous les plans disent une chose et son possible échec. Quand Don (Dennis Hopper) emmène sa famille à la plage, il filme un cliché de l’Americana. Dans la vieille décapotable, Cebe se place entre ses deux parents. Hopper ne regarde pas toujours la route et sa femme le lui fait remarquer, elle craint un nouvel accident. Cebe fait mine de ne rien voir, de ne pas entendre, comme si elle cherchait à vivre l’instant présent au mépris du passé. Sur la plage, la gamine joue et s’amuse tandis que Katie se plaint d’avoir froid, tandis qu’en guise de pique-nique, ils boivent de la bière. La violence, la destruction sont toujours tapies dans les scènes, mêmes celles apparemment les plus calmes.

Le feu est toujours prêt à prendre, la situation à imploser. Hopper en joue, se réclamant de quelques clichés photographiques de son époque. Il reproduit ces clichés d’un bonheur commun de l’american way of life, réinvente certaines situations convenues du film de rédemption, et mine sans cesse le décor et les scènes par de possibles surgissements de violence et de drame en devenir. Il s’avère impossible pour les personnages de coller parfaitement au rêve, d’y croire vraiment. Ils sont sans cesse prêts à dynamiter le cliché dans lequel ils tentent de se fondre. Quelque chose à la base de chacun de leurs rapports est faussé. De la même manière, quand Cebe passe du temps avec son père, elle mime un mec pour lui apparaître comme un pote tandis que Don a des gestes affectueux que l’on peut trouver déjà inconvenants. Il n’y a aucun repos possible sur ce morceau de pellicule agressif.

Si les personnages s’avèrent hantés par leur passé, ils ne peuvent jamais échapper aux conséquences que cela implique. Out of the Blue est bel et bien fataliste comme un film noir. La passé est d’ailleurs grossièrement symbolisé par Charlie (Don Gordon), le meilleur ami de Don : un type qui apparaît, dès son entrée en scène dans le bowling, comme une loque obsédée et dégueulasse. Charlie joue le rôle, selon une convention dramaturgique classique, du Méphisto qui sans cesse enfonce un peu plus Hopper dans le cauchemar de sa vie ratée. Immédiatement Charlie tripatouille Katie, conduit Don vers des bouteilles quand il sort de prison et l’empêche de faire connaissance avec les nouveaux amis que Katie a rencontrés au cours de ses cinq années d’incarcération. Quand Hopper affronte le père de l’un des enfants tués dans le car, il cherche à s’excuser. Il se renverse de l’alcool sur la tête et explique qu’il est un foutu con. Il l’invite à venir boire, à parler avec lui. Mais Charlie fout le type à la porte par pure provocation, pour mesurer son pouvoir d’intimidation. Jusqu’au bout, jusqu’aux dernières séquences, Charlie ne fera que condamner un peu plus le couple, la famille et leur rêve d’un bonheur commun.

L’une des innombrables questions que se sont souvent posés les gloseurs d’Out of the Blue était de savoir s’il s’agissait oui ou non d’un film punk et si Don, Charlie et Katie étaient d’anciens hippies. La révision du film permet d’apporter quelques éléments de réponse. Dennis Hopper acceptait tout à fait l’idée que Don puisse être ce que serait devenu son personnage d’Easy Rider qui, à la fin de ce dernier film, aspirait à une forme de confort, de repos. Sur la table de sa chambre, Cebe a posé une photographie de son père qui, avec sa casquette en cuir, ressemble à un Hell’s Angel. Il ne porte pas le chapeau ou la barbe de son personnage dans Easy Rider, mais il a l’apparence d’un motard du temps passé. Si le film se veut punk, il est donc contemporain de sa réalisation ; et Katie et Don pourraient tout à fait avoir été des hippies. Ils ont d’ailleurs une certaine connaissance des drogues : Katie est toxicomane et Hopper parle immédiatement à Charlie de stupéfiants lorsqu’ils se retrouvent pour la première fois. Les trois amis se connaissent de longue date et Katie pourrait tout à fait avoir pratiqué l’amour libre avec l’un et l’autre, comme le suggèrent dans les séquences finales ces ébats furtifs avec Charlie. Parmi leurs amis, à la réception donnée en l’honneur du retour de Don, on peut apercevoir quelques silhouettes lointaines de vieux hippies semblables à celle fantomatique du chauffeur de taxi qui embarque Cebe, lors de son escapade, dans un bordel. Mais le film n’insiste jamais sur ces données.

Dès le début d’Out of the Blue, lorsque nous retrouvons Cebe dans le camion en lambeaux de son père, en train d’appeler la radio, elle répète une forme de discours punk. Cebe a plusieurs identités : elle s’appelle Cindy, on la nomme Cebe, et elle endosse le nom de Desmond pour la communauté punk. Pour elle, le punk est agressif, non sexuel, et il faut bousculer l’ordre établi et détruire les hippies. Faire table rase du passé, comme elle va tenter sans cesse de le faire, en ne se pliant jamais au système. Cebe arrive en retard en cours, règle ses comptes toute seule, ne passe jamais par les autorités. Alors que ses camarades, et une gamine en particulier, la dénoncent à ses professeurs. Elle ne dit rien à son psychologue dont le dessein est de la ramener sur le droit chemin, vers une forme de normalité. Celui-ci dans le scénario original devait la sauver de sa famille. Hopper a volontairement gommé de multiples scènes avec la figure rassurante et autoritaire incarnée par Raymond Burr. Au grand dam du comédien qui ne donna par la suite plus de signes de vie au réalisateur. De la même manière, le timbre grave de Burr devait servir de narrateur au film et compter les mésaventures de Cebe. Hopper s’est donc concentré sur son héroïne et sur la chute vertigineuse de sa famille. Si elle ne bouscule pas l’ordre établi, Cebe refuse l’autorité institutionnelle et d’obéir aussi à sa mère, tout aussi puérile et irresponsable qu’elle.

Out of the Blue apparaîtra d’autant plus punk que l’on considérera Katie, Don et Charlie comme d’anciens hippies qu’il faut à tout prix détruire. Lors des terribles séquences finales, Cebe semble avoir préparé son suicide et les meurtres de ses parents. Elle endosse le cuir de son père, se patine les cheveux comme une punkette. Elle semble vouloir accomplir un vrai geste punk, un vrai geste agressif contre les hippies et contre les adultes en général et sans aucun futur envisageable. Quand son père pénètre dans sa chambre, elle l’insulte, le traite de tous les noms et avoue qu’elle déteste les hommes. Comme dans la chanson de Neil Young qui a inspiré le thème, les motifs du film et qui lui donne son rythme, elle va préférer « Exploser / Que s’éteindre à petit feu» (It’s better to burn out / Than to fade away). Accélérer le cours tragique des événements, faire exploser le passé dans le présent et détruire tout avenir irrémédiablement médiocre.

Avant de tuer son père, elle dira à sa mère que celui-ci était peut-être plus un punk qu’elle. Sentence sibylline comme il y en a beaucoup dans ce film qui regorge d’aphorismes étranges et formidables tels ces moments où Linda Manz excelle à se parler à elle-même en errant dans les rues : « Tout le monde m’a quittée, mon père, Johnny Rotten, Sid Vicious et maintenant le King me quitte. » Don agit comme Cebe finira par le faire. Quand il avance avec son tractopelle dans les décharges publiques où s’agrègent des milliers d’oiseaux (séquence qui évoque irrésistiblement Guet-apens de Sam Peckinpah), il comprend qu’il va perdre son boulot à cause de ses erreurs passées. Au lieu de se laisser faire, comme la plupart des personnages consensuels du film qui, de Paul l’ami de Katie à la petite peste, ne réagissent jamais à la violence et à l’intimidation, Don détruit la cabane de son patron. Plutôt que de rester les bras croisés, il précipite sa perte, se moque du futur, de ses rêves. Il accélère le cours tragique de son existence en détruisant le décor, en précipitant sa chute. Séquence inoubliable où Hopper use à merveille, comme dans ses précédents films, de la bande son rock pour faire de ces moments des fulgurances poétiques sans paroles, à la fois symboliques et très factuelles. Comme le geste symbolique et excessif de Don, Out of the Blue est porté par une énergie destructrice et un rapport à la mise en scène comme entreprise de démolition frénétique et impulsive.

Lors de sa présentation au Festival de Cannes, Out of the Blue sembla marquer le grand retour de Dennis Hopper comme cinéaste. Malheureusement, aux Etats-Unis, le film provoqua scandale et incompréhension au grand dam de son auteur qui ne cherchait pas tant à choquer qu’à coller (une fois de plus) à son époque. En Angleterre, le film mit plus de deux ans à être distribué et il fut charcuté : de nombreux plans séquences ont été coupés, comme celui où l’on surprend Katie en train de se piquer dans les toilettes. Les Anglais purent seulement le découvrir dans sa version originale en 1987, quand il fut diffusé sur Channel 4 au sein d’une série de dix films dits « interdits ». C’est en France, sous le titre de Garçonne, qu’il remporta un vrai succès d’estime. Avec les années, grâce à son statut étrange, sa mise en scène de démolition, son final nihiliste et explosif, sa quasi invisibilité, son rapport à Neil Young et à la musique punk, Out of the Blue devint peu à peu « culte ».

Celui-ci apparaît surtout comme le dernier grand film de Dennis Hopper qui allait réaliser des films formatés avec des hauts (Hot Spot, un hommage sardonique au film noir) et des bas (Chasers) à des formes plus classiques à partir des années 80. On peut le considérer comme le dernier volet d’une première trilogie débutée avec Easy Rider. S’il en est bien ainsi, le final de ce film sonne comme la résolution tragique, absolutiste, d’une utopie libertaire, rêvée puis avortée, dont le regretté Dennis Hopper fut l’un des principaux symboles. Out of the Blue a été réalisé à une époque où Hopper considérait sa vie comme un véritable enfer. La résolution extrême du film conclut en une apothéose de noirceur les rêves entamés dans Easy Rider. Mais c’est aussi le film de Linda Manz, éclair fulgurant de ce film incandescent qui déjà avait illuminé Les Moissons du ciel de Terrence Malick, et dont la carrière ne tiendra pas ces promesses.

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