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Critique de film
Le film

Out 1 : Noli me tangere

L'histoire

Paris, 1971. Alors que deux troupes d’avant-garde compétitives préparent chacune une mise en scène d’Eschyle, Colin (Jean-Pierre Léaud) se fait passer pour sourd-muet afin de mendier auprès des terrassiers tandis que Frédérique (Juliet Berto) dérobe les badauds qu’elle parvient à distraire. L’un et l’autre se retrouvent mis sur la piste d’un mystérieux Groupe des Treize...

Analyse et critique

« Pour Jacques le film s’appelle Out par opposition, je crois, à « In ». A l’époque, on parlait beaucoup d’être « in », d’être « cool », et lui se voulait « out », ce qui signifiait : je ne fais pas partie de vous, je suis en dehors. Le vrai titre du film, s’il devait être traduit, c’est « en dehors ». On avait le sentiment d’être réellement en dehors, de se démarquer, de ne pas faire partie de quelque chose, d’être à part. Le film lui-même, et la manière dont Jacques l’a fait, sont « à part ». Out 1 est un film secret, intouchable, lived up to its legend. Il est devenu ce personnage-là, cette distance : Rivette, dès le départ a senti les raisons de ce titre. Finalement le film a été habité par ce nom-là : Noli me tangere. Il s’appelle Out 1 : Noli me tangere et Out 1 : Spectre, parce que Spectre est le fantôme de Noli me tangere en tant que film. » Stéphane Tchalgadjieff (1)

« Rivette possède le regard d’un enfant aux yeux grands ouverts ; je ne connais personne d’autre de son âge qui soit resté un enfant à ce point. Mais en plus de cela, c’est un grand intellectuel. Chez lui, tout passe par la tête, avec une vivacité et une intelligence folles, mais il demeure toujours une part de mystère. Rivette est une énigme. On ne sait pas vraiment qui il est. On ne sait pas ce qu’il fait. On ne sait rien de sa vie... hormis le fait qu’il regarde quatre films par jour. » Michael Lonsdale (2)

Out 1 compte parmi ces films que leur réputation précède. Pour une raison, à la fois superficielle et évidente, d’abord : sa longueur, treize heures. Construit en huit épisodes distincts (ce qui pourrait rendre sa vision moins impréparée en une période accoutumée au binging de séries), il prolonge l’expérimentation sur les durées hors-normes de Jacques Rivette après les cinq heures et demi de L’Amour fou. De Lili à Thomas (90 min), de Thomas à Frédérique (110 min), de Frédérique à Sarah (108 min), de Sarah à Colin (106 min), de Colin à Pauline (89 min), de Pauline à Emilie (101 min), d’Emilie à Lucie (98 min), de Lucie à Marie (73 min), avec en prologue de chaque segment, un montage noir et blanc de photos de plateaux prises par Pierre Zucca récapitulant l’action de l’opus précédent.

Le cinéaste complique encore la donne en tournant dans des conditions les plus proches qu’il se puisse concevoir sur un canevas général, d’improvisation totale : trente heures de bobines pour un montage retenant la moitié. Produite pour la télévision, cette première version, Noli me tangere, se verra refusée. Rivette en monte alors une seconde, de quatre heures, pas innocemment nommée Spectre. Une grande part du plaisir qu’il y a à se perdre dans Noli me tangere tient à son caractère flottant, digressif - resserrer ici, c’est forcément perdre. La version originelle sera quant à elle présentée au Havre, en deux jours, devant le gratin parisien évadé pour un week-end des obligations de la capitale. En 2006, elle sera projetée au Museum of the Moving Image de New York dans les mêmes conditions (Rivette recommande de voir le film sur deux journées à la suite), assurant au film une réputation établie dans certains cercles (plusieurs membres du Do It Yourself y étaient). Out 1 nous arrive d’autant plus fameux qu’il a incarné la confidentialité.


Autre raison au prestige d’un film pourtant peu vu, son ensemble réunissant tout un pan générationnel de la Nouvelle Vague : Jean-Pierre Léaud et Juliet Berto, Michael Lonsdale, Bernadette Lafont, Bulle Ogier, Barbet Schroeder, Jean-François Stévenin, Françoise Fabian... et bien d’autres. L’apparition la moins amusante n’étant pas celle d’Eric Rohmer en balzacien à postiche, un brin pédant ou fin pédagogue, c’est selon, faisant la leçon à un jeune sourd à sa demande, lui déroulant le programme de l’intrigue inspiré de L’Histoire des Treize tout en incarnant un fonctionnaire d’Etat peu éloigné de de sa propre persona hors plateaux. Rivette forme avec Rohmer un duo complémentaire, mais rival (se rappeler l’éviction du second par le premier à la tête de la rédaction des Cahiers du Cinéma), aux positionnements divergents (pour le dire vite : Rivette à gauche, Rohmer à droite). Ils partagent un alliage de liberté et de rigueur, une sensibilité à l’air du temps qui ne les empêche pas, maîtrise de la forme aidant, un devenir de classiques - mais ne traitent pas des mêmes faillites, personnelles, politiques ou morales.

Construit tel un free jazz, montrant en temps réel des exercices théâtraux proches de ceux d’un Peter Brook (voir comment un habituel exercice de miroir dégénère en une furieuse transe collective dans le premier épisode), Out 1 va y regarder de plus près, où en est la création vivante en ce début de décennie 1970. Si les formes doivent être repensées, c’est que la vie a été chamboulée. Tout le monde s’ajuste constamment dans Out 1, avec une réussite collective ou un échec solitaire à la tâche. Le film se construit sur une combinaison dialogue / mésentente du groupe et de l’individu. Deux équipes montent Eschyle (Prométhée Enchaîné et Les Sept contre Thèbes), tandis que deux marginaux arpentent les rues (Juliet Berto, jouant de son charme et de son inadaptation, un Léaud silencieux muni d’un harmonica, en simple incarnation de la douleur). Le destin des seconds croisent celui des premiers quand ils sont conjointement mis sur la piste d’un mystérieux Groupe des Treize, qui impliquerait certains des membres de ces troupes underground.

C’est peu déflorer l’intrigue que de révéler que le Groupe des Treize existe... sans qu’il ne compte vraiment. Tout est jeu dans Out 1 : théâtral, d’échec, d’harmonica, de cartes, d’influence, de dupes. Ce Groupe, inventé puis réalisé sans qu’il lui soit donné suite, naît de l’ennui, d’une inquiétude de ne pas en être. Des artistes voudraient faire salon, planqués avec quelques notables, des membres de professions considérées comme plus influentes qu’une poignée de théâtreux hurlant et gigotant dans des sous-sols. Rivette pastiche son complot de Paris nous appartient, les ficelles paranoïaques. Le complot, c’est ce qui vient à l’esprit quand on n’a pas les outils pour penser la domination. Tous les personnages d’Out 1 ont un besoin compulsif de se raconter quelque chose, même n’importe quoi. Le Groupe, c’est la structure qui vient pallier l’absence théorique, le vide idéologique. C’est aussi, par son caractère occulte, une métaphore de cette autre société parallèle que tend à devenir l’avant-garde, dont les membres souhaitent ou subissent de vivre dans une autre réalité que celle des badauds qu’ils croisent quotidiennement dans les rues. C’est plus simplement la nature de tout club, ce quelque chose qui lie dans une même troupe des personnes n’ayant peut-être rien d’autre en commun. Le caractère implacable, langien, du complot parano est redoublé chez Rivette par un regard translucide, non-dirigiste (laisser les comédiens faire avec cette absence), dénué de tout agenda. Il ne déplore, pas plus qu’il ne célèbre, la situation de créer dans la marge. Ce recul volontaire du metteur en scène est autant de place en plus pour les acteurs : Out 1 est ce film qui donne tout pouvoir (ou presque, ce « presque » non-négligeable étant le montage) aux comédiens. L’amour de ceux-là est la leçon acquise de la Nouvelle Vague.


Il faut, pour permettre une telle marge de manœuvre à ces partenaires, le filet assuré d’en récolter les bénéfices. Pierre-William Glenn filme en plan-séquence ces sessions improvisées (en intérieur ou extérieur), sur un son direct à l’audibilité variable. Paradoxalement, cette mise à distance sonore exacerbe la tension sensitive (suivre ou ne pas suivre ce qui se raconte, quand et jusqu’à quel point ?). Deux à trois scènes (parfois quelques inserts supplémentaires) sont montées en parallèles - ce qui permet d’opérer un montage moins visible au sein des séquences enregistrées... au prix, quand la coupe est abrupte, de faux raccords assumés. Son et image peuvent ne pas coïncider : les onomatopées d’une répétition recouvrent un dialogue déclamé ailleurs, ou vice-versa, les paroles sortant de la bouche d’une actrice s’entendent en inversé, à destination d’un auditeur qui perd la raison. Pour des images prises dans des conditions si proches de ce qu’on a coutume d’appeler le réel, celles du film sont singulièrement expressives. La caméra traque le rayon, miroité dans la Seine ou irisé sur une terrasse, qui dynamisera le cadre comme échoue souvent à le faire la lumière blanche parisienne. (Il est difficile de bien filmer Paris, moins du fait que chaque recoin y ait déjà été cadré qu’en raison d’une luminosité qui n’y est, la plupart du temps, pas très intéressante.) Les intérieurs profitent, ou d’une faible intensité qui en fait des antres aux confins de la monstruosité, ou de couleurs vives associées au courant psychédélique. La durée aidant, le spectateur se retrouve peu à peu dans un état second, devant des interprètes eux aussi altérés par l’effort requis par l’invention constante face caméra.


Le film pourrait se résumer ainsi : treize heures durant, des personnes se rencontrent, s’entendent ou ne s’entendent pas, finissent ou ne finissent pas seules. Out 1 c’est l’anti-cool. Noli me tangere. Ne me touchez pas. A savoir, le danger de l’isolation. Solitude qui mène à la mort, ou à la folie. Crise de nerfs finale de Thomas (Lonsdale) sur une plage où on l’abandonne à sa demande, Colin (Léaud) qui fait son lit pour s’allonger à côté, Pauline (Ogier) qui se perd dans la contemplation de ses doubles face à un miroir, Frédérique (Berto) en amoureuse trahie, comme une Fantomette dézinguée sur un toit... Le cinéma nous a habitués à craindre pour l’individu face au groupe. Rivette, lui, nous fait frémir pour des individus qui n’en font plus partie. Une équipe théâtrale qui part en vrille, c’est impressionnant, ça heurte. Mais les cris lui font moins peur qu’une personne se murant seule dans son silence. Il est une solitude secrète, inquiétante, dont le film finit par rendre compte : celle de la position de cinéaste face aux acteurs. Eux sont ensemble, serait-ce dans le délire, lui, même avec voix au chapitre, reste spectateur de l’action. Cet isolement, la metteuse et le metteur en scène des Eschyle respectifs le brisent en participant eux-mêmes au processus créatif de jeu. Probablement Rivette, qui, lui, dédie son existence à la pratique solitaire de regarder des films, pour ensuite donner son avis sur son propre plateau, leur envie-t-il cette assurance d’en être. C’est toutefois ce sentiment qui fait fièrement défaut à ceux que la cinéphilie a élu - ou condamné.

Cet écart est redoublé par la position que les spectateurs entretiennent face aux acteurs. Devant des impros groupées virant, c’est selon, au rituel païen, au câlinage ou au pugilat, celui qui observe se retrouve dans une position moins de surplomb que d’éventuelle infériorité. Tel un enfant témoin d’échanges et pratiques dont il ne saisirait pas tous les tenants et aboutissants (ce que le film montre aussi, c’est qu’entre santé mentale et insanité, il y a moins une différence de sorte que de degré). Plusieurs enfants apparaissent, tout au long d’Out 1 - sans mentionner ce lieu-commun qu’est le retour en enfance des participants. Jouer est un héritage fondamental que l’enfance lègue à l’âge adulte épanoui. Peu de films ont montré de manière si directe le lien qu’entretiennent institutions, rapports ordinaires, avec la pratique de désigner un bout de bois comme un avion. Il s’adresse à ceux qui préféreront toujours la conversation d’une gamine de huit ans au bavardage oiseux et insipide qui pour l’essentiel caractérise les échanges "adultes". De là la découverte que ne pouvait faire qu’un nerd joueur : en optant pour tous les choix opposés au cool, Rivette obtient quelque chose de beaucoup plus fort, intéressant, charmeur dans son refus de charmer - son propre cool, en quelque sorte. Juliet Berto en égérie... pas trop mal, au final, pour un rat de Cinémathèque.

Part de ce qui rend le cool potentiellement anxiogène tient à l’homogénéité de style qu’il présuppose (par opposition à celle de ce qu’il exclut). Rivette prend soin de l’hétérogénéité. Placer Jean Bouise (pas exactement le plus branché des acteurs) face à Juliet Berto ou Françoise Fabian crée un trouble (mondain, mais encore vaguement érotique) que ne pourrait obtenir le casting « sans fausses notes ». Out 1 ne se déroule pas à circuit-fermé - le fantasme d’une communauté de goûts et d’opinions fonctionnant en vase clos, où pourrait s’ignorer le nom d’un président pour qui on n’a à l’évidence pas voté, où les liaisons amicales et amoureuses formées à l’interne dispenseraient de dialoguer avec le dehors autrement que pour s’acheter café, clopes et croissants. Il faudrait pour cela que le groupe s’avère parfaitement homogène. Or il menace sans cesse de se dissoudre (une troupe en forme deux suite à une rupture), est constamment secoué par des intérêts divergents (chacun appartient à plus qu’un seul ensemble), brouillé par la mauvaise écoute (les consignes pourtant directes et claires d’un participant irréalisées sur la base de son agitation et de son peu de charisme reconnu). Après la répétition, la bringue éventuellement, chacun retourne à sa vie, vaque à ses affaires. Ce qu’apprennent à leur dépens les affolés du complot, c’est qu’il ne peut exister de société sans une part raisonnable de secret. Que le droit à la discrétion sur son existence garantit justement un espace public et ses conditions propres de transparence.

Une part de secret - un secret gratuit, en l’occurrence - vient heurter la tendance, aujourd’hui quasi-accomplie mais aussi ancienne que la modernité, à une publicisation complète des vies. C’est ce levier, le droit de ne pas tout publier, qui rend le publié possible, puisque voulu (et parfois dû). Presse, espace juridique et des affaires, Rivette regarde depuis la marge la Vème République. L’emprunt à Balzac n’est pas fortuit. Il s’agit de dresser un tableau de la France de l’époque, sur un mode minoritaire et ludique. Ni la référence à Prométhée, qui dérobe le feu aux dieux, savoir gardé par les puissants, pour en payer le prix fort. Les outils de la mise en scène diffèrent ici de l’écriture quant à la présence en chair et en os des acteurs. Ce qu’Out 1 révèle, c’est qu’il n’y a pas en soi de bons ou de mauvais comédiens - que face caméra, chacune et chacun ne pourront faire que dévoiler la vérité de l’époque, cela qu’il/elle le veuille ou non, qu’il/elle la connaisse même ou pas. Au spectateur d’investir le film, faire l’expérience de son attitude distinctive. On pourrait reprendre, en guise de compliment, la manière dont Grimes décrivait récemment le contenu d’un album complété, avant qu’elle ne renonce finalement à le diffuser : « It’s about as uncool as I could make it. »


(1) In Booklet Out 1 et son Double, 2015, Carlotta.
(2) Ibid.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : carlotta

DATE DE SORTIE : 18 novembre 2015

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Par Jean-Gavril Sluka - le 26 novembre 2015