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Critique de film
Le film

Orlando


 

L'histoire

Orlando est un jeune noble anglais ; lorsqu'il rencontre la reine Élisabeth, celle-ci décide de l'emmener à sa cour de Greenwich et, jusqu'à la mort de la reine, la vie d'Orlando est celle de son courtisan favori. Par la suite il reste à la cour de son successeur Jacques Ier. Pendant le Grand Gel de 1608, Orlando tombe amoureux de Sasha, fille de l'ambassadeur de Russie, qui l'abandonnera. Revenu dans sa demeure natale, Orlando fait l'étrange expérience de s'endormir pendant une semaine, à la suite de quoi il décide de partir comme ambassadeur en Orient. Là, il refait la même expérience d'un sommeil d'une semaine mais cette fois il se réveille femme.

Analyse et critique

Sally Potter signe une belle et flamboyante adaptation du classique de Virginia Woolf dont elle respecte en tout point l'esprit. La réussite vient sans doute de la longue maturation d'un projet qu'elle envisagea dès 1984, abandonnant un premier traitement dont elle sortie découragée par les contraintes budgétaires et la complexité de la transposition. Elle reprendra ce premier jet en 1988, ayant alors longuement réfléchi à la façon de s'approprier et rendre justice à ce classique littéraire. Orlando est une des œuvres les plus accessibles de Virginia Woolf, où cette dernière mêlait son style sophistiqué et introspectif à une vraie odyssée picaresque, romanesque et ironique. L'auteur y faisait à travers son héros androgyne le portrait idéalisé de la poétesse Vita Sackville-West avec laquelle elle entretint une liaison passionnée. Sally Potter reprend cette idée à travers une vision toute personnelle et originale qui  rend le film tout aussi inclassable que le roman.

La question de la confusion des genres est présente d'emblée en donnant à Orlando les traits à la fois durs et paisibles de Tilda Swinton, qui saura si bien allier allure masculine et sensibilité féminine durant la première partie. Virginia Wolf n'amenait la question que progressivement, notamment en faisant tomber Orlando sous le charme de la belle russe Sasha (ici jouée par Charlotte Valandrey) sans qu'au départ il puisse distinguer si elle était un homme ou une femme. Sally Potter amène cela dès l'ouverture en 1600, où l'insouciance juvénile d’Orlando séduit la vieillissante reine Elisabeth qui espère ne jamais voir l'attrait de cet ange souillé par les outrages du temps. Féru de poésie et rêvant d'amours passionnées, Orlando traversera ainsi les siècles en demeurant un(e) adolescent(e) refusant de grandir et dont chaque confrontation avec la cruauté du monde des adultes sera source de transformations morales puis physiques.

Chaque aventure et expérience sera source de déception et de saut dans le temps que Sally Potter manie avec un sens de l'ellipse tout aussi brillant que dans le livre, même si elle nous perd moins ouvertement que ne le faisait Virginia Woolf dont le travail descriptif nous faisait progressivement comprendre que l'on avait basculé dans une autre époque. La réalisatrice dessine des tableaux somptueux pour chacune des "épreuves" traversées, exploitant au mieux un budget que l'on devine restreint et qui force à une narration elliptique et théâtrale bienvenue. On est ainsi charmés par le marivaudage entre Orlando et Sasha, où la fourberie de cette dernière contredit la pureté du cadre blanc et immaculé de ce Londres du Grand Gel de 1608. Sally Potter soumet ainsi totalement l'environnement aux états d'âme d'Orlando (alors que c'était clairement l'inverse dans le livre où les mutations culturelles / climatiques influaient sur sa personnalité) avec ici la glace se brisant simultanément au dépit d'Orlando trahi par Sasha qui n'est pas venue aux rendez-vous pour leur fuite commune. Si Sally Potter respecte parfaitement l'humour mordant de Virginia Woolf lors de la déconvenue des aspirations littéraires raillées d’Orlando, elle s'appropriera avec brio le matériau originel lorsque notre héros tentera une carrière d'ambassadeur en Orient. L'épisode était assez confus à l'écrit et ici la réalisatrice, dans une imagerie luxuriante et dépaysante, nous guide vers une attachante vision de lien entre les peuples à travers lequel Orlando nouera une amitié - teintée d'ambiguïté comme toujours avec le Khan (Lothaire Bluteau).

Pourtant, Orlando faillira à nouveau quand ce lien en appellera aux armes et à une violence du monde des hommes à laquelle il ne peut souscrire pour subir là sa plus grande métamorphose et devenir une femme. La scène de réveil sous ce nouveau sexe est une merveille de sensualité et d'onirisme, laissant progressivement deviner le changement sous une lumière immaculée avant qu'Orlando n'observe son corps nu dans un miroir et lâche cette phrase symbole : « Same person. No difference at all... just a different sex. » Dans l'ensemble, les commentaires distanciés de Virginia Woolf qui auraient grandement alourdi le récit transposé tel quel sont ici brillamment revisités par les commentaires face caméra de Tilda Swinton, ironique ou dépitée selon les moments. En effet, même en femme, Orlando demeure cet être rêvant d'accomplissement spirituel et amoureux mais il sera confronté aux mêmes écueils, aux mêmes entraves symbolisées par les corsets et les robes lourdes qui entravent sa marche et son libre arbitre. La satire et le féminisme cinglant s'entremêlent ainsi dans une description des milieux intellectuels du XIXe dont l'esprit creux n’a d'égal que le machisme.


Si Sally Potter réussit par le visuel à différencier les périodes, on le ressent moins dans l'esprit alors que le roman montrait bien la bascule d'un siècle à l'autre où une femme bravache et aventureuse se trouvait soudainement engoncée dans les rigueurs d’une société phallocrate cent ans plus tard. Parfois elle réussit à fusionner les deux dans de superbes idées, comme ce paysage dont la météo devient orageuse et la photo plus terne en un instant pour montrer l'impasse où se trouve Orlando courtisée par un prétendant libidineux (dans le livre ce changement météorologique signifie le passage de l'Angleterre ouverte du XVIIIe à celle froide, humide et étouffante du XIXe et de l’ère moderne) qu'elle fuit dans un labyrinthe sans issue. Cet esprit adolescent et rêveur se maintenant dans la nature désormais féminine d'Orlando, le salut viendra d'un prince charmant idéalisé et surgi à cheval de la brume à travers les traits de Billy Zane.


La confusion des genres est toujours au centre des interrogations avec ce remarquable dialogue où la caméra vogue de l'un à l'autre des personnages. Chacun comprend que leur amour est condamné par les chaînes entravant leur nature d’homme / femme (fonder une famille et avoir des enfants, se faire une place dans le monde par l'aventure et les armes) et auxquelles ils doivent ou refusent de souscrire. La scène d'amour est un enchantement, filmé avec une grâce charnelle rare par Sally Potter, Tilda Swinton se délestant de toute dureté pour devenir enfin une femme complète qui s'abandonne totalement à l'homme qu'elle aime. L'épilogue contemporain réinvente plutôt bien celui du roman avec une héroïne toujours immortelle mais désormais apaisée et qui ne traversera plus les siècles seule. Une beau voyage et sans doute la plus belle réussite de Sally Potter.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 26 mars 2015