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Critique de film
Le film

Opération dragon

(Enter the Dragon)

Partenariat

L'histoire


Han,
puissant trafiquant de drogue, organise un tournoi d'arts martiaux sur son île. Parmi les participants, on trouve un homme d'affaires américain fauché, un combattant noir en fuite et un spécialiste du kung-fu, chargé par les Britanniques de détruire l'organisation de Han.

Analyse et critique

Bruce Lee et Louis De Funès sont proches, et pas seulement parce qu'ils n'étaient pas très grands et faisaient peur quand ils hurlaient. D'abord par leur présence, qui sauve des films pas toujours exigeants. Surtout, ils sont fascinants à regarder bouger : ils sont pratiquement les auteurs de leurs films, donnant le rythme d'une scène par leur présence, leur corps, leurs chorégraphies. Oscar (le film), c'est De Funès (et Edouard Molinaro qui laisse la caméra tourner). Dans un monde idéal, Phillipe Parreno et Douglas Gordon auraient fait un film sur eux deux avant Zidane. A l'aune de ceci, Opération Dragon ressemble à un produit bâtard, certes avec de vrais morceaux de Lee dedans, mais mal considéré par les puristes qui lui préfèrent ses productions strictement hongkongaises. Plus fauchées mais plus authentiques. Opération Dragon – opération marketing de Warner pour ratisser un plus large public – fait partager à Lee l'affiche avec deux autres acteurs, selon une sorte de trinité Benetton avant l'heure : blanc, jaune, noir. En deçà de certains autres Lee, le film reste malgré tout fascinant comme cliché d'une époque, un renvoi de balles interculturel, une première expérience d'ingestion du cinéma asiatique par Hollywood. Carl Douglas chantait alors "Everybody was kung-fu fighting" (Tout le monde faisait du kung-fu). A juste titre.

En 1973, Lee est une star en Asie, conséquence heureuse de son incapacité à s'imposer aux Etats-Unis. Cantonné à la télévision (Le Frelon Vert), évincé d'un projet lui tenant à cœur (la série Kung Fu, dont le rôle principal fut attribué à David Carradine), trop chinois, Lee s'était replié sur Hong Kong, avec le succès que l'on sait. Flairant enfin le bon coup, Warner le rappelle pour lui proposer une coproduction avec la hongkongaise Golden Harvest, qui avait accueilli Lee. L'acteur avait enfin l'occasion de percer le marché américain, même en partageant la vedette avec John Saxon et le débutant Jim Kelly. Mais il a carte blanche pour régler les combats et les chorégraphies, soit le cœur du film. La scène d'initiation avec l'apprenti du début est aussi fortement imprégnée de la philosophie de combat de l'acteur, qui fait passer son petit message personnel. Lee mourra peu de temps avant la sortie d'Opération Dragon, qui allait effectivement assurer sa starification.

Les moyens aidant, bénéficiant de la synergie entre les équipes américaine et hongkongaise, Opération Dragon demeure le film le plus professionnel de Bruce Lee. Une série B tout de même, une BD comme le dit le personnage de Jim Kelly, un authentique film de genre d'autant qu'il puise dans d'autres genres : un canevas jamesbondien (Han et son île, c'est Dr No) agrémenté de blaxploitation (on y reviendra). Deux morceaux de bravoure sont à compter : d'abord dans la base du méchant, le combat (en partie au ralenti) seul contre tous de Lee contre une horde d'assaillants (dont un jeune Jackie Chan) surgissant de tous les côtés du cadre. C'est un régal – pur, sans trop de zooms intempestifs – de voir juste l'acteur au centre du film, de tout, se mouvoir. De pratiquement danser. Un critique a pu écrire que Lee se battait comme on faisait l'amour. D'où ces plans où le combattant frappe vers la caméra, donc vers le public, pour le faire participer comme un spectateur de film porno lambda (1). Ensuite, il y a le duel final avec Han - s'il sous-emploie un peu les idées possibles de chorégraphie avec le méchant – continue de marquer les esprits avec son utilisation des miroirs (8000), démultipliant, jouant avec la grâce d'un héros tranchant comme une lame (de Shangaï). Le reste (l'histoire de vengeance, l'énième humiliation de Bob Wall) est franchement accessoire, sauf la partition de Lalo Schiffrin, funky / orientale, très racée.

"Je respectais beaucoup Bruce parce que je savais ce qu'il avait vécu seulement en étant un Noir aux Etats-Unis. […] Il connaissait mon combat, je connaissais le sien." Jim Kelly

Bruce Lee espérait à terme faire des films plus complexes, à niveaux de lecture multiple – complexité qu'il voulait insuffler initialement au Jeu de la Mort, devenu le pillage de tombe que l'on sait. Simpliste, daté en surface, Opération Dragon est aussi intéressant à relire comme combinaison de stéréotypes, de fantasmes plus ou moins disciplinés sur un surhomme non-blanc, de vases communicants interethniques. C'était déjà perceptible dans ses précédents films, au travers du nationalisme antinippon de La Fureur de Vaincre et surtout, de la revanche sur la suprématie américaine dans La Fureur du Dragon (avec le patient massacre de Chuck Norris au sein du Colisée, symbole très occidental). On verrait presque un acte politique dans l'arrachage de poils du torse norrisien par Lee (la pilosité occidentale fascinant les orientaux – autre cliché), plus vicieux que l'émasculation de Bob Wall. "Je suis oriental, je dois donc battre tous les Blancs dans ce film", disait Lee à sa mère quand il préparait La Fureur du Dragon (cité dans Bruce Lee : Fighting Words, par Bruce Thomas).

Dans Opération Dragon, la scène où Han offre de jeunes femmes à nos héros pour passer du bon temps est en cela exemplaire : Lee ne couche pas (comme dans ses autres films, il est au choix : féminisé ou asexué par discipline (2) mais en tout cas, pur), Saxon choisit une compagne blanche et Kelly y fait son marché (sur le mode du Noir forcément très sexué). Tout le monde est donc à sa place, comme le Méchant Han qui se livre bien sûr au trafic de drogues et à la traite des Blanches (3). Mais l'évidente volonté des producteurs de vouloir plaire à tous les publics (à l'époque où les studios étaient certains d'avoir un auditoire spécifiquement afro-américain) a aussi d'autres effets. La trame jamesbondienne est arrachée au surhomme britannique (qui répondra pathétiquement en 74 avec L'Homme au Pistolet d'or). Par contraste, le Thomas Crown du pauvre incarné par Saxon pâlit face à Jim Kelly, dont le film met en valeur le background blaxploitation ("Si je perds un combat, je n'en saurai rien. Je serai trop occupé à paraître bon", dit-il) ou du moins, spécifiquement noir : l'altercation avec des policiers racistes et surtout le passage du dojo où des karatékas afro-américains s'entraînent. Cette seule scène est un cliché d'une face cachée de l'Amérique des années 70.

Tout le monde faisait du kung-fu donc (au moins aux Etats-Unis). Son succès à cette époque, dans les films mais aussi en tant que pratique, devait aussi bien au plaisir qu'à sa résonance sociale. Vingt ans avant les émeutes de Los Angeles – montrant les tensions interethniques, en particuliers entre noirs et coréens -, il y avait une autre possibilité. Incarnée par cette photo dans le très justement nommé Everybody was kung fu fighting de Vijay Prashad (livre auquel ce texte doit beaucoup), où dans une manifestation de Black Panthers, on trouve un asiatique portant la pancarte "Le péril jaune soutient le Black Power". Bruce Lee dans les ghettos, c'était surtout l'image d'un non-blanc affrontant l'adversité sans armes et, pour les plus radicaux, un parent du Viêt-Cong qui mettait alors l'Amérique en déroute avec pas grand-chose (4). "Quatre-vingt dix pour cents de l'autodéfense orientale, c'est brasser de l'air. C'est du désespoir organisé", résumait Bruce Lee. Un modèle non seulement impressionnant mais aussi très économique, dont Lee disait qu'il développe le respect et la confiance (5). Cette proximité communautaire, c'est tout le sel caché d'Opération Dragon. Jim Kelly et Fred Williamson iraient alors dégourdir leurs jambes sur des méchants dans des films aux titres interraciaux comme Black Belt Jones ou Black Samurai. Une sorte de cercle se complétait, après les rencontres entre Ho Chi Minh et les Black Panthers dans les années 60. Après que Mohammed Ali refuse de s'engager au Vietnam, disant qu'"aucun Viêt-cong ne [l']'a jamais traité de nègre". Après que Bruce Lee ait passé des heures à visionner les combats d'Ali, autre artiste gracieux dans son genre. Et après que Sugar Ray Leonard ait confessé avoir été beaucoup influencé par Bruce Lee. Un autre monde était alors possible. On trouve aujourd'hui les quelques souvenirs de ce bref échangisme, avec le Wu-Tang Clan (obsédé par l'imagerie kung-fu), Rush Hour, les produits hollywoodiens de Jet Li avec des rappeurs ou Kill Bill. Plus sur un mode nostalgique, fétichiste, inoffensif que révolutionnaire.

(1) Dans Boogie Nights, l'acteur porno incarné par Mark Wahlberg est d'ailleurs fan de Bruce Lee.

(2) La scène faisait écho à la mort de la sœur de son personnage, qui préfère le suicide à l'humiliation d'un viol.

(3) Le thème était très en vogue en Occident dans les années 70, alimentant les fantasmes sur les émirs pétroliers se constituant des harems (fichue crise du pétrole) et l'éternel péril jaune.

(4) Un parent habillé souvent en noir, comme les Viêt-Congs souvent habillés en noir.

(5) Une transmission qui n'allait pas de soi, puisque des membres de la communauté chinoise californienne reprochaient justement à Lee d'enseigner les arts martiaux à de non-chinois.

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Opération Dragon de Bertrand Benoliel

Par Leo Soesanto - le 27 septembre 2006