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Critique de film
Le film

On the Bowery

Partenariat

L'histoire

The Bowery est une avenue au sud-est de Manhattan, près du pont de Brooklyn. Ancienne artère convoitée de la ville, quartier huppé, Bowery est devenu le territoire des exclus du rêve américain : sans-abri, travailleurs précaires, drogués, prostituées, malades mentaux… Ray, un jeune homme nouvellement débarqué dans le quartier, est rapidement happé par le Bowery et par sa gangrène, partagée par tous ses habitants, l’alcoolisme.

Analyse et critique

Lorsqu’il se lance dans ce film, Rogosin ne connaît rien du cinéma : « Je ne savais pas grand-chose et j’ai décidé de suivre pas à pas la méthode de Flaherty. » Avant de tourner, il se plonge pendant six mois avec son équipe (Mark Sufrin son co-réalisateur, le chef opérateur Richard Bagley et un assistant, Darwin Dean) dans le quartier de Bowery. C’est seulement lorsqu’il a le sentiment d’avoir compris le rythme du quartier, la vérité de ses habitants, qu’il démarre le tournage. Son idée est de se débarrasser de ses a priori, de ses idées préconçues, et de transmettre au spectateur cette vision revisitée au contact du lieu. Ce qui compte pour Rogosin, c’est toucher à la vérité des personnages, les filmer sans condescendance et dans un refus constant du pittoresque. Il veut aller au cœur de la vie du quartier et rendre celle-ci palpable pour le spectateur. Comme Flaherty, Rogosin n’hésite pas à dramatiser le réel, à l’écrire. Une fois qu’il connaît le quartier, ses rouages, son rythme, sa géographie, ses lois, son langage, son fonctionnement, il écrit un court scénario qui synthétise tout ce qu'il a appris.

Le tournage dure plusieurs mois, et Rogosin fait jouer les habitants qui jouent leurs rôles avec quelques indications de scénario mais toujours avec leurs paroles et leurs gestes. Les acteurs ne cessent de disparaître et Rogosin passe beaucoup de temps à les retrouver. Il doit les forcer à s’arracher de leur tabouret de bar pour se remettre à l’ouvrage, ou attendre qu'ils sortent des cellules de dégrisement. L’équipe est surveillée par les forces de l’ordre et les habitants restent malgré tout méfiants, notamment les patrons de bars, ces rois du quartier qui voient d’un mauvais œil le tournage du film et qui ne manquent pas d'essayer d'influer leurs ouailles pour qu'il ne participent pas au tournage.

Lionel Rogosin filme New York comme on ne l'avait jamais vue, plusieurs années avant Cassavetes ou Scorsese. La crudité avec laquelle il décrit le quartier de Bowery, la façon dont il intègre des scènes brutes tout en laissant parler une certaine forme de lyrisme rappellent The Savage Eye. Rogosin a vu très peu de film mais il a été marqué par le néo-réalisme italien et, dans le cinéma américain, par The Quiet One de Sidney Meyers, également co-réalisateur de The Savage Eye. Il fait d'ailleurs appel, alors même que le film n'est qu'une idée qui lui trotte dans la tête, à James Agee qui a écrit les commentaires du film de Meyers. Mais ce dernier décède peu après leur rencontre. Autre participant à The Quiet One, dont il a signé la photographie, Richard Bagley sera lui de l'aventure d'On the Bowery. Bagley habite dans le Bowery, il est aussi violent et alcoolique que les personnages du film et, en endossant le rôle d’assistant de Rogosin, il apporte énormément au film.

Ils sont alors quelques uns, surtout des photographes, à faire voler en éclat l’image mythifiée de New York (et plus largement de l'Amérique). Ici, plus de ces grandes envolées verticales, de ces immenses surfaces de verre s’élançant vers le ciel avec fierté et grandeur. Mais une humanité à ras de terre, arpentant des rues déliquescentes, dormant au pied de bâtiments en ruine. Un monde jusqu’ici invisible qui est celui des laissés-pour-compte de l’American Way of Life, des oubliés des fastes années Eisenhower. Filmer ceux qui n’ont jamais le droit à l’image, c’est un credo de son maître Flaherty sur lequel Rogosin va construire sa carrière de cinéaste.

Le film débute par une séquence musicale, sans paroles, faite d'instantanés sur les habitants du quartier : des épaves humaines, des fous qui soliloquent, des SDF dormant à même le sol, des groupes de miséreux se partageant une bouteille de vin... autant de clichés proches du travail de la Photo League, ce collectif de photographes mené par Paul Strand, Elisabeth McCausland et Berenice Abbéton qui, de 1936 à 1951, a marqué le renouveau de l'art photographique new-yorkais en réalisant notamment des reportages sur les bas quartiers de la ville. A la fin de cette séquence, Ray entre dans le cadre, une valise à la main, et la fiction vient pénétrer la matière documentaire. Rogosin va alors suivre de près une poignée de ces déshérités. Ce faisant, il va au-delà de l’esthétisme de la misère que l’on croit voir poindre au début du film pour plonger dans ce monde et partager le regard et la vie de ses habitants. Juste après l'apparition de Ray, on pénètre dans un bar et la bande-son est envahie par les brouhahas des piliers de comptoir. Aux côtés de Ray, on part à la rencontre de plusieurs personnages qui vont devenir les protagonistes de micro histoires sur lesquelles se construit une fiction documentée. Le film démarre sur des clichés "photographiques" des bas-fonds de New York et devient cinéma en traversant l'image et en entrant au contact des gens. Le documentaire se charge alors de fiction : les habitants jouent, des dialogues sont écrits, les situations sont mises en scène... C'est l'enseignement de Flaherty pour qui il est primordial de filmer au plus près des personnages, jusqu’à les faire activement participer au film qui se fait.

Rogosin choisit de suivre deux personnages dans cette foule de destins brisés. Il y a d'abord Ray qui revient au Bowery après avoir travaillé sur les chemins de fer, comme nombre des miséreux qu'il retrouve dans le bar. Il y a ensuite le vieux Gorman, ancien médecin échoué sur ces rivages de la misère. Gorman se lie d'amitié avec Ray et devient notre guide dans le film et dans la vie du quartier. On the Bowery se construit sur deux trajets : celui de Ray qui, rapidement, sombre dans l'alcool et est happé par le Bowery et celui de Gorman qui, le regard lucide, arpente les rues et accoste ses habitants. Gorman fait office d'interviewer, et à chacune de ses rencontres on découvre un nouvel aspect de la vie du Bowery. On voyage ainsi dans les méandres de cette sous société : les quelques petits boulots (décharger des camions, ramasser des cartons ou des morceaux de métal) qui permettent de gagner de quoi s'acheter de l'alcool, l'église où les pauvres hères sont sommés de contempler le néant de leurs vies, le dispensaire, la soupe populaire…

Ce qui compte avant tout, c'est survivre. Ainsi, Gorman a beau aider Ray, il lui vole pourtant ses affaires pour s'offrir une ou deux nuits dans un hôtel minable. Et si tous les habitants s'enivrent, c'est que l'alcool est indispensable pour oublier la faim et pour pouvoir dormir n'importe où dans la rue. Mais peu à peu, on découvre aussi des personnes qui dépassent leur précarité, les petites combines, les galères, pour simplement vivre. Il y a ainsi, entre des scènes violentes et dérangeantes, des passages apaisés comme cette très belle et douce scène dans un foyer pour personnes âgées.

Rogosin dresse le portrait effrayant d'un monde hors du monde et l'on ne peut qu'être estomaqués par la violence du film qui, sans un mot, hurle ses quatre vérités à une société capable de traiter ainsi toute une frange de sa population. Pourtant, au montage, Rogosin et son monteur Carl Lerner (monteur de Douze hommes en colère et co-réalisateur avec Joseph Strick d’American Homes) évacuent une énorme quantité du matériel (il y a 6 000 mètres de pellicule), refusant de monter des images qu'ils jugent trop brutales et qui risqueraient de faire sortir le spectateur du film tant elles sont violentes, glauques et déprimantes. Mais même en l'état, On the Bowery est un film choc dont on peine à ressortir. C'est que le Bowery est un enfer qui avale les êtres et ne les relâche plus. Les déclassés du film ne peuvent rien contre leurs conditions. Le système est tel qu'ils sont condamnés à errer dans ce ghetto, qu'ils n'ont aucune échappatoire. Ray essaye de fuir l'alcool, mais ne peut résister longtemps à son appel. Et lorsqu’à la fin Gorman lui donne de l’argent pour qu’il quitte le quartier, l’un de ses compagnons d'infortune déclare qu’« on ne quitte pas Bowery. » Très peu de temps après la fin du tournage, Gorman Hendricks, qui était en phase terminale d’une cirrhose pendant le tournage, meurt ainsi que Dick Bagley.

Le film remporte le Lion d’Or du documentaire au Festival de Venise. L’ambassadrice américaine à Rome, Mme Luce, s’indigne de la sélection du film comme elle l’avait fait l’année précédente lors de la présentation de Graine de violence de Richard Brooks. Ce film de studio est aussi l’un des premiers à plonger dans le cœur d’un quartier miséreux et à soutenir la lutte pour les droits civiques de la population noire, ce qui n’est pas sans faire écho aux idées de Rogosin comme le montreront ses films suivants. Après avoir tourné On the Bowery, il développe un nouveau projet de film sur New York, puis un autre où il suivrait le travail des saisonniers sur les voies de chemins de fer, là encore un prolongement de son premier long métrage. Mais, faute de moyens, il ne peut réaliser aucun de ces deux films. C'est en découvrant la situation des Africains sous l'Apartheid qu'il revient au cinéma avec Come Back, Africa.

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Portrait de Lionel Rogosin

Come Back Africa

Good Times, Wonderful Times

Par Olivier Bitoun - le 25 mars 2010