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Critique de film

L'histoire

Le gouvernement d'un pays asiatique veut provoquer un conflit armé entre les Etats-Unis et l'URSS. Afin de rester dans l'anonymat, il a confié cette mission au terrible SPECTRE. Après le vol de navettes spatiales appartenant aux deux côtés du rideau de fer, la pression est immense, et les deux camps se menacent d’une attaque nucléaire. Au MI6, M détache James Bond en mission au Japon afin de découvrir quelle vérité se cache derrière toute cette histoire...

Analyse et critique


Ambitions sans limite

Au milieu des années 1960, James Bond est partout, tout le temps. Héros par excellence, superhéros devant tous les autres, il est au centre de tous les regards. Quatre films, quatre triomphes. Goldfinger et Opération Tonnerre surtout, ont changé la face du cinéma populaire à jamais, et ont battu tous les records au box-office. Pour les deux producteurs, Albert R. Broccoli et Harry Saltzman, James Bond doit perdurer et demeurer une franchise régulière, un rendez-vous à ne pas manquer. Cependant, le rythme soutenu d’un film par an ne peut plus être tenu, car l’importante pré-production, l’écriture du scénario, l’ampleur du budget et les impératifs de production sont devenus gigantesques. Leur gestion devient lourde et doit être préparée avec temps et mesure. Un nouveau rythme permettant la production d’un film tous les deux ans sera donc adopté pour les décennies à venir, en dépit de quelques exceptions. (1) Le prochain film sortira en 1967, et sa conception ne pourra souffrir aucun retard. Car le contrat de Sean Connery arrive bientôt à expiration, et ce dernier laisse entendre qu’il ne tournera plus de James Bond. L’incompréhension est générale, et pourtant le choix de Connery est on ne peut plus réfléchi. En effet, l’acteur craint de plus en plus d’être enfermé dans ce rôle. Et il n’a pas tort, tant les films auxquels il participe à côté ne fonctionnent pas. Pas de printemps pour Marnie d’Alfred Hitchcock, La Colline des hommes perdus de Sidney Lumet et L’Homme à la tête fêlée d’Irvin Kershner ont tous été de gros échecs au box-office. L’acteur a beau effectuer de bons choix, il n’est pas récompensé en retour. Pire, le public le considère toujours comme étant James Bond, l’homme et le personnage se confondant dans l’imagerie populaire. Sean Connery est effaré de voir les hordes de fans qui l’agrippent à la moindre occasion, et ne sait même plus que répondre à un enfant qui, après la sortie d’Opération Tonnerre, lui reproche de lui avoir signé un autographe sous le nom de Sean Connery et non de James Bond. C’en est trop, personnellement et professionnellement, il doit sortir de cette situation. Et le mieux est encore d’abandonner la poule aux œufs d’or. (2)

Un temps envisagé pour être Au service secret de Sa Majesté, le film suivant sera finalement On ne vit que deux fois, logistiquement plus compatible avec le calendrier de production désormais assez serré. Il faut faire vite et tourner le film dans les temps. Le scénario est cette fois-ci confié à Roald Dahl, l’auteur de Charlie et la chocolaterie, afin de relancer les attentes du public et de tenter d’autres directions scénaristiques pour le personnage. Opération Tonnerre était pleinement dans son temps, concernant la peur du nucléaire, ravivant les souvenirs de la crise des missiles de Cuba survenue trois ans plus tôt. Il faudra faire de même pour On ne vit que deux fois en utilisant la menace d’une Troisième Guerre mondiale et la conquête de l’espace alors très en vogue. (3) Le film prendra d’énormes libertés avec le roman de Ian Fleming, plus encore que les films précédents qui ne s’en privaient pourtant pas. Parallèlement, les repérages commencent au Japon pour trouver les endroits appropriés à l’intrigue. Pratiqués en hélicoptère, ils vont durer des semaines. Malheureusement, l’équipe ne trouve pas de château sur la côte japonaise comme décrit dans le roman. La raison en est simple, aucun château n’a été construit sur les côtes des îles japonaises à cause des typhons. C’est alors qu’en survolant des volcans éteints sur l’île de Kyushu, Broccoli a l’idée de placer la base secrète de Blofeld dans le cratère d’un volcan. Le défi est lancé à Ken Adam : pourra-t-il construire un décor intérieur suffisamment gigantesque et illustrant cette antre de la folie ? Adam accepte avec enthousiasme, répliquant à Broccoli qu’il lui faudrait un million de dollars pour réaliser le décor, soit pratiquement le budget total de Dr. No en son temps. La somme lui est allouée et commence alors la construction du plus incroyable, du plus démentiel des décors jamais construits au cinéma. Erigé en plusieurs mois à l’extérieur des studios de Pinewood, l’ouvrage nécessite 700 tonnes d’acier, 300 kilomètres de tubes en acier, 200 tonnes de plâtre, 500 000 tubes d’assemblage et 200 000 m² de toile. Au bout du compte, il s’avère totalement fonctionnel, avec sa plateforme pour hélicoptère, son monorail, sa rampe de lancement mobile et son éclairage dantesque.

Le tournage débute le 4 juillet 1966 et ne se terminera qu’en février 1967. Long, difficile, coûteux sera celui-ci. Le budget total est considérable avec 9,5 millions de dollars (4), faisant d’On ne vit que deux fois un film immense, bien plus important que les précédents. La réalisation est confiée à Lewis Gilbert, metteur en scène du film Alfie le dragueur. (5) D’abord rétif, celui-ci accepte le projet sous l’insistance de Broccoli, avec pour objectif de s’amuser. L’équipe des effets spéciaux de John Stears collabore avec le commandant Ken Wallis de la Royal Air Force pour travailler sur « La petite Nellie », appareil volant bourré de gadgets (6) que l’on verra entre les mains de 007 dans le film. Une partie de la scène aérienne sera d’ailleurs tournée dans les montagnes espagnoles. Du reste, de nombreux figurants japonais sont engagés durant le tournage, ainsi que deux actrices destinées à côtoyer Sean Connery. Celui-ci arrive sur le tournage un peu lassé, peu concerné par le scénario et, disons-le, tout sauf enthousiaste. Harcelé par les journalistes japonais qui le suivent jusque dans les toilettes, obligé de s’enfermer dans sa chambre d’hôtel pour fuir le battage médiatique et les nombreuses grappes de fans enragées (7), Connery est à bout. D’autant que le torchon brûle avec Harry Saltzman, dont il ne tolère plus la présence sur le tournage. De son côté, Albert R. Broccoli fait absolument tout pour le ménager et multiplie les allocutions presse pour demander aux journalistes de le laisser en paix. Le phénomène est trop fort, l’acteur fait face au tournage avec la ferme intention d’en finir. Trop long, le film sera au bout du compte raccourci par Peter Hunt, bombardé réalisateur de seconde équipe mais qui acceptera de superviser le montage. On ne vit que deux fois aura donc été conçu dans la vitesse, le mouvement, le doute (avec le départ annoncé de Connery) et les changements de dernière minute.

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La folie des grandeurs

La difficile conception du film se sent particulièrement au travers de certains contours de cette nouvelle fresque bondienne. Le premier faux pas de la série ? Assurément non, rassurons-nous, car la qualité et le divertissement pur répondent de nouveau présent. Mais la folie des grandeurs a cependant étreint la formule qui peine en ce sens à renouveler son intelligent régime diégétique. Certes, le scénario de Roald Dahl est très convaincant, excentrique et bien conçu, avec une idée de départ follement séduisante. Un vol de fusées américaine et soviétique par un mystérieux engin spatial réchauffe la guerre froide. Qui est derrière tout cela ? Qui donc peut bien ardemment désirer lancer une Troisième Guerre mondiale ? Aussitôt dépêché au Japon, James Bond doit enquêter le plus rapidement possible et prouver qu’aucune des deux superpuissances n’est responsable de ces vols. Il apparaitra rapidement que le SPECTRE agit encore dans l’ombre, manipulant l’Ouest et l’Est à l’aide d’une organisation logistique démentielle et tenue secrète. Le compte à rebours, si efficace dans Opération Tonnerre, est ici repris avec beaucoup de talent, permettant aux péripéties de s’enchainer à grande vitesse. Le suspense est relativement opérant et la progression dramatique surprenante pour qui découvre le film sans avoir jamais rien lu à son propos. En revanche, les personnages sont totalement vidés de leur substance. Le cercle bondien habituel est réduit à sa plus stricte utilité, rendant M, Q et Miss Moneypenny assez transparents. Bernard Lee est toujours aussi bon et Desmond Llewelyn toujours aussi bougon, mais les personnages ne présentent aucun intérêt particulier au-delà de leur présence factuelle : l’un délivre à Bond sa mission, l’autre lui donne un équipement high-tech. Aucune finesse ni aucune trouvaille humoristique ne viendront relever quelque peu ces échanges. Moneypenny conserve sa gouaille, mais les dialogues sont un peu moins piquants que par le passé. Ces défauts apparaissent néanmoins négligeables si l’on considère le traitement scandaleux réservé à d’autres personnages du film, cette fois-ci bien plus importants.

Car les personnages féminins centraux sont purement et simplement réduits à de simples enveloppes plastiques sans profondeur ni passé. La première actrice, Akiko Wakabayashi (incarnant Aki), se révèle plutôt sympathique, très belle et convenable au niveau du jeu. Sa naïveté et son attirance pour Bond la rendent très humaine. Le vide absolu du personnage est à peine compensé, mais ce n’est rien comparé à l’autre femme du récit, Kissy Suzuki, incarnée par Mie Hama. Une catastrophe ambulante, tributaire d’un choix de distribution déplorable. (8) L’actrice ne sait ni jouer correctement en anglais, ni bouger dans les scènes d’action. Lourde, pataude, Hama ne fait que minauder et sur-jouer une attitude sexy. Ses échanges avec Sean Connery confinent au grotesque. Enfin, Karin Dor ne fait qu’interpréter une méchante vénéneuse sans aspérité, la bien nommée Helga Brandt. Elle s’en sort avec les honneurs, mais là encore, aucune psychologie ni aucune épaisseur ne viennent la rendre plus attrayante. Ce n’est qu’un banal agent du SPECTRE qui n’a rien à voir avec les puissantes Rosa Klebb et surtout Fiona Volpe. (9) Une galerie de femmes parfois très jolies, mais un étalage d’érotisme sans saveur au-delà de la consommation directe et sans lendemain. Meilleurs sont les rôles masculins, quoique limités eux aussi. Testsuro Tamba est un très charismatique Tanaka, dit « Tigre ». Agent secret important au Japon, intelligent et distingué, il est sur certains points l’égal de 007. Doté de moyens spectaculaires et surtout très enthousiaste à l’idée de travailler avec Bond, il apparait immédiatement sympathique. Il sert l’action et permet à l’agent britannique de s’immiscer plus facilement au cœur des mœurs japonaises. En effet, bien qu’il possède un doctorat en langues orientales et une bonne connaissance des alcools locaux, parmi ses nombreux talents cachés, James Bond a néanmoins besoin d’un guide culturel, rôle que Tanaka remplit à la perfection. Rien d’autre à dire malheureusement, tout comme pour Ernst Stavro Blofeld, le méchant suprême du SPECTRE. Car l’identité du fameux n°1 est enfin dévoilée au public aux deux tiers du film. Réduit auparavant à une simple voix, à une vague silhouette et à la présence d’un chat méphistophélique consciencieusement caressé,  il possède désormais un visage : celui de Donald Pleasence marqué par une cicatrice profonde qui en balafre la partie droite à partir de l’œil. Pleasence donne au personnage toute sa démesure. Il a le degré de folie et la présence nécessaire pour le rôle, et il s’en acquitte magistralement, même si nous sommes loin de ses meilleures prestations. Si l’apparition du personnage est demeurée dans toutes les mémoires, c’est avant tout grâce à lui (10), Blofeld manquant singulièrement de consistance dans ce film. Mais, afin de garder une part de mystère et des directions narratives possibles pour la suite, on peut considérer que le personnage garde finalement une aura mythique qui en dit peu sur ses véritables motivations.

Autre défaut majeur, la trop prégnante présence de Sean Connery à l’écran. Il est normal que James Bond soit de toutes les scènes ou presque, comme on a pu l’apprécier dans les opus précédents. Mais ici, certaines séquences ne le prennent pas nécessairement pour centre d’intérêt, comme par exemple la scène de l’hélicoptère équipé d’un aimant suspendu, ou encore les scènes avec les nageuses durant la sortie de pèche. Sean Connery est donc de toutes les scènes, y compris de celles qui ne nécessitent pas de plans sur lui. Il faut observer Connery figé devant un écran dans la voiture conduite par le personnage d’Aki. Pendant que l’hélicoptère soulève la voiture de leurs poursuivants à l’aide de l’aimant et qu’il la jette dans l’océan, la mise en scène se focalise la moitié du temps sur le visage de l’acteur principal contemplant cet écran. Un moment de bravoure inventif et très amusant, mais entaché par l’irrépressible envie de mettre Bond en scène à la moindre occasion. Ce déluge de plans sur l’acteur donne lieu à deux problèmes majeurs : un amenuisement des effets, ainsi qu’une profusion de transparences trop visibles (on pense à l’excellente séquence de bataille aérienne en hélicoptères). Toutes les scènes concernées restent très belles et très puissantes, mais elles ont moins bien vieilli. La surabondance d’écrans de télévision apparaissant dans le film a pour effet de rendre le récit paradoxal, situé entre mystère et matérialisation constante. Ce qui fascine dans On ne vit que deux fois, c’est cette facilité à mêler les enjeux pour les emmener à la découverte d’un gigantesque complot nanti de plusieurs révélations croustillantes (découverte de la base secrète du SPECTRE, rencontre avec Blofeld...), et à l’inverse cette incapacité à entretenir le mystère quant à tout ce qui entoure le personnage de James Bond dans sa nouvelle mission. Des écrans, tout le temps, partout, dans les bureaux de Tanaka, dans la voiture d’Aki, dans la salle de contrôle de Blofeld... Il n’est pas une seule structure dans le film qui n’ait pas son réseau de caméras et de moniteurs. De la technologie de pointe à tous les niveaux, de l’image donnée en pâture à la moindre occasion, du voyeurisme décortiqué préfigurant la TV réalité avec 30 ans d’avance. James Bond est devenu un agent dépendant de la technologie, sujet à la technologie, en collaboration quasi-charnelle avec la « Petite Nellie » (petit hélicoptère dopé aux gadgets et hautement féminisé par les protagonistes). Filmé par le réalisateur Lewis Gilbert, filmé par Tanaka, objet de tous les écrans. James Bond est une superstar dont les aventures s’enregistrent dès lors à l’intérieur d’elles-mêmes, dans un processus à la fois effrayant et totalement décomplexé.

Car décomplexé est un terme tout à fait approprié au film. Atteint de gigantisme, On ne vit que deux fois est à considérer comme un énorme serial coloré, une bande dessinée traversée d’un nombre incalculable d’onomatopées (11), une aventure drôle et menée à grande vitesse, un premier pas vers la future époque Roger Moore dans les années 1970. (12) De ce point de vue, le film est une invraisemblable réussite, dominée par un monstrueux fatras de scènes homériques et déjà mythiques. Le bassin aux piranhas (fatal au personnage d’Helga Brandt), la poursuite en voitures dans les rues de Tokyo (à la conclusion aérienne et maritime impressionnante et grotesque), la bataille d’hélicoptères mettant en scène la fameuse « Petite Nellie » (un grand moment de bruit et de fureur répondant à la poursuite en voitures de Goldfinger)... Tout n’est que démonstration excessive, ubris démesuré, idéal pour l’épanouissement de l’ego de 007. Tel un grand enfant émerveillé par tant de jouets et de terrains de jeux aux perspectives illimitées, James Bond s’amuse et parcourt le récit sans trop s’arrêter sur les violences de ce monde. Les bagarres se veulent plus spectaculaires, notamment celle, formidable, dans les bureaux d’un immeuble tokyoïte (celui d’Osato, un agent du SPECTRE) qui se déroule à coups de sabres, de murs déchirés, de canapés et de statuettes brisées. Les explosions se veulent plus nombreuses et l’action aux dimensions plus dévastatrices. La dernière partie du film, s’attardant sur l’affrontement armé absolument hallucinant dans le cratère du volcan, en constitue le point d’orgue. Les merveilleux décors de Ken Adam s’enflamment sous la caméra de Lewis Gilbert qui met en scène l’extraordinaire descente en rappel de nombreux ninjas, des explosions secouant les figurants, un joyeux maelström de destruction et d’enjeux dramatiques en forme de compte à rebours infernal. Des moyens, encore des moyens, toujours des moyens, le film accumule les séquences cultes avec fièvre et ferveur, point crucial qui le rapproche de ses prédécesseurs, tout en décuplant un véritable sentiment de fantaisie et d’extravagance incontrôlé.

Un pur plaisir qui prend des airs de puits sans fond, et où toute notion de crédibilité a depuis bien longtemps volé en éclats. Tokyo est filmé dans toute sa force moderne, avec ses néons survoltés, sa population insomniaque et ses combats de sumos. Les montagnes japonaises sont filmées dans toute leur magnificence : les couchers de soleil sont ardents comme une interminable coulée de lave, le tout est souligné par une photographie chatoyante privilégiant les couleurs vives et les tons très chauds, parfois orange ou rouges vifs. Un autre exotisme, différent de celui des précédents films, moins accueillant, plus mystérieux. Rarement le Japon aura été autant à l’honneur dans une production anglo-saxonne, plus expressive aussi, plus emblématique du fantasme occidental surtout. Il fallait bien la réalisation de Lewis Gilbert pour la rendre aussi tapageuse et vivante. Bien loin du style d’un Terence Young précis et réfléchi ou d’un Guy Hamilton sage et appliqué, Gilbert se distingue par une personnalité enjouée et enveloppante. Ses plans sont souvent larges, l’utilisation du Cinémascope étant ici effectuée dans un souci d’optimisation du cadre géographique, laissant au montage l’initiative relative à la rythmique des scènes d’action. Gilbert veut impressionner, montrer les différents décors de Ken Adam dans toute leur démesure et les décors naturels dans toute leur beauté. L’action elle-même se veut plus contemplative. En témoigne une fabuleuse course poursuite filmée en plan séquence aérien sur les toits des docks à Tokyo, où James Bond se bat contre ses adversaires et court à toute vitesse. Un grand moment de volupté visiblement préparé avec beaucoup de soin. Le style épicurien de Gilbert s’accorde harmonieusement avec certains passages de l’œuvre de Fleming, ceux dans lesquels l’écrivain prend le temps de flâner. John Barry l’a par ailleurs très bien intégré à son œuvre musicale, puisque sa nouvelle participation à la série se traduit par un troisième chef-d’œuvre consécutif de la musique de film, après Goldfinger et Opération Tonnerre. Ses travaux sont ici plus doux, moins furieux, quoiqu’ils démontrent encore une solide accointance avec une rythmique ordonnée et cadencée dès lors que les efforts se concentrent sur des séquences de bravoure. Le 007 Theme, qui apparait pour la troisième fois de la série, est ici utilisé durant le décollage de « La Petite Nellie », et donc forcément dans un registre plus caricatural. Le James Bond Theme original réapparait également, sans ajout cette fois-ci, repris de Dr. No à la note près. Les nouveaux thèmes inventés par Barry manifestent un goût pour le bouillonnement, du pré-générique étonnement contemplatif, énigmatique et dénué d’action, jusqu’aux déferlantes finales où l’on suit Bond parmi les explosions et les consoles d’ordinateur, tentant coûte que coûte de détruire la navette furtive du SPECTRE s’apprêtant à voler un troisième engin spatial. Hurlement des cuivres encore une fois, orchestration massive, un festival de décibels chorégraphiés sans interruption et dont la résonnance annonce par endroits la future bande originale d’Au service secret de Sa Majesté.

Sean Connery lui-même infléchit son jeu et son approche du personnage en fonction de la tonalité très décontractée du film. Son James Bond semble parcourir cette nouvelle aventure sans se poser de questions, s’énervant rarement et gérant la pression de sa mission avec une facilité déconcertante. Tout entier tourné vers les plaisirs de la vie qu’il affectionne tant, il ne se refuse jamais une occasion avec les femmes, y compris quand le rythme du récit se veut plus soutenu. Il se sera rarement autant servi de son Walther PPK, dans des postures toujours plus iconiques, dans des situations toujours plus absurdes. Le Bond de Sean Connery est devenu un homme d’action plus détendu que jamais, un dieu immortel se permettant à peu près toute les folies. L’énigmatique pré-générique donne ainsi le  "la" avec la mort de l’agent secret, assassiné dans son lit à Hong-Kong. S’en suit le sensationnel générique de Maurice Binder, accompagné par la chanson de Nancy Sinatra, à n’en pas douter l’une des plus belles de toute la série. Des geishas se succèdent devant des animations de volcans en éruption qui en disent long sur la suite des évènements : intense, immense, éclatante. Le personnage n’est en vérité pas mort, puisqu’une fois célébrées ses funérailles en mer, son cercueil aquatique est récupéré par deux plongeurs qui le ramènent bien au sec dans une base secrète sous-marine. M et Monneypenny seront là pour l’accueillir. Sa mort a été mise en scène de sorte que tous ses ennemis potentiels le croient mort et le laissent enquêter en paix. Il est impossible de prendre cette ouverture au sérieux, tant le personnage continue à se jouer de la mort, la pourfendant de toute sa stature dans un pied de nez ironique et arrogant. James Bond multiplie les bons mots jusqu’à la lie et manipule les gadgets les plus divers (13), Sean Connery confortant de surcroît le statut machiste de son personnage. On ne vit que deux fois est de loin le plus phallocrate de tous les James Bond produits jusqu’alors, et sature à l’extrême le rôle de la femme-objet docile et serviable. Japon oblige, le fantasme de la geisha et de la femme socialement inférieure à l’homme est largement utilisé. Il faut remettre le film dans son contexte et préciser qu’il ne tient aucun discours particulier à propos de cet état de fait, se contentant de promener son héros de femme en femme, dans une époque alors de plus en plus libérée sexuellement parlant. Il n’en demeure pas moins que ces éléments pourront faire tressaillir les plus féministes, et sans doute à raison.

James Bond est enfin un agent de moins en moins secret, destiné à foncer tête la première dans les dangers qui jalonnent son chemin. Si quelques séquences font encore illusion, comme cet excellent moment chez son contact Henderson, interprété par un Charles Gray succulent (14), l’ensemble préfère là encore se tourner vers le fantasque. La couverture endossée par Bond lors de sa visite chez Osato, de même que la séance de déguisement en parfait Japonais, brillent par leur absence totale de vraisemblance. Le déguisement en question est assez réussi, il faut en convenir, mais joue davantage sur l’exotisme et le jeu des faux-semblants que sur un souci de crédibilité. Là encore, Bond est dans le jeu permanent, il infiltre les mœurs japonaises pour mieux les intégrer à sa propre perception de l’existence. Cette apparence japonisante rehausse encore sa soif de culture, d’appropriation de l’autre pour soi-même, tout autant que le travestissement qui semble devenir une règle dans la saga. (15) 007 est ici, en fin de compte, tout autant l’acteur ou le meneur du récit (parce qu’il lui donne sa cadence) que son jouet ou sa victime (puisqu’il doit subir un univers qui peu à peu prend autant d’importance que lui, jusqu’à devenir une part de lui-même). Une sorte d’aboutissement suprême dans la dépossession d’une partie de son identité première pour mieux la retrouver par la suite. On ne vit que deux fois procède d’une évolution aussi logique que nécessaire, tout en se préservant de franchir la subtile limite séparant sa glorieuse réussite d’un ridicule consommé heureusement évité.

Malgré quelques importants défauts, On ne vit que deux fois reste une expérience extrêmement divertissante et très bien réalisée. L’aventure avec un grand A, puisque le rythme, l’audace formelle et les couleurs appuyées en font un grand moment de dépaysement unique en son genre. Un petit bijou mêlant folie et détente sur fond d’intrigue palpitante. Dès lors privé de son visage bien connu, James Bond ne tardera pas à revenir dans Au service secret de Sa Majesté, sous les traits d’un nouvel acteur et pour de nouveaux et prometteurs horizons.

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Promotion, sortie, réception : Bond en chiffres et en dollars

La sortie du film est soigneusement préparée, entretenue au fil des mois. Il s’agit de ne pas perdre le public acquis et de démontrer que, même s’il faudra l’attendre désormais un peu plus, James Bond continue à proposer son rendez-vous régulier. Les affiches se succèdent. L’une d’entre elles montre James Bond en pleine action à bord de « La petite Nellie », mettant ainsi en exergue un joyeux délire autour des gadgets du film. Une autre entretient l’image machiste de la série et montre le personnage entouré de plusieurs femmes asiatiques prenant soin de lui dans un bain. Une autre encore, très impressionnante, se concentre sur la grandeur des décors en présentant 007 marchant à l’envers au coeur du volcan de Blofeld. La rigueur graphique et le gigantisme de cette dernière fonctionne particulièrement bien. Depuis Opération Tonnerre, le nom de Sean Connery était aussi grand que le titre. Pour On ne vit que deux fois, l’acteur apparait bien au-dessus du titre, plus que jamais étroitement associé à l’image de Bond : le slogan « Sean Connery is James Bond » apparait partout, finissant de confondre la star et son personnage au sein d’un battage médiatique très préparé. Une autre accroche signe un excellent jeu de mots en utilisant le titre : « You only live twice... and twice is the only way to live. » Les bandes-annonces promettent grandeur, couleurs et démesure à tous les niveaux. L’annonce du départ de Sean Connery après ce film ne semble pas avoir d’incidence sur la campagne de promotion ni sur la réception du film. On ne vit que deux fois sort en Angleterre le 12 juin 1967, et aux USA le lendemain. Dans les deux pays, le nombre d’entrées grimpe très rapidement et hisse James Bond au sommet du box-office de l’année. Le score final sera de 43,0 millions de dollars de recette aux USA, soit moins que les deux précédents films, certifiant tout de même une érosion sensible de la popularité de la franchise auprès du public. Néanmoins, le résultat demeure énorme, largement devant les autres succès de l’année.

En France, après une sortie programmée le 20 septembre 1967, le film gagne très vite le top 5 au box-office de l’année avec un total de 4 489 429 entrées. Le moins bon résultat de la saga jusqu’ici, d’autant qu’il est totalement surclassé par le raz-de-marée ininterrompu personnifié par Louis de Funès (invaincu jusqu’à sa mort en 1983) qui occupe respectivement la 1ère place (Les Grandes vacances), la 2ème (Oscar) et la 5ème (Fantômas contre Scotland Yard). Seul Les Douze salopards de Robert Aldrich parvient à s’immiscer dans cette bataille et à ravir la 3ème place de l’année à James Bond. On ne vit que deux fois finira 4ème, concluant un parcours en baisse mais largement rentable. Dans beaucoup d’autres pays, la baisse est bien moins visible, puisque le film cartonne au Japon, mais aussi dans presque toute l’Europe et surtout en Allemagne, où il totalise 9 000 000 d’entrées, prenant donc la 1ère place du box-office de 1967. Ce cinquième épisode engrangera finalement la somme colossale de 111,6 millions de dollars de recette mondiale. (16) James Bond a perdu une part de son public, mais pas suffisamment pour l’empêcher de s’attribuer le plus important succès de l’année sur le monde entier. Le phénomène semble s’assagir un peu, sans pourtant retirer à la franchise son aura et son potentiel commercial (sans oublier les produits dérivés se vendant toujours très bien). Il faudra impérativement prouver que cela restera toujours le cas dès le film suivant, et pour la première fois sans Sean Connery.

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(1) Les exceptions concernent L’Espion qui m’aimait (sorti trois ans après L’Homme au pistolet d’or), Goldeneye (sorti six ans après Permis de tuer), Meurs un autre jour (sorti trois ans après Le Monde ne suffit pas), Casino Royale (sorti quatre ans après Meurs un autre jour) et Skyfall (sorti quatre ans après Quantum of Solace). Ces films ont tous eu des sorties décalées, qu’elles soient volontaires (évènements particuliers) ou involontaires (procès, préparation…).

(2) Sean Connery touchera pour On ne vit que deux fois la somme de 750 000 dollars, plus 25% sur le merchandising mondial. Il continue de juger qu’on ne le paye pas à sa juste valeur, si l’on considère les sommes d’argent considérables que les films rapportent depuis 1962.

(3) On ne vit que deux fois est sorti en 1967, alors même que les deux superpuissances mondiales (les USA et l’URSS) faisaient la course à la conquête spatiale. Le premier homme à marcher sur la Lune sera l’américain Neil Armstrong, en 1969.

(4) La totalité des données financières présentes sur cette page est tirée des sources officielles de la MGM et de la United Artists.

(5) Lewis Gilbert venait de réaliser Alfie le dragueur en 1966, film qui avait obtenu un solide succès ainsi qu’une très bonne presse. L’acteur principal, Michael Caine, avait par ailleurs reçu sa première nomination aux Oscars.

(6) « La petite Nellie » est un petit hélicoptère élaboré par le commandant Ken Wallis, et supervisé pour le film par John Stears afin d’y inclure les équipements de combats. C’est Wallis lui-même qui le pilotera pour les besoins du tournage. Les gadgets présents à bord sont : un lance-roquettes, un écran de fumée, des mines aériennes, des mitrailleuses, deux missiles air-air et un lance-flamme.

(7) Il faut savoir que James Bond eut un énorme succès au Japon, et cela particulièrement dans les années 1960-70.

(8) Lewis Gilbert a cependant très vite compris que Mie Hama ne convenait pas pour le rôle et que sa participation ne fonctionnait pas. Avec l’accord des producteurs, il a expliqué à l’actrice qu’il faudrait la remplacer par une autre. Visiblement démoralisée par cette nouvelle, et dans une réflexion répondant à certains des plus stricts codes japonais (bien moins cliché que ce que l’on pense alors), Mie Hama répondit calmement et avec le plus grand sérieux qu’elle allait donc mettre fin à ses jours le soir même. Affolés, le réalisateur et les producteurs conviennent finalement qu’elle pourra rester dans le rôle. On peut donc estimer que le naufrage de ce personnage ne relève pas uniquement de la responsabilité de l’équipe de production qui aurait sans doute pu en décider autrement dans d’autres circonstances.

(9) Rosa Klebb était la méchante de Bons baisers de Russie en 1963, et Fiona Volpe celle d’Opération Tonnerre en 1965.

(10) L’acteur tchèque Jan Werich a été choisi au départ pour incarner Blofeld dans le film. Au bout de quelques jours, il fut décidé de le remplacer au pied levé par Donald Pleasence, car Werich ressemblait bien trop à un Père Noël plutôt sympathique (selon les dires de l’équipe du film).

(11) Le style d’On ne vit que deux fois peut se rapprocher de celui de bandes dessinées symbolisé entre autres par Blake et Mortimer. On pensera surtout aux Trois formules du professeur Sato se déroulant au Japon.

(12) On pense surtout à L’Espion qui m’aimait en 1977 et à Moonraker en 1979, tous deux également réalisés par Lewis Gilbert.

(13) Parmi les gadgets utilisés dans le film, on remarquera un kit d’ouverture de coffre-fort très pratique, et surtout une nouvelle race de cigarette meurtrière tirant un projectile après allumage. L’idée avait auparavant été utilisée dans le film Fantômas se déchaine en 1965 (réalisé par André Hunebelle, avec Louis de Funès et Jean Marais).

(14) Charles Gray reviendra dans un autre James Bond, Les Diamants sont éternels en 1971, cette fois-ci en incarnant Blofeld.

(15) Le colonel Bouvard était déguisé en femme dans Opération Tonnerre en 1965, Blofeld sera également travesti en femme dans Les Diamants sont éternels en 1971, Kananga en Mr. Big dans Vivre et laisser mourir en 1973, ou bien James Bond en clown dans Octopussy en 1983.

(16) En dollars constants, c'est-à-dire en recalculant le box-office du film au cours du dollar de l’année 2012, le film aurait rapporté 757,37 millions de dollars, soit autant voire davantage qu’un blockbuster actuel. Calcul effectué par le Cost of living calculator de l’American Institute for Economic Research. Rappelons en outre une nouvelle fois que les films anglo-saxons n’étaient pas distribués dans les territoires à dominante communiste durant cette époque-là (voir la chronique d’Opération Tonnerre).