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Critique de film
Le film

Oeil pour oeil

(Day of the Woman)

L'histoire

Jennifer, jeune écrivain décide de partir à la campagne pour y écrire son futur roman. Sur place, les autochtones semblent charmants et l’accueillent sans réserve. Il faut dire qu’elle est la seule dans le coin. D’abord avenants, ils se montrent peu à peu envahissants, jusqu’au jour où une simple promenade se transforme en véritable cauchemar…

Analyse et critique

Il est des films dont la réputation s’est bâtie grâce à leur sulfureuse affiche. Que beaucoup disent avoir vu, et qui posent en définitive la question suivante : qu’en est-il vraiment ? C’est le cas ici avec le film de Meir Zarchi intitulé I Spit on your Grave, littéralement « Je crache sur vos tombes ». Considéré aujourd'hui comme un film culte - et le film culte de Meir Zarchi par définition- celui-ci est à l’instar de Massacre à la tronçonneuse (1974) de Tobe Hooper, un film déjà somme. Le réalisateur texan filmait la démence sous le soleil de plomb et la survie d’une jeune femme, une ‘screamqueen’ blonde sublime qui rentra dans l’histoire du cinéma. Zarchi lui filme un « Rape and Revenge » (terme générique désignant les films qui racontent une histoire de viol suivi d’une vengeance en bonne et due forme).

Du côté des influences, on citera pêle-mêle les points communs avec Délivrance (1971) de John Boorman, La Dernière maison sur la gauche (1973) de Wes Craven ou encore le chef-d’œuvre de Gaspar Noé, Irréversible (2002). Les films sus-cités ont tous pour point d’encrage une histoire de viol, bien qu’il soit impossible de réduire ces films à cette simple problématique. Bien sûr il est déclencheur d’une série d’événements, mais il y a tout un tas de thématiques développées autour et devant lesquelles il ne faut pas faire l’impasse : le sentiment de culpabilité, le choc des cultures, l’incommunicabilité et les non-dits, etc.…
Rétrospectivement, on pense aussi à Shining (1980) de Stanley Kubrick, bien que celui-ci ait été réalisé après. On y retrouve la figure centrale de l’écrivain qui s’accommode mal de la vie citadine et cherche l’inspiration et la quiétude au sein d’un élément naturel, la forêt en l’occurrence. Enfin pour cette partie influences, impossible d’ignorer un autre très grand film, Les Chiens de paille (1971) de Sam Peckinpah, car dans ce dernier, la figure féminine est au cœur du récit et c’est elle qui ravive les plus vils instincts primaires. Aucune des deux, soyons clairs là-dessus, ne mérite ce qu’elle va subir. Il n’y aucun consentement dans les deux cas, même si le film de Peckinpah met en place un dispositif très dérangeant à ce niveau-là, surtout lors de la première agression. Les deux héroïnes ont des points communs mais le point de vue est aussi différent : l’une est mariée et finit par juger l’impassibilité de son mari, l’autre n’a pas le choix (elle est seule) et semble être heureuse de sa vie. On n’ira pas jusqu’à dire que l’agression de l’une répond à un sentiment de frustration, mais il y a chez Amy un discours trouble lorsqu’elle évoque son passé. La situation de Jennifer est au contraire limpide. Deux façons de voir le monde, paradoxales en somme.

Meir Zarchi filme la bestialité de l’homme sans aplomb. Les décors naturels sont en apparence idylliques, mais les pires choses s’y passent. La brillante métaphore de la sauvagerie est filmée avec des scènes de contrastes forts : c‘est le choc des cultures. La ville contre la campagne, la candeur contre la cruauté. Les violeurs sont conscients de ce qu’ils font, y compris Matthew, personnage dépassé par les événements, renfermé et péteux, qui cependant n’est pas vierge non plus car sa participation à la scène-clé du film en fait aussi un criminel, scène d’un étouffant réalisme et qui en dit tellement long sur la psyché des « héros » et leur façon de se comporter envers la gente féminine et leur victime. Dans celle-ci c’est bien Matthew qui se jette finalement sur Jennifer pour abuser d’elle et la maltraiter sous les yeux des autres, qui fait rarissime dans le film avant ou après, ne participent pas physiquement à son agression. Ils regardent et l’encouragent. La vision d’horreur n’en est que renforcée, d’autant qu’il semble à ce moment-là prendre un plaisir qu’il n’affiche pas le reste du temps, comme s’il oubliait la monstruosité de son geste, l’intériorisait, pour laisser son tabou, sa pudeur et sa conscience morale de côté. Plus rien ne compte plus alors désormais que d’assaillir ce corps et de le salir. En dépit du jugement ? Que pense-t-il de ce corps dénudé devant lui ? En prend-il conscience ? Réalise-t-il qu’il est en train de commettre un crime ? Les autres sont-ils les moteurs de cette ‘désinhibition’ ? Autant de questions et parfois pas de réponses définitives. Le paradoxe du type renfermé qui se « révèle » aux autres est fascinant et demanderait presque un texte à lui tout seul.

Les hommes en général sont ainsi décrits tout au long comme de parfaits machos, américains vivant dans un environnement d’un inintérêt total, vivant de petits boulots et prenant du bon temps autour d’une bière servie dans un bar quelconque. La peinture des Rednecks par excellence. C’est Johnny qui se montre le plus « fin » dans son comportement. C’est lui qui les fait réfléchir, c’est lui qui tire aussi les ficelles, leur demande de la fermer ou au contraire d’être plus participatifs. C’est lors de leurs discussions mais aussi lors des séquences post-générique qu’apparaît un des points les plus importants du script : le décalage entre ce à quoi aspire Jennifer et ce que sont réellement ses agresseurs. Des bouseux repoussants dont un père de famille (!) face à une jolie demoiselle que l’on imagine célibataire. On l’a déjà vu, dans le film de Boorman entre autres, mais une vérité éclate à l’écran : les apparences sont bien trompeuses, malgré la phrase amicale d’entrée de jeu : « J’espère que vous vous plairez bien ici ! » . Ironie et humour noir quand tu nous tiens !

Lors des scènes d’agressions successives, et des trois viols qui constituent sans doute les morceaux les plus éprouvants, Meirchi n’en rajoute pas dans la complaisance, il filme avec un certain recul, ne jugeant aucun de ses personnages mais ne cautionnant nullement leur geste, bien au contraire. Sa caméra est posée, et il filme : point ! Voir le visage et le corps tuméfiés de Jennifer rampant à quatre pattes tentant de décrocher le téléphone est un effet saisissant et surtout crédible. Comme cela s’est déjà vu et entendu, que ce soit dans les fictions ou la réalité, la victime est vue ici par ses agresseurs comme étant consentante ou ayant cherché sciemment à provoquer le désir de l’autre. Une attitude et un point de vue partagés par l’ensemble du casting masculin. On pourra regretter deux choses quant à celui-ci : d’une part le rôle de Matthew joué par Richard Pace n’est pas très bien tenu. On pense en le regardant au Peter Jackson de Bad Taste (1987). Son cabotinage est parfois lourd et l’on a du mal à y croire sur la longueur. D’autre part, hormis Johnny, les autres personnages masculins ne sont pas développés et restent des silhouettes. On ne sait rien d’eux et on n’en saura pas plus.

Ces reproches mis de côté, le film tient debout, et sa mise en scène est très discrète, accompagnée d’une remarquable bande-son qui met en avant tous les petits bruits environnants au détriment de la musique, parti pris réaliste oblige a de quoi faire souvent frémir, comme lors de la séquence d’émasculation, avec des images douces qu’on croirait sorties de chez David Hamilton avant de nous ramener très vite à la réalité. Ce qui paraît être un film brutal limité et surfant sur la vague d’exploitation en vogue à la fin des années 70 est en fait une source quasi inépuisable de questionnements sur la nature humaine, la vengeance, les questions parfois sans réponses qu’elle pose, la tendance de l’homme à vouloir prendre le dessus sur l’autre, à aller vers un but parfois aberrant, à se forcer à paraître aux yeux des autres plus fort qu’il ne l’est vraiment. Sans toutefois et c’est tant mieux, se vouloir porteur d’un jugement définitif et universel. Loin d’être parfait, parfois maladroit, I Spit on your Grave porte pourtant la marque des œuvres qui hantent d’une façon ou d’une autre. On n'a pas fini de le questionner, de savoir ce qui est de l’ordre de l’acceptable et ce qui ne l’est plus. Pas plus que d’oublier le beau regard vert clair de Camille Keaton, incarnation de cette beauté toute 70’s, devenue une icône immédiate du cinéma d’horreur. Rien que pour elle, ce film mérite d’être vu.

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La fiche IMDb du film
Par Jordan White - le 15 octobre 2005