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Critique de film
Le film

Octobre à Paris

L'histoire

En octobre 1961, le préfet de police Maurice Papon impose un couvre-feu aux Français musulmans d’Algérie. A l’appel de la Fédération de France du FLN, une manifestation pacifique est organisée le 17 octobre dans les rues de Paris. Près de trente mille Algériens - hommes, femmes et enfants - marchent pour réclamer le droit d'être traités comme des citoyens de la République. Les forces de police fondent sur la foule et s'ensuit une répression d'une incroyable violence : des coups, des tirs de balles, des Algériens frappés à mort avant d'être jetés dans la Seine, des arrestations par milliers... Cette tragédie reste dissimulée à l'opinion publique pendant des années. Octobre à Paris est l'un des rares témoignages sur ce drame...

Analyse et critique

Suite aux émeutes insurrectionnelles à Alger du 13 mai 1958, les généraux Massu et Salan fondent un Comité de Salut Public et lancent un appel au général de Gaulle. Le 29 mai, le président de la République René Coty propose à ce dernier de prendre la tête du gouvernement et le 1er juin, l'Assemblée Nationale lui vote les pleins pouvoirs pour une durée de six mois. En 1958, le parti gaulliste remporte les élections et de Gaulle est élu président de la République. Il va dès lors manier le bâton et la carotte avec les indépendantistes algériens, renforçant les opérations militaires contre l'ALN d'un côté (le Plan Challe) et de l'autre envoyant des signaux d'apaisement (paix des braves proposée au FLN en octobre 58, grâce accordée à l'indépendantiste Yacef Saadi, interdiction officielle de l'usage de la torture...). Toujours est-il qu'entre le « Je vous ai compris » prononcé à Alger le 4 juin 1958 à l'attention des Français d'Algérie (puis son « Vive l'Algérie française » clamé à Mostaganem deux jours plus tard) et le Plan de Constantine qu'il annonce en octobre 1961, il y a une nette évolution de la part de Gaulle en faveur d'une négociation avec les indépendantistes. Accepter de discuter avec le GRPA est cependant très loin de faire l'unanimité de la sphère politique, même au sein de la majorité présidentielle comme le montrent les agissement du premier ministre Michel Debré, du ministre de l’intérieur Rogrer Fré ou encore de Maurice Papon, alors préfet de police de Paris. Ceux-ci mènent en effet une guerre ouverte contre le FLN mais œuvrent aussi souterrainement afin de saper les négociations avec les indépendantistes du GRPA en multipliant les actes d'agression contre les Algériens de France. C'est ainsi que la répression contre les Algériens installés en métropole (on en comptait 211 000 à la veille de la guerre) s'intensifie : descentes de police dans les habitations et arrestations arbitraires dans les rues se multiplient, tout comme les coups ou l'usage de la torture. Sont censément visés les activistes du FLN, mais c'est toute la population algérienne qui subit cette répression musclée orchestrée par la police et ceux que l'on appelle alors les « harkis de Paris ».

C'est dans ce cadre que dès 1958 est instauré un couvre-feu officieux à Paris. Celui-ci est formalisé le 5 octobre 1961 par un décret de la préfecture de police interdisant aux « Français musulmans d’Algérie » de se trouver sur la voie publique à partir de 20h30. Un décret discriminatoire et anti-constitutionnel car basé sur l’origine d’une partie de la population française mais qui est prononcé avec l’aval du gouvernement du général de Gaulle. En réaction, la fédération de France du FLN décide d’organiser une manifestation pacifique le 17 octobre.

Tout est fait pour qu'elle soit exemplaire : les manifestants sont fouillés par les organisateurs afin qu'aucune arme ne soit emportée, les femmes et les enfants participent au cortège, celui-ci ne bloque pas la circulation et se cantonne aux trottoirs des grands boulevards... ce qui n'empêche pas la police d'intervenir en masse. C'est une répression inimaginable qui s'abat sur le rassemblement : des dizaines de tués (entre 80 et 200 selon les historiens), des hommes et des femmes frappés à mort et jetés dans la Seine, onze mille personnes arrêtées...

Jacques Panijel, biologiste et chercheur à l’Institut Pasteur, est un ancien Résistant du Vercors. (1) Il créé en 1959 avec Pierre Vidal-Naquet et Laurent Schwartz le Comité Audin, du nom de Maurice Audin, mathématicien communiste assassiné en 57 par des officiers parachutistes à Alger. (2) En septembre 1960, il est l'un des signataires du « Manifeste des 121 » (3) qui soutient l'insoumission et le combat pour l’indépendance du peuple algérien, ce qui lui vaut d'être inculpé par la justice française. Au sein du Comité Audin, Panijel combat pour que soit connue de la population française la réalité du conflit algérien mais aussi les brimades que subissent les Algériens vivant en métropole.

Le 17 octobre, Panijel est témoin des violences policières et ce qu'il voit fait remonter en lui des images de l’occupation allemande. Profondément choqué, il convainc le Comité Audin de la nécessité de tourner un film pour témoigner de cette barbarie. Le projet est accepté et des cinéastes français et européens sont approchés, mais tous refusent, hormis Jean Rouch qui aimerait réaliser ce film mais qui refuse de le faire en 35mm, choix du comité qui souhaite que ce témoignage filmé soit tourné dans ce format afin de rendre justice aux Algériens et au drame qu'ils ont vécu.

Panijel - qui connaît la mise en scène pour avoir co-réalisé La Peau et les os avec Jean-Paul Sassy, film qui a reçu le Prix Jean Vigo en ce début d'année - décide finalement de prendre les choses en mains. Panijel est accompagné par Jacques Huybrecht, ancien ouvrier de chez Renault devenu photographe et qui officie ici comme chef opérateur, et ce contre l'avis du Parti Communiste dont il est membre et qui considère ce projet comme une provocation. La censure veille en cette époque troublée et officiellement Panijel et Huybrecht réalisent une enquête sociologique. Afin d'échapper à la vigilance des autorités, ils font développer les bobines de film avec la complicité de techniciens dont ils connaissent les opinions politiques.

Le tournage s'étale entre octobre 61 et mars 62, entre les bidonvilles de Gennevilliers et de Nanterre et la Goutte d'or. Pour accéder aux bidonvilles, Panijel doit obtenir l'autorisation des responsables locaux du FLN, le Comité Audin - qui ne partage pas toutes les vues du Front de Libération National - conservant néanmoins son libre arbitre et le film ne se faisant pas le porte-parole de leurs revendications. Octobre à Paris ne détaille pas le contexte historique de l'époque, mais si on l'approche par ce biais on ne pourra que constater sa partialité. Nulle mention en effet des policiers tués par le FLN, ni des pressions que ces derniers exerçaient sur les populations algériennes des bidonvilles. On peut y voir une concession faite au FLN sans qui le film n'aurait pu se faire, mais c'est aussi et surtout parce qu'Octobre à Paris est un film de réaction : réaction à la violence policière, réaction au sort qui est fait aux Algériens installés en France, réaction au silence général, réaction enfin à un État démocratique qui trahit ses idéaux.

Panijel ne va pas faire que retracer le massacre d'octobre, il va dresser un tableau de la vie des Algériens sur le sol français : le racisme, la pauvreté, l'insalubrité, l'ostracisme, les brimades, la répression policière, la torture...

Le réalisateur ne fait pas œuvre de pédagogue - il donne très peu de données historiques et contextuelles - mais épouse le regard des gens qu'il filme, s'approche au plus près de leurs drames. Le but de Panijel est de lever le voile sur les conditions dans lesquelles vivent les Algériens installés en métropole, de donner enfin la parole à ceux à qui on la refuse. Octobre à Paris est un film en colère mais jamais il ne prône la haine ou la vengeance. C'est au contraire un film qui appelle au rapprochement des peuples, rapprochement qui ne peut être rendu possible que si chacun apprend à connaître l'autre, sa vie, sa réalité. Le film débute ainsi par une introduction de Kader qui souligne que ce sont des Français ont fait ce film... Kader qui se demande si ailleurs il y aurait même pu avoir un film.

Le film se poursuit sur un rêve de France. Les Algériens racontent qu'ils sont arrivés en métropole plein d'espoirs. Fuyant la répression dans leur pays, ils sont persuadés que les Français de métropole sont gentils, qu'ils ne sont pas comme ceux qui sont installés en Algérie. Et il y a Paris, les cinémas, les jolies filles, les gens accueillants, les promenades, du travail pour qui veut...

Très vite pour eux, le rêve s'est transformé en cauchemar et le film raconte par un effet de montage saisissant comment ce fantasme de France a volé en éclats. D’un coup, les vues de Paris cèdent la place à des images d'un terrain vague, à des femmes qui hurlent à la mort, à des visages en gros plans sur lesquels la peur et la fatigue semblent gravées jusqu'aux os.

En quelques plans, Panijel dit tout de ces espoirs trahis. Il donne ensuite la parole à ces hommes et ces femmes, recueille avec dignité leurs témoignages, les accompagne dans le souvenir de l'horreur. Ils racontent par le détail les tortures qu’ils ont subies de la part des Harkis de Paris. La Police est simplement raciste explique l’un, les Harkis sont là pour semer le chaos. Ces Harkis de Paris désignent en fait la Force de Police Auxiliaire (FPA) créée par Michel Debré. Des Algériens sont transférés à Paris, encasernés, soumis à la hiérarchie militaires et formés par le capitaine Raymond Montaner en vue de combattre par tous les moyens la fédération française du FLN. Les Harkis évoqués ici sont bien les membres du FPA et non pas les supplétifs algériens envoyés combattre auprès des forces françaises. Les Harkis de Paris s'occupent en premier lieu des interrogatoires - pour des questions linguistiques - et la pratique de la torture devient monnaie courante au cœur même de la capitale de la France. C’est dans une cave située au 28 rue de la Goutte d’or que le FPA « interroge » les Algériens arrêtés par la police. L'eau de javel, le chalumeau, le charbon, le supplice de la bouteille… autant de méthodes barbares qui visent moins à faire avouer une quelconque appartenance au FLN qu'à semer la terreur au sein des communautés algériennes de métropole...

La torture est la méthode la plus « spectaculaire » pour instaurer la peur mais il y a d'autres biais pour que les Algériens se sentent dans une insécurité constante. Comme le raconte la patronne d'un hôtel situé dans le quartier de la Goutte d'or, la police ne cesse d’insulter et de menacer les Algériens quand ils ne les arrêtent pas arbitrairement. Sans aucune raison, ils peuvent ainsi se retrouver dans le camp de rétention de Vincennes, dormant à même le sol en béton pendant des jours, rendus malades par le froid, sans que leurs familles ne sachent où ils sont retenus ni pour quels motifs.

Il y a également la précarité des conditions de vie et les images que rapporte Panijel du bidonville de Nanterre (le « bidonville de la folie ») glacent littéralement le sang. Dans cette prison à ciel ouvert s'entassent des habitations insalubres faites de bois et de carton ou vivent entassées dans une pièce unique neuf personnes, sans eau, sans électricité, sans sanitaires. A l'insalubrité s'ajoute la peur avec le matin des descentes régulières de la police ou des Harkis de Paris qui encerclent les bidonvilles, cassent les portes, détruisent les chambres, distribuent les coups de crosses. Et il faut continuer malgré tout à avancer, à vivre. Alors on soigne ses plaies et on se rend à l’usine où il faut embaucher dès six heures du matin.

La tension, la colère montent en nous tandis que les témoignages se multiplient, leur accumulation faisant peu à peu sens. Une nappe sonore composée de diverses percussions soutient les paroles des protagonistes, ambiance sonore discrète mais qui joue beaucoup sur le sentiment d'angoisse et de malaise qui nous submerge alors.

On en vient ainsi à partager tout naturellement la décision des Algériens de manifester contre le couvre-feu inique qui leur est imposé. La manifestation est organisée à l'initiative de la fédération française du FLN qui contacte les directions locales qui sont ensuite chargées de mobiliser les populations du secteur dont ils ont la charge et d'organiser le rassemblement. Cette deuxième partie du film s'ouvre sur un groupe d’Algériens rejouant la scène où, après qu'ils aient été contactés par le FLN, est prise collégialement la décision de participer à la marche pacifique du 17 octobre. Le mot d'ordre : ne pas posséder d’armes, ne pas se livrer à de quelconques provocations, ne pas répondre aux insultes, marcher sur les trottoirs pour ne pas bloquer la circulation...La manifestation se doit d'être irréprochable afin de ne pas donner prise aux forces de l’ordre qui naturellement attendront la moindre excuse pour charger.

Après avoir monté de nombreux témoignages bruts pour constituer la première partie du film, Panijel change de registre, faisant maintenant rejouer des scènes par ses protagonistes. Cela lui permet bien sûr de suppléer à l'absence d'images de la préparation de la manifestation et d'ainsi amener le film à la partie consacrée à la répression en elle-même, partie construite à l'image par le montage de clichés de la soirée du 17 octobre. Mais ce procédé résonne fortement en nous car il coïncide avec ce moment où après avoir subi les humiliations, les brimades, les injustices - tout ce que la première partie du film décrit par le menu - les Algériens se regroupent et agissent, décidant de ne plus vivre cachés, dans la peur, mais d'afficher leurs revendications aux yeux du peuple français qui jusqu'ici les ignorait. Ils deviennent acteurs de leur destin et Panijel appuie ce rôle nouveau en leur offrant d'être acteurs de son film.

C'est ainsi que la population du bidonville de Gennevilliers reconstitue pour le film le rassemblement, de la fouille systématique des manifestants à la foule qui grossit et se met en marche vers le cœur de la capitale. On mesure alors à quel point les Algériens se sont mobilisés autour de ce projet de film, à quel point il est important à leurs yeux. Enfin quelqu’un raconte leur histoire, leur quotidien, leur offre la parole. Enfin quelqu'un témoigne des atrocités du 17 octobre dont quasi rien n'a filtré dans la presse française...

La terrible répression est représentée par un montage de photos d'Elie Kagan qui les cède gratuitement à Panijel. Rien n'est caché des brutalités policières : coups de matraques, coups de crosses, corps blessés, cadavres, sang sur le bitume... On n'entend pas les manifestants mais on se représente leurs hurlements, leurs cris de panique par le biais de la musique tout comme on visualise la brutalité de la répression par le montage très vif de cette séquence où chaque nouvelle photo qui apparaît nous frappe comme un uppercut.

Après avoir donné à voir et à ressentir le chaos, la violence de cette nuit, Panijel laisse ces images faire leur chemin en nous. Il filme des visages mutiques, des figures silencieuses qui semblent se perdre dans les souvenirs de cette nuit, comme nous nous perdons dans les images insoutenables que l'on vient de découvrir. Il filme des bribes de corps portant les marques des coups, les blessures. Il filme les traces de l'horreur dans les corps, les esprits, les cœurs.

La parole reprend doucement et des témoins racontent les enfants jetés dans la Seine pendant la manifestation, les hommes et les femmes roués de coups, les arrestations. Ils racontent les prisons qui débordent et ces Algériens emmenés quelque part en bord de Seine que l'on frappe à mort et dont on livre les corps inertes aux eaux du fleuve. Panijel a retrouvé un jeune homme qui a été ainsi laissé pour mort et jeté dans le fleuve mais qui a réussi à regagner la rive. Il emmène Panijel là où se sont déroulées ces exécutions sommaires, et l'on retrouve ce terrain vague qui au début du film marquait la rupture entre le fantasme de la vie en France et la réalité. Panijel interroge également plusieurs personnes qui sont passées par les camps de détention et qui racontent les coups, la saleté, les maladies, les insultes, le racket organisé par les gardiens.

Le terrible constat du film, c'est que le fascisme a de beaux restes. Il y a dans la population française des résistants : les objecteurs de conscience, les signataires du manifeste des 121 contre la torture, les mères françaises qui bloquent les trains partant pour l’Algérie... Il y a des résistants mais leur parole est étouffée, interdite par un système politique qui n'hésite pas à transgresser ses valeurs, ses idéaux républicains. Et au service de ce système, il y a la police, « la même police de basse police qui cogne, qui cogne et qui tue » comme l'exprime Panijel qui fait bien entendu allusion aux forces de l'ordre qui servaient le gouvernement de Vichy et s'illustraient même par leur excès de zèle dans la chasse aux juifs. C'est la même police qui organise la rafle du Vel d'Hiv et qui tue neuf démocrates le 8 février 1962 lors de la tristement célèbre charge du métro Charonne. Panijel n'a pas terminé Octobre à Paris lorsque ce nouveau drame se déroule et il intègre à chaud dans son film des images et des témoignages de manifestants qui racontent le regard de ces policiers qui voulaient tuer, tout simplement tuer. « Le 17 octobre continue » affirme le cinéaste...

Octobre à Paris est projeté pour la première fois en juillet 62, mais la police intervient et saisit la copie. Panijel va monter plusieurs projections illicites, mais la moitié du temps les forces de l'ordre sont prévenues et essayent de saisir les copies. Il réussit tout de même à montrer le film à Cannes (Variety est le seul journal à évoquer le film, et en première page !) ainsi qu'à Venise, mais toujours hors festival, en contrebandier.

A partir de 1965, plusieurs distributeurs essayent de sortir le film officiellement, mais le visa d'exploitation leur est toujours refusé. En 1973, René Vautier via l'UPCB (Unité de Production Cinématographique Bretagne), demande un visa qui est à nouveau refusé par la commission, sans aucune explication comme c'est alors l'usage. Il se lance alors dans une grève de la faim et exige que soit promulgué « la suppression de la possibilité pour la commission de censure cinématographique, de censurer des films sans fournir de raisons ; et l’interdiction, pour cette commission, de demander coupes ou refus de visa pour des critères politiques. » Au bout de trente jours de grève de la faim et soutenu par des cinéastes comme Alain Resnais, Robert Enrico ou Claude Sautet, il obtient raison. La loi est révisée en 1974 et la commission de censure devra dès lors justifier ses interdictions et ne pourra plus intervenir qu'au niveau de la pornographie et de la violence.

Octobre à Paris obtient ainsi un visa d'exploitation mais ne sort cependant pas dans les salles, Panijel exigeant l'ajout d'une préface indiquant que le 17 octobre 1961 était un crime d'Etat, ce qui n'est pas reconnu par le gouvernement en place, ni par les suivants. Il disparaît en septembre 2010, soit un an avant que le film ne bénéficie enfin d'une distribution en salle en octobre 2011.

Découvrir le film cinquante ans après sa réalisation n'enlève cependant rien à sa force, force qui tient bien sûr à l'engagement politique et moral de son auteur mais aussi à sa vision de cinéaste. Lorsqu'il s'embarque dans la réalisation du film, Jacques Panijel ne se considère pas comme un cinéaste. S'il s'est armé d'une caméra pour témoigner du sort fait aux Algériens, c'est par défaut, parce qu'aucun cinéaste n'a accepté de tourner ce film. Et pourtant Panijel trouve tout de suite la manière dont il faut filmer les protagonistes de son film, la forme, la juste distance pour que les témoignages qu'il recueille ne heurtent pas simplement notre sensibilité mais marquent vraiment nos esprits.

L'intrusion de la fiction dans le documentaire, l'utilisation des silences, les plans très rapprochés sur des visages, sur des parties de corps, le montage qui parfois s'emballe et fait se heurter les plans comme des tirs de mitraillette, les photos d'Elie Kagan qui se succèdent et donnent presque l'impression d'un film sur les évènements, la bande sonore qui agit souterrainement afin de créér une atmosphère de tension, de danger... Panijel fait vraiment œuvre d'auteur, et si les témoignages qu'il nous donne à voir sont si percutants c'est en grande partie grâce à la façon dont il les met en scène, les contextualise cinématographiquement.

Tout cela fait que la réflexion n'est jamais sacrifiée à la seule émotion. Si l'on sort bouleversé du film, c'est autant par les témoignages de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants que par le fait qu'en 1961 un État démocratiquement élu ait pu être à l'origine d'une telle ignominie. Panijel ne filme que du côté des Algériens, il n'évoque pas les morts du côté policier suite aux attentats du FLN et qui expliquent en partie la violence de la répression. C'est que cela ne rentre pas en ligne de compte : seul importe pour le cinéaste le fait qu'un État démocratique soit capable de se livrer à des atrocités dignes des régimes totalitaires et fascistes.

C'est le système politique qui est profondément remis en cause, mais aussi la responsabilité des citoyens français qui au lendemain du drame n'ont manifesté aucune colère, ni même une quelconque émotion. Jacques Panijel et les Algériens du film rappellent qu'il y a des Français qui manifestent leur solidarité avec les Algériens, qui agissent et prennent des positions courageuses... mais l'on se dit que ce sont les mêmes qui en 40 ont (ou auraient) pris le maquis, la majorité choisissant - comme pendant l'Occupation - de mettre des œillères. Les sociétés fascistes se nourrissent de l'ignorance et du désintérêt de la majorité pour les minorités qu'elle abrite en son sein et Octobre à Paris est là, cinquante après sa réalisation, pour nous rappeler qu'il ne faut jamais baisser la garde.


(1) Il raconte ses années de résistance dans le roman La Rage paru en 1948 aux Éditions de minuit.

(2) Extrait :

"Les soussignés, considérant que chacun doit se prononcer sur des actes qu’il est désormais impossible de présenter comme des faits divers de l’aventure individuelle; considérant qu’eux-mêmes, à leur place et selon leurs moyens, ont le devoir d’intervenir, non pas pour donner des conseils aux hommes qui ont à se décider personnellement face à des problèmes aussi graves, mais pour demander à ceux qui les jugent de ne pas se laisser prendre à l’équivoque des mots et des valeurs, déclarent:
- Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien.
- Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français qui estiment de leur devoir d’apporter aide et protection aux Algériens opprimés au nom du peuple français.
- La cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres".

(3) Maurice Audin, assistant de mathématiques à l'Université d'Alger, est arrêté en 1957. Torturé, il "disparaît" au cours d'une "évasion". Les responsables sont couverts par les autorités militaires et politiques, et le Comité Audin a pour premier objectif de faire la lumière sur cet assassinat.

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Par Olivier Bitoun - le 17 octobre 2012