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Critique de film

L'histoire

La trentaine, Yumiko (Yoko Tsukasa), femme de diplomate, s’apprête à quitter le Japon pour suivre son époux à Washington. Par malheur ce jour-là, elle apprend le décès de son mari renversé par une voiture. Anéantie, elle l’est encore plus lorsqu’elle croise aux obsèques le responsable de ce drame, Shiro Mishima (Yûzô Kayama). Malgré le fait qu’il s’agisse d’un accident - un pneu éclaté suivi d'une embardée -, Mishima se sent responsable et décide d’envoyer une allocation mensuelle à la jeune femme qu’il a rendue veuve et qui a énormément de mal à lui pardonner. D’abord réticente, Yumiko finit par accepter d’autant plus qu’elle est désormais rejetée par sa belle-famille, qu’elle perd son statut d’épouse et qu’elle a du mal à subvenir à ses besoins. Pour essayer d'oublier, elle décide alors de fuir Tokyo pour revenir sur les lieux de son enfance, à l’auberge tenue par sa belle-sœur sur les bords du lac de Towada. Mais c’est dans cette même petite ville que vient d’être muté Mishima, son patron ne supportant pas qu’il tourne autour de sa fille. Ils vont être amenés à se croiser de plus en plus souvent, leurs rencontres allant se révéler de plus en plus agréables. Mais est-ce possible d’éprouver de l’amour alors qu’un tel drame les sépare ? Est-il possible de tomber dans les bras du "meurtrier" de son mari ?

Analyse et critique

Soixantenaire et déjà pas loin de 90 films au compteur, l’immense et discret cinéaste Mikio Naruse tire sa révérence en cette année 1967 - deux ans avant sa mort-  avec l’une de ses plus belles œuvres, un mélodrame romantique amer qui s’avère cette fois - pour faire une analogie avec des cinéastes américains chevronnés dans le genre - plus proche dans ses situations d’un Delmer Daves lyrique que d’un Douglas Sirk retenu. Car le réalisateur japonais s’embarrasse ici un peu moins de naturalisme et de crédibilité qu’à son habitude dans cette histoire où le hasard est convoqué plus que de raison tout en restant plausible ; et c’est là entre autre que réside le génie de Naruse, dans cette capacité - qui semble de sa part couler des source - de nous faire croire à ses drames romantiques même les plus improbables comme c'est le cas ici. Il faut dire que sa méthode de travail ne laisse jamais rien au hasard ; alors qu’Ozu faisait parfois place à l’improvisation sur le tournage, Naruse, une fois lancé, devenait inflexible et intransigeant, n’acceptant quasiment aucun changement dans le découpage de ses films calé avant même le début des tournages. Il donne ensuite une très grande importance au montage qui doit, selon lui, donner le rythme idéal à ses œuvres. Ses films se distinguent ainsi assez facilement de ceux d’Ozu par le fait d’être découpés en plans relativement courts, rythmés par un montage rapide et d’imperceptibles mouvements d’appareil, multipliant les lieux de tournage et les extérieurs. Contrairement à son compatriote, il n’hésite pas non plus à se servir de longs travellings et utilise aussi presque systématiquement en fin de carrière le format large - le Tohoscope - qu’il maitrise parfaitement, son sens du cadrage paraissant très assuré. Ce testament cinématographique résume parfaitement toutes ces qualités.

Le film raconte donc l’amour a priori impossible entre une veuve et l’homme qui a provoqué la mort de son époux. Yumiko était une jeune femme gaie et rayonnante, sur le point de suivre son diplomate de mari à Washington tout en se félicitant de leur enfant à venir ; une femme enceinte auquel l’avenir semblait riant et qui de plus avait de bonnes relations avec sa famille, complice avec son jeune neveu... Du jour au lendemain, et d’un plan à l’autre - Naruse joue de l’ellipse avec une facilité déconcertante -, la voici totalement effondrée et partiellement détruite ; son mari vient d’être renversé par une voiture et n’y a pas survécu. Comme si ce décès ne lui suffisait pas, en peu de temps elle va être rejetée par sa belle-famille qui ne souhaite pas participer à sa pension, faire une fausse couche et être également obligée de trouver des petits boulots pour subsister. Car Mishima - l’homme qui a provoqué l’accident - ayant été déclaré non coupable - un pneu avait éclaté et sa voiture était devenu incontrôlable -, il n’est pas tenu par la loi de lui verser des dommages et intérêts. Quoi qu’il en soit, alors qu’il s’invite aux obsèques, Mishima se voit repoussé par Yumiko pour qui la douleur est encore trop vive, la tragédie encore trop proche. Même si juridiquement "exempté", s’estimant moralement coupable, l’homme décide quand même pour une question d’honneur de lui verser une allocation mensuelle qu’elle refuse d’abord violemment avant d’accepter sur l’insistance de sa sœur qui, plus pragmatique, comprend qu’elle aura besoin de ce complément financier pour pouvoir vivre décemment.

Mishima avait jusque-là une place de choix dans une grosse entreprise : il était chargé de divertir les gros clients, les accompagnant dans de bons restaurants, leur faisant découvrir les lieux à la mode, les endroits où l’on s’amuse, allant même jusqu’à les "fournir" en geishas. Du jour au lendemain, afin de ne pas ternir l’image de la société par ce drame qui a fait d’un de ses employés le "meurtrier" d’un notable important, il est muté dans un petit village où l'on ne devrait plus en entendre parler. Son patron profite de l'occasion pour l'éloigner de sa fille dont il était l’amant, la tragédie qui vient de se dérouler pouvant causer du tort à leur famille. En plus d’avoir la mort d’un homme sur la conscience, Mishima perd ainsi par la même occasion sa maitresse et sa vie aisée à Tokyo (splendide séquence où, sans la moindre parole, il refuse le "câlin d’adieu" qu’allait lui offrir son amante). Une tragédie qui aura donc dévasté deux personnes... mais une douleur commune qui va lentement les rapprocher, une accumulation de hasards fera en sorte que l’amour - que l’on devinait néanmoins dès le premier regard échangé lors des obsèques - se fasse jour. En effet, la petite ville où va se retrouver Mishima se situe non loin du lieu où décide d’aller se réfugier Yumiko, l’auberge tenue par sa belle-sœur Katsuko où elle a passé toute son enfance. Également veuve, Katsuko accepte que Yumiko vienne vivre à ses côtés et l’aide à s’occuper de l’établissement en bordure de lac fréquenté par de riches hommes d’affaires. Katsuko est une femme libre qui a trouvé un nouvel amant en la personne d’un riche notable marié. Tous les deux - formant un couple assez drôle et très attachant qui amène un peu de gaieté au film - tentent de trouver parmi leur clientèle un riche époux pour Yumiko.

Le temps passant, les douleurs s’atténuant et la solitude leur devenant pesante, Yumiko et Mishima se voient de temps à autre, la femme oubliant petit à petit sa rancœur. Malgré des barrières s’élevant comme celles des familiers qui ne souhaitent pas que la jeune femme tombe dans les bras du responsable de son veuvage, le couple se forme et, au milieu d’une nature verdoyante et luxuriante, un premier baiser passionné s’échange. Avant cette séquence digne de celles des plus beaux mélos américains, il y avait eu celle d’une immense douceur de la balade en barque sur le lac qui se terminait sous une pluie battante, les deux faisant exprès de rater leur car pour pouvoir rester un peu plus longtemps ensemble. Ou encore cette scène au cours de laquelle, victime d’une grosse fièvre, Mishima reste cloitré au lit surveillé par Yumiko qui lui tient la main avec une immense tendresse. Cette deuxième heure est constituée d'une succession de séquences touchées par la grâce, d’une pudeur grandement touchante comme celles également de la visite de la mère de Mishima à Yumiko pour s’excuser du drame causé par son fils, ou cette autre voyant Yumiko tituber après avoir un peu trop abusé du saké et se retrouvant devant Mishima. Puis viendront se mettre en travers de leur route des images leur faisant se remémorer le drame : un accident de la route, une victime arrivant à l’hôtel en ambulance, son amie se jetant dans ses bras en larmes... Alors qu’ils allaient enfin vivre leur première nuit d’amour, ils en sont empêchés par ces éléments perturbateurs qui viennent leur remettre en tête tout ce qui les séparaient en plus des barrières sociales, le poids des valeurs traditionnelles et du sentiment persistant et pesant de la culpabilité.

Une histoire d’amour déchirante et toute en retenue qui prouve une dernière fois le pessimisme indéboulonnable du cinéaste japonais par l’intermédiaire des deux bouleversants derniers plans de son film, rendus encore plus poignants lorsque l’on sait que ce sont ceux qui mettent un terme à son œuvre et aussi par le fait que la musique pathétique de Toru Takemitsu soit devenue en quelques 100 minutes aussi entêtante qu’émouvante. Il faut dire également que la photographie en Tohoscope très large aura été remarquable, rendant inoubliables les couleurs de cet été chaud japonais, que la direction d’acteurs aura été admirable tout du long - Yûzô Kayama et Yoko Tsukasa forment un couple mémorable, la comédienne arrivant même à faire oublier l’actrice fétiche du cinéaste, Hideko Takamine. Toute aussi talentueuse, sans avoir besoin de trop en faire, Misuko Mori (la belle-sœur) apporte sourire, humour et fraîcheur à ce triste mélodrame - et le découpage toujours aussi précis du récit aura contribué à ce que cette fin inexorable soit amenée suite à une progression dramatique exemplaire. A signaler quelques éléments qui m’auront surpris en comparaison de ce que j’avais déjà pu voir chez Naruse et dans le cinéma japonais de l’époque : le fait d’être témoins de scènes de baisers langoureux d’un lyrisme inattendu alors que les réalisateurs japonais étaient plus que pudiques sur ce sujet, ou bien encore - d’un strict point de vue du découpage - le fait que le montage précis et rapide ralentisse et que les plans et séquences s’allongent au fur et à mesure que le film avance et que les deux personnages se rapprochent. Dès que Yumiko et Mishima se retrouvent ensemble, le film est moins découpé, comme si le temps était suspendu, les regards prenant également souvent plus de poids et d’importance que les mots.

Magnifique de pudeur, de sensibilité, de délicatesse et de tendresse, cependant non dénué ni d’humour - voire même de trivialité, les personnages n’hésitant pas à essayer de faire s'évaporer leur désespoir dans les effluves de l’alcool - ni d’un lyrisme déchirant, Nuages épars est une splendide histoire de deuil et d’amour impossible qui clôt une filmographie dont seule une petite partie de l’iceberg nous est aujourd'hui encore connu ; ce qui présage encore de futures belles découvertes ! En attendant, faites l’effort de vous déplacer en salles suivre ce drame déchirant dont le final devrait vous laisser -comme l’héroïne - pantois !

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : les acacias

DATE DE SORTIE : 19 juillet 2017

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