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Critique de film
Le film

Nothing Doing

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L'histoire

Une formidable collection de divers courts métrages d’un artiste oublié par la grande Histoire du cinéma. Aucune trace de ce Charley Bowers dans quelque encyclopédie qui vous passera entre les mains : l’occasion donc pour tout cinéphile curieux qui se respecte de découvrir un cinéaste totalement frapadingue dont les innovations burlesques n’ont rien à envier au surréalisme et le talent aux plus grands maîtres du slapstick : Buster Keaton, Charlie Chaplin, Harold Lloyd… On a connu filiation moins prestigieuse.

Analyse et critique

Etrange exercice que celui d’une chronique consacrée à un artiste méconnu, dont votre serviteur, mais aussi la plupart des plus grands historiens du cinéma n’avaient même jamais entendu parler il y a encore quelques années: Charley Bowers, dont la biographie tiendra donc ici en quelques simples lignes. Né en 1909, funambule puis caricaturiste pour la presse (le créateur de Pim Pam Poum, c’est lui !!!), Bowers s’intéresse rapidement au dessin animé au point d’ouvrir un studio de production qui verra naître quelques cartoons rudimentaires (notamment la série Mutt and Jeff en 1916). Puis, s’attaquant au cinéma, Bowers réalise une douzaine de courts mêlant les techniques d’animation d’objet à des prises de vue réelles… Le personnage de Bricolo est né, campé et dirigé par Bowers himself. Personnage farfelu aux inventions plus insolites les unes que les autres, Bricolo est surtout l’occasion pour l’artiste de donner libre cours à une imagination débordante qui sera louée par les surréalistes, André Breton et le poète espagnol Raphael Alberti en tête. Court moment de gloire critique pour cet incroyable artiste qui finira sa carrière, totalement oublié, en 1946. Avant que la Cinémathèque de Toulouse puis Lobster ne rendent enfin justice à ce brillant cinéaste, cinquante ans plus tard.

Lobster, dirigé par Serge Bromberg - dont vous pouvez déjà entr’apercevoir une partie de l’immense travail en lisant nos papiers consacrés à Retour de Flamme (Dvds regroupant divers films anciens sauvés de l’oubli) ou Laurel et Hardy - Lobster donc, fait une nouvelle fois œuvre de salut public et cinéphile en sauvant d’une disparition certaine ces courts métrages ainsi que leur créateur : absent de tous les livres consacrés au slapstick et à la comédie américaine, Bowers est pourtant aujourd’hui sur les linéaires dvd aux côtés de ses illustres contemporains grâce à la persévérance de la petite équipe de Lobster. Jetons donc un œil sur le double DVD consacré à cet artiste, et analysons film par film le style inimitable de Charley Bowers, génie méconnu…

Premier DVD :

Pour épater les poules : en 1926, Bowers multiplie les courts métrages de 26' où s’épanouit son imagination débordante. Ainsi ce Pour épater les poules où Bricolo, héros lunaire et inventeur loufoque campé par Bowers, invente l’œuf incassable. Si le début ne se démarque pas trop du slapstick de base (course poursuite, chutes, gags tarte à la crème…), il devient rapidement évident que ce Bricolo est un héros comique pas comme les autre. La machine que ce dernier met au point dans la grange de son beau-père est à l’image de la fantaisie déployée par Bowers dans ses petits films : d’une complexité absolue et d’une beauté toute surréaliste. Il en va ainsi de cette fameuse machine à rendre les œufs incassables, totalement irréelle et dont les centaines de rouages anticipent avec 30 ans d’avance les machines folles de Tinguely. Belle introduction au monde absurde et poétique de Bowers, Pour épater les poules est un film étrange et qui ne ressemble à rien d’autre qu’aux films suivants de Bowers. Ici, les frontières entre le vivant et le mécanique n’existent plus, au point qu’un panier d’œufs frais puisse donner naissance à des centaines de voitures minuscules à la vie débordante… Bienvenue chez Charley Bowers !

Une invention moderne : la passion de Bowers pour des machines plus délirantes les unes que les autres est ici poussée à son point d’incandescence. Suite à un concours de circonstance malheureux, Bricolo est amené à gérer un restaurant seul grâce à une invention de son cru. Manière de comédie politique, Une invention moderne est à l’instar des Temps Modernes de Chaplin une charge hilarante contre le taylorisme de l’époque : travailler plus et toujours plus vite pour de vils patrons (ceci dit, le film ne manque pas d’égratigner les syndicats non plus) est une base scénaristique de choix pour Bowers qui transforme ce petit film de 26mn en… machine à gags.

Un drôle de locataire : ce court est l’occasion de mettre le doigt sur l’aspect fantastique du monde de Bowers, flagrant dans l’introduction de ce film où tous les objets du quotidien d’une pension semblent s’être fait la malle. Chez Bowers, l’inanimé prend vie grâce aux idées abracadabrantes de Bricolo, qui invente ici une machine (dont la finalité reste bien mystérieuse) que n’aurait pas renié le créateur de Pinocchio : 5 mètres sur 8 de ferraille et de rouages pour donner vie à une petite poupée de chiffon (extraordinaires idées de mise en scène tel ce petit coeur qui se met à battre sous le tissu du pantin). Certes désopilants, les gags de Bowers ne se départissent jamais d’une poésie certaine qui brille ici de mille feux. Et qui fait d’Un drôle de locataire un de ses courts les moins drôles et paradoxalement les plus beaux.

Le roi du Charleston : Testé pour vous, la vision de ce court métrage en famille fut l’occasion de bonnes vieilles crises de fou rire. Ici peut-être plus qu’ailleurs, Bowers fait d’ailleurs preuve d’un immense talent d’acteur comique, les contorsions de son corps lors des scènes de danse n’ayant rien à envier à Chaplin ou Lloyd. Derrière ce Roi du Charleston pointe alors Charley, ancien artiste de cirque du temps de sa jeunesse. L’occasion de découvrir une nouvelle facette d’un talent qui ne se départit pas pour autant de ses traits les plus reconnaissables : poésie (un poisson rouge dansant le Charleston) et incongruité farfelue (superbes gags visuels des pas de répétition dessinés au mur). Enfin, cerise sur le gâteau, Bowers fait ici œuvre de tolérance, le happy-end final mettant à mal les canons de beauté déjà oppressants de l’époque. Un artiste complet… et humaniste. Que demande le peuple ?

Oh tu exagères : Belle idée de départ, ou comment le mensonge, principe scénaristique éminemment cinématographique, devient une astucieuse mise en abîme du cinéma de Bowers : croire en l’incroyable. Le film retombe finalement sur ses pieds en proposant le menu habituel des courts métrages de Bowers, toutefois avec un peu moins de génie que dans ses plus belles œuvres…

Bricolo inventeur : Ou la confirmation que Bowers avait une conception plus qu’intelligente de son art. Ainsi, il faut voir ici comment le comique tourne à son avantage un gag vieux comme le monde, si éculé qu’il pouvait déjà prétendre à l’époque au titre de canular le plus employé du 7° Art : la glissade sur peau de banane. Ce véritable sport national du Hollywood de l’époque est ici utilisé jusqu’à épuisement, grâce à une idée de scénario géniale : inventer la peau de banane anti-dérapante. La multiplication des chutes sur glissade atteint ici au sublime, avec multitude de variantes et d’invention comique. Sûrement pas le film le plus abouti de Bowers en matière de poésie, mais un des plus efficaces "zygomatiquement" parlant.

Nothing Doing : Différent de la production habituelle de Bowers, Nothing Doing ne propose pas l’habituel et génial programme des petits courts proposés sur le Dvd. Pas d’invention folle ici, ni de trucages d’animation (même si une belle scène d’intérieur propose de beaux trucages picturaux) mais plutôt un humour classique de l’époque : un policier de pacotille face à des truands en tous genres et des flics à postiche. Perdu au milieu de ses inventifs petits frères, ce court parait alors un peu terne, même si Bowers prouve qu’il a de beaux restes même sans ses gimmicks comiques et poétiques favoris.

There it is : Retour à un comique plus inventif avec quelques trucages du plus bel effet, mais aussi un humour efficace voire ravageur (je vous laisse découvrir Scotland Yard façon Charley Bowers, à mourir de rire). Là encore, l’incongru est roi, qui donne lieu à quelques scènes rarement vues ailleurs comme l’extraordinaire trucage du passe muraille, aussi épatant aujourd’hui qu’il y a 80 ans (et dont la beauté ne se départ jamais d’un vrai sens du burlesque). Très beau court…

Second DVD :

Grill-Room Express : Petit dessin animé de 1917 à l’animation plus que sommaire (le cadrage, le crayonné et les situations se rapprochent d’ailleurs plus du dessin de presse que du cartoon). On retrouve cependant déjà ici tout ce qui fera le sel des petits chefs-d’œuvre d’animation de Bowers en 1926 : une certaine utilisation poétique et burlesque des objets et du décor, des jeux visuels avec les animaux et cette impression tenace que tout dans le cadre - de la crêpe à la part de tarte en passant par une chaise ou un tuyau - peut prendre vie.

AWOL : Mêmes remarques qu’au dessus. Si l’animation, basique, est (très) loin de la qualité d’un Disney, on aperçoit déjà quelques unes des futures lubies de Bowers : objets incontrôlables comme doués de vie (même les lettres du générique dansent) et animaux malléables à merci qui donnent un petit côté décalé et amusant à un dessin animé plutôt convenu à la base…

Say Ah-H : c’est devant un tel court métrage que l’on comprend mieux la fascination exercé par Bowers sur André Breton (qui classa tout de même Bricolo dans ses 10 films préférés des années 30 aux côtés de l’Âge d’Or de Bunuel…) : qui d’autre que Bowers à cette époque pouvait se permettre de mettre en scène une autruche habillée d’un pantalon et avalant un brasero ? D’une poésie rare, ce petit court métrage tronqué (outre une copie assez abîmée, il manque certains éléments) est un parfait résumé de l’art de Bowers en matière d’animation et de leur intégration dans des prises de vue réelles. Certains gags, dont notamment celui du cuistot noir aux yeux en forme de soucoupe, anticipent de 60 ans les trucages de Tim Burton dans Beetlejuice ou Pee Wee's Big Adventure (le gag de la camionneuse aux yeux exorbités).

It’s a Bird : un des rares courts de Bowers qui ne soit muet, It’s a bird est l’histoire d’un ferrailleur qui découvre un oiseau mangeur de métal. L’invention et l’imagination qui se cachent derrière ces 13 minutes sont éblouissantes, au point que l’on en vient vraiment à se demander comment de telles images ont pu disparaître de la mémoire collective et cinéphile pendant si longtemps. Mettant à nouveau en scène un grand échalas chaussures aux pieds, ainsi qu’un petit ver de terre bavard et blagueur, It’s a bird rappelle là encore le Tim Burton de L’Etrange Noël de Mr Jack… Quant au plan qui voit Charley tracter un big band ainsi que tout son barda sur plusieurs centaines de mètres à l’aide d’une vingtaine de remorques, il est inénarrable et vaut à lui seul l’achat de ce coffret ! In-croy-able !

Believe it or Don’t : suite de sketchs - numéro de cirque exercé par des… cacahouètes (on vous avait prévenu, cet homme est fou !!), mésaventures d’un homard alcoolique, naissance de poussins-voitures - qui traduisent toute la maestria de Bowers animateur. Etant donné le dénuement du décor et du scénario, on peut légitimement penser que ce merveilleux petit court de 7 minutes n’est qu’un exercice de style. Ce qui ne l’empêche pas d’être hilarant, inventif et brillant.

Pete Roleum and His Cousins: réalisé par un débutant du nom de… Joseph Losey, ce court métrage est en fait un film publicitaire pour le pétrole (comme le jeu de mots du titre l’indique). Intrigant, notamment car c’est la seule incursion de Bowers dans le cinéma en couleurs qu’il nous sera donné de voir un jour, ce petit film est d’une réelle beauté plastique, mêlant le documentaire au cinéma d’animation et à la comédie musicale. Toujours aussi poétique malgré les contraintes de la commande, Bowers crée ici toute une galerie de personnages (en fait de petites gouttes de pétrole) plus beaux les uns que les autres - et qui devraient d’ailleurs ravir les enfants. Mention spéciale au ballet de flammes, superbe, et aux très beaux décors proches de la BD de science-fiction.

Wild Oysters : peut-être le film le plus travaillé cinématographiquement de toute la collection. Grâce à de très belles idées de mise en scène (les deux mondes parallèles dans lesquels vivent le chien, le chat et les souris) et des mouvements de caméra alambiqués, Bowers et son équipe créent une sorte de version cinéma de Tom et Jerry, le grain de folie en plus : pas sûr que les célèbres chats et souris d’Hanna-Barbera aient déjà rencontrés des huîtres douées de parole… ! Une merveille, et l’un des plus beaux courts proposés sur ce double dvd.

A Sleepless Night : Bâti sur une trame assez semblable à Wild Oysters (les aventures de deux petites souris gênées par les ronflements du chat de la maison), A sleepless night est à mes yeux moins réussi que son modèle, tout en offrant toutefois de très beaux gags. Car c’est bien de beauté dont il s’agit ici, tant cet humour graphique regorge de trouvailles visuelles merveilleuses, tel ce morceau de coton révélant les ronflements du chat. La poésie n’est décidément pas un vain mot chez Bowers, dont la filiation avec André Breton saute aux yeux après ces 4h30 de délire ininterrompu !

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Margo Channing (Merci à Majordome pour ses captures) - le 25 février 2004