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Critique de film
Le film

Noblesse oblige

(Kind Hearts and Coronets)

Partenariat

L'histoire

Sa mère ayant été reniée parce qu'elle avait épousé un chanteur d'opéra italien, Louis Mazzini a toujours gardé une profonde rancoeur vis-à-vis de la prestigieuse famille D'Ascoyne-Chalfont : lorsque celle-ci refuse à la défunte les honneurs du caveau familial, c'est le coup de grâce, et Louis décide alors de se venger. 
Un rapide coup d'oeil sur la généalogie familiale lui permet alors de constater qu'il n'existe qu'un petit nombre d'héritiers ayant ascendance sur lui : il entreprend alors de les éliminer, un par un, pour pouvoir devenir lui-même le nouveau Duc D'Ascoyne.

Analyse et critique

Il existe, selon le côté de la Manche où l’on se trouve, une différence de traitement assez flagrante du cas Noblesse oblige. En France, la plupart du temps, le film est souvent réduit à une assertion du type « Ah oui, la comédie où Alec Guinness joue huit rôles ? » (on a même cru lire, pas bien loin d’ici, que c’était à peu près le seul intérêt du film...). En Grande-Bretagne, le film a désormais gagné des galons de classique aussi apprécié du public que de la critique : classé 6ème meilleur film britannique de tous les temps en 1999 par le British Film Institute, il apparaît à la 8ème place du classement de Time Out en 2011 et à la 7ème place de celui d’Empire comme de celui de Total Film en 2014, étant d’ailleurs le seul film avec Les Chaussons rouges à figurer parmi les dix premiers titres cités dans les quatre classements. Alors Noblesse oblige, la comédie où Alec Guinness joue huit rôles ? Non : Noblesse oblige, le sommet des Studios Ealing.  Le diamant noir le plus brillant de l’histoire du cinéma britannique.


Evacuons d’emblée le cas Guinness, tant, à titre personnel, il nous semble anecdotique. Les témoignages divergent, mais il semblerait que, prévu à l’origine pour jouer un, deux, voire quatre rôles, le comédien se proposa spontanément quand il prit connaissance de la difficulté des directeurs de casting à trouver des figurants partageant avec lui une quelconque ressemblance physique. L’idée fut trouvée amusante, et stimula l’inventivité du chef opérateur Douglas Slocombe quand il fallut réunir tous les parents D’Ascoyne dans un même plan. Pour éviter des trucages trop grossiers risquant de modifier le rendu de l’image, on opta pour une astuce héritée du cinéma des origines, avec un système de caches, un rembobinage de la pellicule et des impressions successives du comédien dans chacun des rôles. La séquence, pourtant très brève, demanda ainsi plusieurs jours de tournage, et contribua à enrichir la légende du film. Pour autant, on peut considérer qu’elle n’apporte que très peu au film, qu’Alec Guinness y demeure, maquillage mis à part, en retenue, et que le comédien trouve ici en quelque sorte l’acmé de son inclinaison régulière au transformisme, qui le faisait changer de tête et d’âge à chaque nouveau film. Notons d’ailleurs qu’il recommencera, pour Ealing toujours, en 1957 avec Barnacle Bill de Charles Frend, où il incarne le personnage principal et ses six ancêtres marins.

Maintenant, il nous semblerait absurde de singulariser Noblesse oblige pour une histoire de postiches quand le film possède, en lui-même, tant de raisons de susciter l’étonnement, l’enthousiasme ou la sidération. La première d’entre elles, de façon évidente, se trouve dans sa structure narrative : imaginez en quelque sorte Seven raconté du point de vue de John Doe, et vous aurez une idée de la perversité d’un script qui nous invite d’emblée à nous placer aux côtés de son personnage principal, suave, élégant, distingué... et accessoirement serial-killer. (1)

Il nous faut impérativement rappeler, ici, les conditions dans lesquelles Noblesse oblige a été produit, et plus globalement, le contexte qui a vu les studios Ealing, à partir de 1947-1948 s’orienter vers la comédie avec le succès - bref, puisqu’il ne dura que jusqu’en 1956 environ, mais assez fulgurant - que l’on sait. La Seconde Guerre mondiale avait été un traumatisme majeur pour la population britannique, mais les années qui suivirent son terme ne furent pas spécialement des années d’euphorie. Il fallait reconstruire un pays brisé, mais le cœur peinait à suivre. L’effort de guerre avait laissé le Royaume au bord de la faillite, et pour maintenir l’équilibre économique du pays et le sortir de l’ornière, il fut demandé à la population des efforts qu’il lui fut difficile d’accepter, notamment dans le rationnement de la nourriture ou des biens de première nécessité. Parmi les mesures générales visant à limiter les importations, l’une d’entre elles, due au Chancelier Hugh Dalton, fixait un tarif exorbitant sur les productions cinématographiques étrangères, stimulant ainsi de fait la création locale : les Studios Ealing s’engouffrèrent dans la brèche, contribuant à affirmer le 7ème art comme une échappatoire à la morosité ambiante... mais aussi comme un redoutable vecteur de satire sociale.

La particularité des comédies Ealing, donc, étaient qu’elles s’ancraient dans la réalité sociale d’un pays moribond pour, la langue dans la joue, prendre le parti d’en sourire. Ce faisant, elles donnaient la parole aux délaissés, aux insatisfaits ou aux dissidents, à ceux qui, ayant repéré les failles du système, se faisaient un plaisir à venir en gripper l’engrenage. Les chanteurs de Champagne Charlie, les contrebandiers de Whisky à gogo, les sécessionnistes de Pimlico, les rebelles de Titfield, tous, à leur manière plus ou moins louable, s’opposaient aux froides décisions d’un système injuste et venaient chanter les vertus de l’insoumission. Noblesse oblige, si l’on ose dire, pervertit encore l’approche, en posant plus globalement la question de l’ordre établi, et de la morale qui l’accompagne.

En remontant à l’époque edwardienne (première décennie du XXème siècle), le film fait un pas en arrière pour mieux observer son présent : il tend, très précisément au moment où l’Etat-nation impose ses règles (2), à affirmer qu’aucun individu ne doit se soumettre aveuglément au contrôle d’une autorité supérieure, fût-elle celle du sang ou bien celle de la nation. Il questionne avec sévérité le système des classes, remet en cause des acquis séculaires, bouscule les institutions et brouille sans cesse les frontières du "bien" et du "mal". Les D’Ascoyne sont des arrogants et des incompétents, bouffis par leurs privilèges et leur morgue ; Mazzini est un arriviste, un menteur, un manipulateur et un meurtrier, qui n’aspire qu’à s’extraire de sa condition modeste pour, à son tour, dominer les faibles, ces "basses classes" qu’il méprise (et qui, par leurs courbettes et leur docilité, n’inspirent en réalité que le mépris). D’un côté, l’archaïsme du passé sclérosé, et de l’autre, la modernité dans ce qu’elle a de pire et de plus violent. Comment choisir ? Ou plutôt, pourquoi choisir ?

Dans une lettre adressée à un magazine britannique, Robert Hamer - également scénariste du film, ce qui n’était pas forcément  monnaie courante chez Ealing - décrivait ainsi son projet : « Je veux faire un film qui ne prête aucune attention aux conventions de la morale, à tout ce qui est établi et rarement mis en pratique. » (3) Le soin apporté aux protocoles, aux conventions de langage, aux bonnes manières et à la bienséance, particulièrement frappant dans le film, agit ainsi comme un miroir à cette hypocrisie sociale qui consiste à simuler le respect pour ne pas avoir à l’éprouver. Faisant un amalgame douloureux, les détracteurs de Noblesse oblige l’ont souvent qualifié de film « froid », « émotionnellement glacé », confondant ainsi l’attitude distante et impassible des protagonistes et la pulsation, vive et ardente, qui habite l’œuvre. Si les sentiments ne s’expriment pas, brimés qu’ils sont par la décence, par des conventions artificielles ou par une colère rentrée, ils existent, et sont souvent d’une intensité et d’une violence inouïes. Derrière le flegme et la détermination apparents de Mazzini, et derrière l’argument clinique de l’ascension sociale, il faut en réalité déceler la volonté brûlante de venger une mère aimante humiliée : certains exégètes du film ont souligné l’importance du rôle de la mère, et à travers celui-ci, toute la part d’inconscient refoulé qui habitait le personnage de Louis. En exagérant à peine, Noblesse oblige serait ainsi l’histoire d’un confit œdipien inaccompli, interprétation étayée par le fait que le même comédien incarne Louis et son père.

De la même manière, derrière la courtoisie et la suavité des échanges entre Sibella et Louis, il faut entendre toute la dualité amour / haine d’un couple fusionnel, qui s’adore autant qu’il se hait. Plus on voit le film, et plus on perçoit toute la complexité d’une relation qui n’est pas que froide manipulation, trahison et revanche : ces deux-là ont quelque chose des âmes sœurs, mais dans un contexte sociétal qui leur interdit de l’assumer pleinement. Chaque séquence les réunissant s’avère un moment fort d’un film qui n’en est pourtant pas avare : pensons à cette demande en mariage où elle lui rit au nez ; à la manière délicieuse dont elle miaule lorsque, quelques temps plus tard, ils reparlent de cette soirée (« _ I kissed you... _ Yes _ And you were horrible to me ! _ Yes ») ; à la tension sexuelle de leurs rencontres secrètes (« It’s very wrong for me to be here ! ») ; à la magnifique déclaration au coin du feu (« I’d say that you’re a perfect combination of imperfections (...) I’d say that you are vain, selfish, cruel, deceitful, I’d say that you’re adorable, I’d say that you are... Sibella _ What a pretty speech ! ») ; au chantage au mariage (« _ May I say that I think you behaved despicabilly ? _ Has it ever occurred to you, Sibella, that we serve each other right, you and I ? _ Would it be asking too much of your manners to escort me to the door ? ») ; à ses larmes lors du process ; ou, évidemment, à leur grandiose confrontation finale à la prison. Si performance extraordinaire d’acteurs il y a bien dans Noblesse oblige, ce n’est selon nous pas à Alec Guinness qu’il faut prioritairement penser, mais à Dennis Price (dans le rôle de sa vie) et à Joan Greenwood, la plus délicieuse garce que le cinéma britannique nous ait donnée.


Ce qui rend la relation Sibella / Louis si fascinante, et qui nous permet au passage de mettre le doigt sur ce qui nous semble être la qualité première de Noblesse oblige, c’est qu’à un baiser initial près, elle passe uniquement par le langage. Robert Hamer affirmait, dans la même lettre : « Je veux utiliser cette langue anglaise que j’adore de manière plus variée, plus approfondie, plus riche que dans tout ce que j’ai pu faire auparavant. » (3) Osons le dire : le personnage principal de Noblesse oblige, ce n’est pas Louis Mazzini, c’est le langage, comme arme de séduction, de persuasion ou de dissimulation... Il n’y a guère, dans l’histoire du cinéma, que chez Joseph L. Mankiewicz (par exemple dans la relation entre Diello et la Comtesse Anna dans L’Affaire Cicéron) que l’on peut percevoir une équivalence dans la tension générée par les mots, mais aussi dans ce qu’ils véhiculent de mystères, de double-sens ou de non-dits. L’idée que nous défendons est difficile, justement, à décrire par les mots, mais il ne faut surtout pas voir dans la littérarité (4) de Noblesse oblige un recours aux mots "aux dépens" de l’image : au contraire, et il s’agit peut-être, en tout cas dans cette mesure, d’un cas assez unique dans l’histoire du cinéma, le langage fait ici office de support à la structure esthétique du film. Chaque cadre, chaque échelle de plan, chaque effet de montage trouve sa cohérence dans sa mise en perspective avec ce que les mots disent (ou ne disent pas) à l’instant où ils surviennent. Ceci est flagrant quand on s’intéresse à l’utilisation extrêmement inventive de la voix off, mais demeure particulièrement valable pour toutes les séquences déjà mentionnées entre Sibella et Louis. D’ailleurs, si l’on s’autorisait un bémol sur Noblesse oblige, non tant sur sa qualité d’ailleurs que sur son universalité (et outre une inscription forte, déjà mentionnée, dans la situation du royaume britannique de la fin des années 40), ce serait sur ce point : plus que tout autre, le film demande une oreille alerte, particulièrement disponible aux spécificités de la langue anglaise, et sans même évoquer le cas d’un doublage (sacrilège sur ce film !), le spectateur non-angliciste qui se limitera à la traduction des sous-titres perdra énormément des nuances, des subtilités, et en réalité du sens du film. Prenons l’exemple de la triple réplique finale (« My memoirs ? Oh, my memoirs ! My memoirs... ») : tout ici vient de la succession des intonations (il est surpris, il comprend de quoi on lui parle, il réalise les implications...), qui raconte bien plus que le mot en lui-même. Ce n’est donc, le plus souvent, pas tant le contenu des mots que l’utilisation qui en est faite qui compte, et le film fourmille d’exemples similaires, où l’essentiel ne se situe pas dans le sens mais dans l’agencement des mots, le phrasé qui les exalte ou les dissimule, les silences qui les séparent, et toutes les histoires qu’ils taisent...

Robert Hamer savait probablement, au moment où il tournait Noblesse oblige, qu’il livrait une œuvre exceptionnelle, de par sa nature-même (« Je veux faire un film qui ne ressemble, dans sa structure, à aucun autre jamais tourné en langue anglaise. » (3)) Il peina toutefois à convaincre le puissant Michael Balcon de ses intentions, et les deux hommes s’opposèrent régulièrement lors du tournage sur l’orientation à donner au film. Pourtant, à l’image de Balcon déclarant, des années plus tard, qu’il s’agissait de l’une des productions favorites, le temps a joué en faveur de la vision développée par Hamer. Au détriment, cependant, de l'évolution immédiate de sa carrière : lui qui, deux ans plus tôt, avait montré l’étendue de son talent dans le superbe Il pleut toujours le dimanche, n’eut ensuite plus jamais l’occasion de s’exprimer avec la même liberté, et sa filmographie se limite ensuite à des œuvres anecdotiques mettant en scène, pour la plupart, Alec Guinness. Dans l’ouvrage indispensable qu’il a consacré à Ealing, l’historien Charles Barr revient sur un certain nombre d’idées reçues liées au film, la première étant donc le statut de Robert Hamer, dont le rôle fut longtemps mésestimé. Le deuxième poncif, et non des moindres, consisterait à faire de Noblesse oblige une sorte d’absolu, de condensé intemporel, de ce que serait "par nature" l’humour anglais. Il ne s’agit pas là de revenir sur la dimension éminemment britannique du film, indéniable - et infiniment précieuse -, mais ce ne serait pas forcément rendre service au film que de le présenter ainsi à quiconque ne l’aurait encore jamais vu : le film ne repose sur aucun "gag", et ne provoque à peu près aucune manifestation d’hilarité immédiate. Par exemple, difficile de rire aux éclats face à la situation d'un meurtrier multiple qui se retrouve condamné à mort pour le seul décès avec lequel il n'a rien à voir, mais on peut trouver l'ironie sous-jacente assez délectable. Mais le film travaille tout de même, en profondeur, il chatouille et il stimule, et son sel vient donc de cette manière unique qu’il a d’exposer des horreurs avec légèreté, élégance et insolence. La qualité d’une comédie ne se mesure pas à la seule unité du rire : la finesse d’esprit est un critère plus rare et au moins aussi précieux. A cet égard, la jubilation que proposent, après de multiples visions, le flegme et le wit "so british" de Noblesse oblige est proprement inestimable.

Alors pour résumer métaphoriquement notre vision du film, imaginons donc les Studios Ealing, à leur âge d’or, comme une écurie (structurellement, l’analogie n’est d’ailleurs pas forcément absurde) dont les équidés seraient les films produits : pendant une dizaine d’années, en sortiront des chevaux de trait (robustes et efficaces), quelques shetlands (petits mais amusants) et beaucoup de chevaux de dressage (élégants et dociles)... Mais au final, s’il ne fallait retenir qu’une seule bête, unique, extraordinaire, passée dans le haras, ce serait un pur-sang noir (très noir), follement racé, à l’air souverain mais au tempérament indomptable... Il ne vous reste plus qu’à vous délecter de la compagnie de ce maître-étalon pour, comme disait le poète, « faire hennir les chevaux du plaisir  » !


(1) Le film est adapté d'un roman non crédité au générique nommé Israel Rank, de Roy Horniman, publié en 1907, que nous ne connaissons pas. Selon les sources, on a toutefois pu lire qu'il s'agissait d'une oeuvre plutôt sérieuse, au contraire d'une comédie de moeurs "wildienne", ou encore d'un ouvrage honteusement antisémite...
(2) Et où, de façon étonnamment synchrone, George Orwell publie 1984.
(3) Cité par Bertrand Tavernier dans les suppléments du DVD StudioCanal de 2004.
(4) D’autant plus délectable que le très érudit Louis se permet ponctuellement des citations de poètes britanniques, comme Henry Wadsworth Longfellow (lorsqu’il abat le ballon de Lady Agatha : « I shot an arrow in the air... ») ou John Gay (la réplique « How happy could I be with either, Were t'other dear charmer away », citée pour illustrer le dilemme du choix entre Sibella et Edith)
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DANS LES SALLES

NOBLESSE OBLIGE

DISTRIBUTEUR : TAMASA DISTRIBUTION
DATE DE SORTIE : 8 OCTOBRE 2014

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Par Antoine Royer - le 9 octobre 2014