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Critique de film

L'histoire

Ellie Andrews (Claudette Colbert), jeune fille gâtée dont le père milliardaire refuse qu’elle épouse l’homme de ses rêves, échappe à son emprise en se sauvant du yacht dans lequel il l’avait séquestrée, pour aller rejoindre le play-boy aviateur avec qui elle s’est secrètement fiancée. Peter Warne (Clark Gable), journaliste insolent, est congédié du journal qui l’emploie. Ces deux personnes que tout sépare se rencontrent dans un autocar reliant Miami à New York. D’abord attiré par le scoop et éventuellement la récompense qu’il pourrait obtenir (le père de la jeune fille ayant lancé des détectives à ses trousses), Peter Warne ne quitte plus d’une semelle sa nouvelle compagne de voyage qui vient en plus de se faire voler tout l’argent qu’elle transportait sur elle. Après maintes péripéties au cours desquelles ils doivent se faire passer pour un couple légitime et ainsi dormir dans la même chambre, seulement séparés par une couverture ("le mur de Jéricho"), ils finissent par s’éprendre l’un de l’autre. Alors qu’Ellie est endormie, Peter lui fausse compagnie pour aller vendre son histoire au journal et ainsi tenter d’arracher de l’argent à son rédacteur en chef qui lui permettrait d’épouser Ellie. Dépitée, se croyant trahie, cette dernière "se rend" à son père qui accepte enfin qu’elle se marie avec son aviateur…Vous ne croyez quand même pas qu’une comédie puisse voir son héros, joué par Clark Gable qui plus est, laissé sur le carreau ?! Il suffira d’un coup de trompette faisant tomber, comme l’avait fait Josué, "les murailles de Jéricho" pour que le happy end tant attendu se concrétise.

Analyse et critique

Considérée comme la première screwball comedy, genre dans lequel s’engouffreront par la suite Preston Sturges, Gregory La Cava, Leo McCarey ou Howard Hawks, New York - Miami prouve aussi a posteriori que le réalisateur a été à l’aise dans tous les différents styles de comédie qui ont pu voir le jour à Hollywood. Alors que Grande dame d’un jour témoignait d’une volonté de délivrer un message social, New York - Miami est une pure comédie sans arrière-pensée "intellectuelle" ou "moraliste". Auparavant, à l’époque du muet, Frank Capra avait démontré son sens inné du burlesque en réalisant quelques-uns des meilleurs films de l’acteur lunaire Harry Langdon. Ensuite, dès L’Extravagant Mr Deeds, Capra se spécialise dans les comédies à caractère social ou politique avec sa période "rooseveltienne". Son penchant pour la déontologie et le moralisme à travers des films comme M. Smith au Sénat ou L’Homme de la rue ne l’empêchera pas de réussir également une comédie d’humour noir, Arsenic et vieilles dentelles, et une comédie fantastique qui reste encore aujourd’hui son film le plus célèbre et le plus apprécié, La Vie est belle. New York - Miami marque une date dans la comédie américaine puisque, depuis l’arrivée du parlant, le genre était dans l’ensemble représenté par des films assez guindés, statiques, confinés en studio dans des décors souvent luxueux et à l’interprétation que le naturel n’étouffait pas. Capra aère le genre en l’emmenant à l’extérieur et propose pour la première fois des personnages avec lesquels le spectateur peut facilement s’identifier car se comportant avec une spontanéité nouvelle ; les pantins gesticulants de la plupart des comédies se métamorphosent ici en hommes et femmes comme nous autres. Mais tout cela ne s’est pas fait sans difficulté, comme le démontre la genèse mouvementée de ce grand classique sur lequel au départ personne n’aurait parié.

"Ce qui m’étonne le plus dans cette histoire, ce n’est pas en fin de compte que New York - Miami soit devenu un classique, c’est que le film ait vu le jour. "Un film sur la façon dont It Happened One Night fut fait aurait été encore plus drôle que le film lui-même" disait Frank Capra dans sa fameuse biographie The Name above the title (Hollywood Story en français). C’est chez son coiffeur que Capra découvre dans la revue Cosmopolitan la nouvelle Night Bus de Samuel Hopkins Adams. Pensant un jour en faire quelque chose, il achète les droits d’adaptation cinématographique pour une somme dérisoire et met celle-ci de côté. Le jour où il décide d’en faire son nouveau film, il se heurte à une réticence généralisée. C’est par la seule conviction et la persévérance de Frank Capra et de son scénariste Robert Riskin que le tournage pourra enfin commencer après moult obstacles. En effet, plusieurs films "de bus" venaient de sortir sans résultat satisfaisant au box-office. Le scénario est initialement écrit pour Robert Montgomery qui décline la proposition, la trouvant sans intérêt. Quand Harry Cohn, le patron de la Columbia, se montre intéressé par le sujet, Louis B. Mayer, qui ne croit pas une seule seconde au potentiel commercial de ce film, décide de punir son acteur Clark Gable, en disgrâce à la MGM, en le poussant par obligation contractuelle à aller tenir ce rôle. En dépit de ses protestations, Clark Gable doit l’accepter. Le producteur tenait en effet à réprimander l’acteur après que celui-ci ait refusé plusieurs scénarios sous des prétextes plus ridicules les uns que les autres, préférant en fait fainéanter que travailler. Son châtiment se traduit donc par son exil pour quelques semaines à la Columbia, une compagnie bien moins prestigieuse que la MGM.

Pour le plaisir, il me faut maintenant faire une pause pour vous livrer un extrait du passage savoureux dans l’autobiographie de Capra qui narre sa première entrevue avec Clark Gable, l’acteur arrivant complètement éméché dans le bureau du réalisateur :

- Alors patron, quelle farce nous préparez-vous pour m’avoir choisi comme dindon ?
Non seulement il était rond comme une bille, mais en plus il s’était mis en boule !

- Et bien, monsieur Gable, je...
- Ce salaud de Mayer, interrompit-il. J’ai toujours voulu voir la Sibérie mais parole, je n’aurais jamais cru que ça puait autant. Beurk !
La moutarde commençait à me monter au nez. Je pris le scénario et le feuilletai.

- Monsieur Gable, nous sommes censés, vous et moi, faire un film à partir de ce scénario. Voulez-vous que je vous raconte de quoi il s’agit ou est-ce que vous préférez lire le scénario à tête reposée ?
- Ecoute mon pote, dit-il de sa voix traînante de mauvais garçon, tu peux te le foutre au cul ton scénario !

En face, on ne peut pas dire que le rôle féminin principal ait plus tenté les actrices, puisque tour à tour ce seront Myrna Loy, Constance Bennett, Margaret Sullavan, Bette Davis, Loretta Young, Carole Lombard et Myriam Hopkins qui le refuseront. Claudette Colbert n’est pas plus chaude et pose ses conditions : son salaire devra être doublé et, voulant partir en vacances, le tournage ne devra pas dépasser un mois. Harry Cohn dit oui à tous ses caprices et l’actrice, à contrecœur cependant, est cette fois obligée d’accepter. Pour ne pas que le terme "bus" apparaisse dans le titre, on change l’intitulé de la nouvelle qui doit aussi être réécrite entièrement afin d’approfondir les personnages principaux et leur donner ainsi plus de consistance. Le tournage peut enfin débuter, mais Capra n’est plus du tout enthousiasmé et n’a qu’une seule envie à ce moment-là : en finir le plus vite possible. Il décide alors de prendre tout ceci à la légère et le tournage se déroule très vite et mieux qu’il le pensait, excepté les deux acteurs principaux qui se tapent réciproquement sur les nerfs, ce qui rend bien service au réalisateur pour le réalisme des relations entre les personnages du film et notamment dans la truculente scène de ménage improvisée : "Tout ce que Claudette Colbert avait à faire, c’était de taper sur le système de Gable pendant le tournage comme elle me tapait sur le système en dehors du tournage."

En plus d’une préparation rocambolesque, Capra, desservi par la mauvaise grâce de ses acteurs principaux, ne bénéficia que d’un budget dérisoire pour mener à bien son film. Au bout du compte, il fut pourtant satisfait du résultat et du jeu de ses acteurs. Il dira à propos de la performance de Clark Gable : "Je crois que ce fut le seul film de Gable où il ait jamais eu la possibilité d’être lui-même, d’être le vrai Gable, viril, enfantin, attirant, un peu mufle sur les bords." Lors de la première aux Etats-Unis, le film fut reçu avec une extrême froideur par la critique mais personne ne s’attendait au triomphe qui arriva comme une traînée de poudre grâce à un bouche à oreille plus que flatteur de la part du public. Les spectateurs américains firent en très peu de temps de New York - Miami l’un des plus gros succès de 1935. Et l’étonnement fut à son apogée lorsque, à la cérémonie des Oscars, il remporta les cinq récompenses les plus prestigieuses : meilleur réalisateur, meilleur scénario, un prix d’interprétation pour les deux acteurs principaux et, récompense suprême, le film de l’année.

70 ans après, le constat est simple lors de sa redécouverte en DVD : les récompenses étaient toutes amplement méritées. Cette comédie, l’une des plus légères de Frank Capra, est parfaite de bout en bout et parfaitement rythmée. Il s’agit d’une sorte de prototype de la comédie américaine des années 30 et 40 dans laquelle un homme et une femme s’opposent pendant la majeure partie du film avant de tomber dans les bras l’un de l’autre. Rien de bien original donc : d’un côté le journaliste culotté, insolent et sûr de lui, de l’autre l’enfant gâtée, ignorante des réalités de la vie ; pour faire plus simple, le dur à cuire et la frivole. Mais là où Capra transcende cette comédie de prime abord banale, c’est en empruntant aux films d’aventure leur rythme haletant et l’aération de l’intrigue : poursuites, fausses identités, atmosphères nocturnes, virée d’un couple en fuite... Capra ne se contente pas de filmer platement les situations farfelues de son film ; sa mise en scène est au contraire très travaillée, belle et vigoureuse. Le montage, impeccable, ne laisse aucune place au superflu et la photographie est très léchée : le plan de Clark Gable portant sur son dos Claudette Colbert pour traverser une rivière, le soleil faisant scintiller son eau, est splendide. D’autres plans de nuit ou gros plans sur les visages étonnent aussi par un formalisme que l’on avait peu l’habitude de trouver dans les comédies, exception faite de celles de Lubitsch.

Il faut également saluer le travail de Robert Riskin puisqu’il nous offre de multiples scènes d’anthologie grâce à un comique de situation qui n’a pas vieilli d’un poil, une intrigue d’une grande richesse et des dialogues d’une grande drôlerie, emplis de répliques qui font mouche. Il faudrait quasiment raconter toutes les scènes tant sont nombreuses celles restées célèbres : la scène de ménage improvisée d’un naturel confondant (et pour cause : voir plus haut) ; celle fameuse de l’auto-stop au cours de laquelle le galbe appétissant de la jambe de Claudette Colbert se révèle plus efficace que le jeu de pouce très virtuose de Clark Gable ; les leçons de Gable pour bien manger les donuts, pour se déshabiller, pour bien porter à califourchon ou pour faire de l’auto-stop justement qui m’ont bizarrement fait penser aux dialogues incongrus et "jouissivement" superflus des films de Quentin Tarantino... Une intrigue riche en rebondissements et pas si simpliste qu’elle en a l’air de prime abord, s’amusant dans un premier temps à contourner la censure par des trouvailles et des sous-entendus délicieux comme cette couverture tendue entre les deux lits, qui tombera avec l’accord et l’appui du père lorsqu’à la fin le journaliste soufflera dans la trompette, nous faisant deviner sans ambiguïté que le couple se met enfin au lit pour faire l’amour. Ce même père qui aura poussé sa fille, alors qu’elle arrivait devant le curé, à dire NON à son futur époux et à s’enfuir lors de la cérémonie du mariage. On peut aussi voir Claudette Colbert en combinaison, en pyjama d’homme, et Clark Gable se mettant torse nu pour le plus grand malheur de l’industrie textile américaine puisque la même année, la vente des maillots de corps chuta en Amérique de façon vertigineuse.

L’analyse des rapports humains est d’une grande justesse et ne sombre jamais dans la mièvrerie. Les deux personnages principaux luttent moins pour se dominer l’un l’autre (comme dans la plupart des films du genre à partir des années 40, avec la bataille des sexes) que pour se prouver qu’ils sont capables de se débrouiller sans l’aide de l’autre face aux difficultés de la vie quotidienne. Au passage, le puritanisme américain en prend un coup, la milliardaire découvrant les joies d’une vie simple au contact d’un journaliste frustre et grâce à un voyage au cours duquel elle côtoie les "Américains moyens". Fatiguée de sa vie de fille riche mais ne s’estimant pas libre, elle s’amuse à semer les détectives de son père et finit par avouer qu’elle échangerait volontiers sa place avec une fille de plombier. Pour ne pas déroger à sa tradition, dans le dernier quart de son film, Capra change de ton et se fait plus dramatique, cassant un peu son rythme mais sans que cela ne soit nuisible : la scène au cours de laquelle Ellie se rend compte qu’elle vient de tomber amoureuse de Peter, et où elle l’implore de l’emmener avec lui, est très touchante. Frank Capra, ainsi que ses acteurs, prouvent ici qu’ils sont à l’aise aussi bien dans la comédie que dans le drame.

Venons-en justement à l’interprétation qui repose sur les épaules des deux acteurs principaux, les seconds rôles très typés et très drôles (le dragueur, l’homme à la voiture, le chauffeur de bus) faisant d’assez courtes apparitions. Clark Gable révèle un tempérament comique totalement inattendu et Claudette Colbert est à croquer avec son chapeau, sa nuisette et son petit nez retroussé. L’insolence, la roublardise, la muflerie ("Si vous couvez l’idée que vous pouvez m’intéresser, oubliez-la vite, vous n’êtes pour moi qu’un gros titre") et le sans-gêne (il n’hésite pas à fouiller dans le sac de sa compagne d’infortune) de Peter Warne cachent en fait un homme désinvolte, attentionné (c’est lui qui prépare le déjeuner) et très humain. Clark Gable nous fait ressentir toutes ces facettes de la personnalité de son personnage avec spontanéité. Pour l’anecdote, l’animateur Bob Clampett dira que la manière dont Gable mange une carotte dans la scène célèbre de "l’auto-stop" avait influencé la création du personnage de Bugs Bunny. En tout cas, la franchise, l’ironie et la sympathie qui lient les deux adversaires, nous les ressentons et les personnages nous semblent vraiment très proches.

La vitalité, la justesse de ton et le brio qui firent le succès du film ne doivent pas faire oublier l’émotion qui point dans la dernière partie et qui rend le film encore plus profond et précieux. Et puis il y a aussi un moment de grâce totalement magique, une de ces scènes dont Capra a le secret : une séquence totalement improvisée, celle de la chanson The man on the flying trapeze reprise en cœur par tous les passagers et qui nous donne l’impression d’avoir été filmée à l’improviste sans que les protagonistes en aient été informés. 100 minutes de pur bonheur, un sommet de la comédie américaine.