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Critique de film
Le film

Network, main basse sur la T.V.

(Network)

Analyse et critique

Nul doute que le temps sera un précieux allié pour aider à la réévaluation de la filmographie de Sidney Lumet, longtemps considéré simplement comme un habile "faiseur" au service de grandes histoires, un second couteau en quelque sorte parmi les cinéastes américains de la deuxième moitié du XXème siècle. Après la louable entreprise de la Cinémathèque Française qui lui consacra une rétrospective durant l’été 2007, on eut notamment le plaisir récemment de constater que l’éminent Bertrand Tavernier admettait avec une vraie élégance avoir « traité à la légère », dans son ouvrage de référence sur le cinéma américain, un film comme Network, film immense que l’on peut aisément admettre comme l’une des plus ahurissantes réussites du cinéaste. La raison du dédain dont fut parfois victime Sidney Lumet (de moins en moins, il est vrai) réside probablement dans la manière dont son traitement, pourtant réfléchi et pertinent, s’est toujours adapté à son sujet. Pour Lumet, une bonne mise en scène ne doit pas s’imposer, ne doit quasiment pas "se voir" ; pour autant, il se compte bien peu de cinéastes fournissant un tel travail sur le cadrage, sur la texture de l’image ou sur le montage.


Par exemple, dans Network, Lumet avait demandé à son chef-opérateur Owen Roizman d’utiliser le moins de lumière possible pour conférer un aspect documentaire au film, puis progressivement, au fur et à mesure des séquences, d’amplifier de manière imperceptible à la fois les éclairages et les mouvements de caméra, et accentuer ainsi la dramatisation de l’œuvre. Aucune esbroufe donc, pas de mouvements tapageurs ou d’effets sur-signifiants dans le cinéma de Sidney Lumet, mais une appréhension totale d’un sujet, avec une précision chirurgicale et un certain sens de l’anticipation. Valable pour presque tout son œuvre, cette remarque devient particulièrement vraie pour Network (par exemple dépourvu de toute musique) où son efficacité feutrée exalte un propos sidérant de modernité : télé-réalité, ultra-libéralisme sauvage des grands groupes financiers, compromission économique du pouvoir politique, récupération commerciale de l'action terroriste, intérêts arabes dans l’économie américaine etc… : Network anticipait sur la société dans laquelle nous vivons aujourd'hui, pour montrer des personnages perdus dans un monde qui à force de changer en devient vidé de sens (finalement, peu importe ce que déblatère Howard Beale, c'est la manière dont il le dit qui assure son succès), vidé d'émotion (l'escapade amoureuse de Max et Diane, qui tourne à la réunion de travail), vidé de toute vie (ces executives du studio qui discutent froidement de la mort d’Howard…).

Moins une satire qu’un constat prémonitoire, et sans pour autant être exempt d’un humour noir ébène (en particulier dans la démonstration paroxystique effectuée par le personnage de Ned Beatty), Network n'oublie surtout jamais ni de composer des personnages (Max et sa femme, la froide Diana…) ni de structurer une histoire d’une infinie cohérence, ni même de s’adresser à ses spectateurs, invités, à l'instar des protagonistes du film, à se lever, à ouvrir leur fenêtre et à crier leur indignation : « I am mad as hell, and I'm not gonna take it anymore !!!!!! »

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La fiche IMDb du film

Réédité en salle le 6 juin 2007 par Swashbuckler Films

La Fiche du distributeur

   

  

Par Antoine Royer - le 1 avril 2011