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Critique de film
Le film

Naïs

Partenariat

L'histoire

Toine (Fernandel) est amoureux de la belle Naïs (Jacqueline Pagnol). Amoureux secret car, bossu, il ne s’imagine pouvoir lui plaire. Un été, Naïs tombe amoureuse de Frédéric, fils joueur et débauché d’une riche famille de la ville pour qui travaille Micoulin, le père de Naïs. Toine les surprend, mais par amour pour Naïs et par amitié pour Frédéric, son ami d’enfance, il cache leur liaison au père possessif et violent de la jeune fille.

Analyse et critique

Marcel Pagnol adapte ici une nouvelle peu connue d’Emile Zola, Naïs Micoulin. Ce qui frappe d’entrée de jeu, c’est la proximité entre les thèmes abordés par l’écrivain et ceux que Pagnol n’a cessé de creuser d’œuvre en œuvre. On y retrouve des figures archétypales de ses films et de ses romans : la paysanne simple et fière, l’opposition entre le monde rural et citadin, le père attentionné mais bourru, le jeune homme venu de la ville, fat et arrogant. Et enfin le naïf, amoureux éconduit car hors norme, ici un bossu auquel Fernandel prête de nouveau ses traits après avoir joué sous la caméra de Pagnol ses cousins de drame que sont Saturnin d’Angèle et Felipe dans La Fille du puisatier, deux films dont Naïs pourrait être une forme de synthèse. Le père de Naïs ressemble comme deux gouttes d’eau à Clarius, celui d’Angèle ; Frédéric rappelle Jacques Mazel, l’amant de Patricia la fille du puisatier… les intrigues se répondent, le décor est le même. Cependant, Naïs se différencie par une noirceur plus appuyée que celle qui sous-tendait ces deux autres films où humour et mélodrame se complétaient si harmonieusement, rappelant les grandes pièces de Shakespeare. Seul Manon des sources, que Pagnol mettra en scène huit ans plus tard, possède ce ton sombre à peine éclairé par les dialogues savoureux de leur auteur. Pagnol a toujours vécu entre l’ombre et la lumière, que ce soit dans ses œuvres ou dans sa vie. C’était une personnalité pleine de vitalité et d’humour mais qui pouvait sombrer en un instant dans la mélancolie et l’angoisse.

L’un des thèmes de Naïs est la relation conflictuelle entre un père et sa fille. Un père dur, possessif, qui peine à laisser son enfant vivre sa vie. Ce thème, on le retrouve dans Angèle, dans La Fille du puisatier et également, un garçon pour une fille, dans la trilogie marseillaise. Ce refus de laisser un enfant quitter le foyer, le village, l’entreprise familiale, trouve sa source dans un monde rural qui tend à disparaître, un monde que les aînés s’efforcent de faire perdurer tant qu’ils peuvent, par tous les moyens. Ces tourments familiaux sont l’émanation d’une société en constant progrès, en mutation, où les anciens n’ont plus leurs places. Pagnol, en prenant fait et cause pour ces enfants et leur émancipation, s’inscrit dans la marche en avant du monde. On le sait amoureux des sciences, des nouvelles techniques, des découvertes. Cependant, son cœur reste attaché à ces anciens laissés sur le bord du chemin, à leurs coutumes, leurs patois, leurs manières de travailler la terre, de chercher de l’eau. C’est à l’aune du drame social qui tiraille le monde rural, que Pagnol nous permet de comprendre les colères de Micoulin, qui ne sont que des peurs mal exprimées. Naïs partant pour la ville, c’est le monde paysan qui disparaît, l’héritage de plusieurs générations qui se perd, des villages qui tombent en ruine, des langues qui s’éteignent. Par opposition, les riches parents de Frédéric ne s’intéressent à aucun moment au monde rural, dont ils ne sont que de lointains propriétaires. Ces marchands, Pagnol peine à leur donner de l’épaisseur, lui que l’on sait pourtant si proche de tous ses personnages.

C’est Raymond Leboursier, monteur notamment de nombreux films de Jean Dreville, qui convainc Marcel Pagnol d’adapter la nouvelle et qui en assure la mise en scène. Producteur, c’est cependant Pagnol qui choisit les acteurs parmi ses proches : Jacqueline Pagnol, Fernandel, Blavette, Poupon, Raymond Pellegrin. Pendant le tournage, Pagnol est constamment sur le plateau, il dirige les acteurs par-dessus l’épaule de Leboursier : « Il voulait tout contrôler, et il ne cessait de houspiller Leboursier. Je l’ai vu très dur avec lui, acerbe, exigeant » témoigne Jacqueline Pagnol.

Toine est un nouveau rôle magnifique offert à Fernandel, un rôle lui permettant d’exprimer pleinement son talent dramatique. On ne répètera jamais assez que, à l’instar de Raimu, c’est sous la caméra de Pagnol que son génie de comédien a pu s’épanouir. Lorsqu’il tourne pour la première fois pour Pagnol, Fernandel a déjà une quinzaine d’années de carrière cinématographique derrière lui. Renoir, Guitry, Maurice Tourneur, Christian-Jaque ou encore Duvivier l’ont dirigé, mais ce sont bien ses rôles dans Angèle, Le Schpountz, La Fille du puisatier et Naïs qui marquent les mémoires. « Pourquoi fait-on souvent de Fernand un ridicule ou un minable dont on se moque ? » disait Pagnol. Comme pour réparer une injustice, il lui écrit des personnages d’amoureux secrets, de naïfs qui ont le pouvoir de révéler les mesquineries de chacun. Toine le bossu est le plus beau de ces rôles, le plus profond, le plus triste. Pagnol lui offre parmi ses plus belles lignes, dont la poignante histoire des petits bossus. Face à Fernandel, Jacqueline Pagnol (encore Bouvier au générique) joue Naïs, un personnage très proche de celui joué par Josette Day dans La Fille du puisatier. Ce film, dont le tournage fut interrompu par la guerre puis repris dans des conditions difficiles, était le dernier que tourna Pagnol jusqu’à la Libération. La proximité des thèmes et des personnages entre La Fille du puisatier et Naïs est comme une volonté de Pagnol de reprendre son œuvre là où elle s’était subitement arrêtée cinq ans plus tôt.

Malheureusement, on ne retrouve pas dans ce film la force simple de ses chefs-d’œuvre d’avant-guerre. Les explications se bousculent. Pagnol essuie depuis ses débuts au cinéma des critiques acerbes. En passant d’auteur dramatique à réalisateur, il est rejeté par les gens du théâtre qui le considèrent comme un traître à la cause. Quant aux hommes de lettres, ils déclarent qu’il perd son temps avec cet art mineur et qu’il devrait plutôt se consacrer à la littérature et au théâtre au lieu de faire l’amuseur public. Le monde du cinéma n’est pas plus tendre. En se faisant l’apôtre du parlant dès son apparition, il essuie les foudres des techniciens, producteurs, acteurs, critiques qui voient en lui un dangereux agitateur de la cause sonore. Si le cinéma sonore s’est finalement imposé, les critiques ne demeurent pas moins véhémentes sur la prétendue incapacité de Pagnol à mettre en scène un film, rabâchant encore et encore le sempiternel cliché du théâtre filmé. Pagnol surmonte cela grâce à l’accueil triomphal de ses films par le public, mais aussi et surtout en se fabriquant une famille de cinéma, cocon rassurant où acteurs et techniciens sont avant tout des amis. Enfin, le succès de ses films lui permet de monter en toute liberté et indépendance ses projets.

Seulement, après La Fille du puisatier, Pagnol voit le système de production qu’il a mis en place, quasi unique au monde (il maîtrise toutes les étapes de la fabrication et de la distribution d’un film), partir en morceaux. Naïs est une production de la "Société Nouvelle des Films Marcel Pagnol". En effet, dès le début de l’Occupation, il se sépare de ses studios et de ses laboratoires ; la Continental, ainsi que les services de Vichy chargés de la communication, voulant mettre la main sur les équipements de la société. Pagnol prétexte une banqueroute pour s’en séparer au profit de la Gaumont. Il ne conserve qu’une salle de cinéma à Marseille et se retranche dans son domaine de La Gaude avec une partie de ses amis techniciens, notamment ceux qui veulent échapper au STO. Pagnol parvient malgré tout à conserver son indépendance financière, condition sine qua non pour qu’il se lance dans un projet de film. Seulement tout est plus difficile qu’avant-guerre. Si l’esprit de camaraderie qui régnait avant-guerre est toujours là (Blavette fait la cuisine et l’après-midi vient tourner devant la caméra, l’indispensable Willy signe la photo), sa famille de cinéma n’est plus au grand complet. Raimu a disparu l’année précédente, Charpin est malade, d’autres sont partis. Sa vie intime est marquée par sa séparation d'avec Josette Day, séparation qui explique en partie la destruction douloureuse de La Prière aux étoiles, un projet qu’il porta longtemps et dont il détruisit lui-même les copies à coups de hache, refusant que le film ne tombe aux mains de la Continental.

Lorsqu’il tourne Naïs, Pagnol a certainement besoin de se retrouver, de se rassurer, de recoller les morceaux avec ses réalisations d’avant-guerre. Mais à trop vouloir retrouver le fil de son œuvre, il hypothèque la réussite de Naïs. Le film souffre de la proximité des thèmes et des personnages de La Fille du puisatier et d’Angèle, deux de ses chefs-d’œuvre auxquels on ne peut que se référer. A l’ombre de ces modèles de dramaturgie, Naïs déçoit. Si les dialogues sont toujours aussi sensibles et profonds, si le rôle de Toine est l’un des plus beaux écrits par Pagnol, le film peine à trouver un rythme, un souffle. Naïs est parsemé d’éclairs de génies, mais l’ensemble est discontinu, les scènes ne s’imbriquent pas avec la fluidité coutumière des œuvres de Pagnol. Peut-être est-ce aussi dû à la mise en scène bicéphale. Bicéphale également la photographie signée par Charles Suin et Willy, bicéphale la musique de Scotto et Henri Tomasi. Pour son premier film d’après-guerre, toutes les cartes n’étaient pas du côté de Pagnol...

Relever les défauts de Naïs ne doit cependant pas faire oublier tout ces moments magiques, ces séquences poignantes et ces dialogues qui nous font décoller. Pagnol s’amuse comme toujours à frôler le cliché, voir l’autocitation, pour mieux nous surprendre. Un dialogue débute et l’on s’imagine avoir un coup d’avance sur Pagnol, on pense avoir deviné où il voulait nous emmener… c’est qu’on commence à le connaître ! Mais rien n’y fait, son génie du texte s’impose, et la séquence se termine à cent lieues de là où l’on croyait atterrir. Et puis Pagnol l’aime ce cinéma qui le lui rend si mal. Pour preuve, l’un des premiers plans du film où l’on voit Fernandel sortir de l’usine : le cadrage, le mouvement de la foule… eh oui, c’est bien la sortie des Usines Lumière. Pagnol aimait à rappeler qu’il était né le même jour que le cinéma.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : MISSIOn DISTRIBUTION

DATE DE SORTIE : 7 Septembre 2016

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Par Olivier Bitoun - le 17 septembre 2007