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Critique de film
Le film

Mr. Lucky

Partenariat

L'histoire

Joe Adams (Cary Grant) est un joueur invétéré doublé d’un homme d’affaires peu scrupuleux. A quelques jours de son départ pour La Havane, il apprend qu’il doit rejoindre les forces américaines engagées dans la Seconde Guerre Mondiale. Il usurpe alors son identité et adopte le nom de ‘Bascopolous’ afin d’échapper à la conscription. N’ayant plus un dollar en poche, Joe et son homme de main, Crunck, partent en vadrouille à Miami en quête d’un ‘coup de chance’ ! Ils y rencontrent une jolie jeune femme, Dorothy Bryant (Laraine Day), que Joe s’emploie à séduire. Miss Bryant est bénévole dans une association caritative et organise une soirée dont les bénéfices serviront à aider les troupes de l’Oncle Sam sur le front européen. Joe y voit une occasion en or de monter une opération juteuse en installant une salle de jeu au cœur de la soirée ! Malheureusement pour Joe, Mademoiselle Bryant n’est guère convaincue par cette proposition…

Analyse et critique

1942 : le gouvernement américain impose aux ‘majors’ hollywoodiennes de soumettre tout projet de film à l’approbation de l’ ‘Office of War Information’. Cette mesure, pour le moins contraignante, a pour principal objectif de préserver le moral de la nation après l’engagement des troupes US dans le conflit mondial. En ces temps de guerre, de nombreux biens de consommation courante, parmi lesquels l’essence, sont rationnés. La population se trouve alors limitée dans ses déplacements et n’a d’autres loisirs que le cinéma. Les salles restent donc ouvertes 24h/24 et projettent de nombreux films de guerre, romances, drames et comédies visant à glorifier le mode de vie américain et à stigmatiser l’ennemi. La RKO, dont Charles Koerner prend les rênes de la production début 1943, s’adapte avec facilité à ces nouvelles mesures et engrange des recettes colossales grâce à des films parfaitement calibrés parmi lesquels Mister Lucky réalisé par Henri C. Potter.

HC Potter qui fut metteur en scène de théâtre à Broadway après des études d’art dramatique à Yale s’attaque ici à sa onzième réalisation. Le scénario de Mister Lucky, signé par Milton Holmes (dont c’est le premier script pour le cinéma), est tiré d’un fait réel : en 1936, un propriétaire de night club avait organisé une soirée de jeu clandestine afin de trouver 40 000 $ pour une église. L’histoire, transposée dans un contexte contemporain (le récit se déroule en 1941), met en scène un teneur de tripot (incarné par Cary Grant) et une jeune femme (Laraine Day) chargée de collecter de l’argent pour les soldats américains. Le film sort en juillet 1943 et rencontre un beau succès public (1.6 millions de recettes nettes) devenant ainsi le deuxième plus gros succès de l’année du studio derrière Hitler's Children (Edward Dmytryk, 1943). Sous le charme de Cary Grant, les critiques n’hésitent pas à couvrir le film de louanges. A titre d’exemple le magazine Variety déclare : "Story is one of the freshest angles that has come out of Hollywood in many months". (‘L’histoire la plus originale venue d’Hollywood ces derniers mois’).

Voilà donc une comédie mise en scène par un réalisateur d’expérience, avec Cary Grant en tête d’affiche et ayant remporté un vif succès ! Il ne reste donc plus qu’à se jeter sur le DVD édité dans la collection ‘Montparnasse Pocket’ me direz-vous ? Malheureusement non ! Si le récit est séduisant et laisse imaginer moult situations cocasses, sa construction révèle pourtant de nombreuses failles que la mise en scène ne parvient jamais à combler. La plus flagrante étant cette volonté de mêler des ingrédients dramatiques à une succession de scènes comiques. Si l’objectif était de faire rire sans perdre de vue le contexte de l’actualité, ce choix nuit gravement au rythme et à l’harmonie d’ensemble de la comédie. Ainsi la séquence finale, qui voit Joe revenir dans le brouillard tandis que la belle Dorothy l’attend en pleurs, semble tomber sur le récit comme un cheveu sur la soupe ! De plus, la photographie et les décors utilisés pendant la séquence, dignes d’un film noir, n’ont rien à voir avec l’ambiance générale du film.

D’autre part, si Mister Lucky bénéficie de gags efficaces, ces derniers sont trop rares pour satisfaire l’appétit de nos zygomatiques. Parmi ces quelques réussites, soulignons la séquence de la leçon de tricot dans laquelle on voit Joe puis son acolyte, Crunck, tenter de manier des aiguilles sous les conseils avisés d’un groupe de vieilles filles. Malheureusement, ce gag (bien que répété) paraît bien esseulé dans un scénario dont la pauvreté fait peine à voir !

Par ailleurs, ce déficit de situations comiques est accentué par une faiblesse des dialogues. Le script réserve bien quelques échanges savoureux, mais, à l’image des gags, ils sont rares et mis en scène sur un rythme beaucoup trop lent pour parvenir à capter notre attention et à déclencher le rire. HC Potter a beau filmer l’interprète de L’Impossible Monsieur Bébé (Hawks, 1938), il ne parvient jamais à retrouver une once de la vivacité "hawksienne" ! On pourra toujours dire que cette comédie n’avait pas pour objectif de s’inscrire dans le style "screwball", il n’en demeure pas moins qu’elle est d’une inefficacité déconcertante… Au milieu de cette débâcle artistique, on pouvait toutefois espérer que Cary Grant sauverait les meubles. Malheureusement, il n’en est rien ! Certes, le beau Cary n’a pas perdu sa classe mais avec des dialogues dénués d’intérêt et associé à une comédienne dont la beauté ne masque pas le manque de talent, il ne peut sauver l’entreprise Mister Lucky du naufrage. Nous remarquerons tout de même une scène intéressante dans laquelle Cary Grant est posté devant la célèbre affiche de "l’Oncle Sam" : Grant se retourne, observe le célèbre personnage puis sort du champ avec un petit sourire moqueur. Sa réaction, signifiant que l’armée n’est pas faite pour lui, est en adéquation avec la caractérisation de son personnage. Mais si on rappelle que le comédien avait refusé de servir sous les drapeaux pendant la guerre, la séquence prend alors un sens assez ambigu quant à sa position politique pendant cette période où le ‘patriotisme’ prévalait…

Mister Lucky n’est donc pas une réussite de premier ordre. On pourrait évidemment imputer cet échec au contexte ‘guerrier’ de l’époque. Néanmoins, si on rappelle que, cette même année, Michael Curtiz signait, avec Casablanca, un des plus grands chefs d’œuvre de l’histoire du septième art, l’excuse du ‘contexte’ perd toute valeur. Toutefois, ce constat n’empêcha pas le film de rencontrer son public puis de faire l’objet d’une adaptation télévisée en 34 épisodes ! Quelques années plus tard, Potter retrouvera Cary Grant dans Mister Blandings builds his dream (Un Million Clé en Main, 1948) qui, d’après les commentaires de Tavernier et Coursodon (1), semble être une belle réussite. En attendant de vérifier ces dires, les aficionados de Cary Grant pourront tenter l’expérience Mister Lucky. Les autres passeront leur chemin et n’auront rien perdu !!

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par François-Olivier Lefèvre - le 11 mars 2006