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Critique de film
Le film

Mor Vran

(Mor Vran - La Mer des corbeaux)

Partenariat

L'histoire

De passage à Brest, un jeune marin achète au marché un collier pour sa fiancée Marie-Jeanne qui l'attend à l'île de Sein. Malgré un fort vent qui se lève, il embarque avec ses camarades sur la Fleur de Lisieux, les marins sénans étant bien décidés à passer le dimanche auprès de leurs familles. Mais c'est une forte tempête qui s'abat sur la mer d'Iroise. Pendant trois semaines, l'île de Sein est isolée, aucun navire ne pouvant prendre la mer. Lorsque la tempête se calme, les Sénans n'ont plus qu'à faire le deuil des marins de La Fleur de Lisieux...

Analyse et critique

Ouessant, « île d'épouvante, reine de l'archipel »... le phare de la Jument... « l'orgueilleuse et sordide », Molène... et enfin l'île de Sein : dans son ouverture de Mor Vran, Jean Epstein nous promène en mer d'Iroise, nous emmenant des terres de Finis Terrae à celles qui vont accueillir son nouveau poème breton, Mor Vran : « La Mer des corbeaux. » Epstein pose sa caméra sur l'une des îles les plus inhospitalières de la péninsule bretonne. Une île plate de deux kilomètres de long qui surplombe à peine la mer, ramassant de plein fouet les tempêtes, cinglée par le vent et recouverte par les embruns. Les habitations se serrent autour du port, séparées par des ruelles étroites et protégées de la fureur de la mer par une digue.

Plus encore qu'à Ouessant, la rudesse du climat et la façon dont les Sénans y résistent frappent Epstein qui rend hommage à ces hommes et femmes en filmant leur île et leur quotidien sous la forme d'un poème qui est à bien des égards, avec Le Tempestaire, la pièce maîtresse de la période bretonne du cinéaste. Il y a dans ce film la mer, terrible, meurtrière. Il y a ce vent qui emporte tout et fait de l'île une terre rase et sèche. Il y a ces nuages noirs, ce ciel de plomb que la lumière parvient néanmoins à percer. Il y a les accalmies, les histoires d'amour... il y a la mort et il y a la vie.

Dès le début du film, Epstein filme une délibération municipale pour une inhumation, un cimetière (deux des trois cimetières de l'île sont consacrés aux naufragés), les habits noirs des femmes... autant d'éléments qui lient les Sénans à la mort. Puis ce sont des images de vagues qui se fracassent sur les rochers et qui nous disent très simplement qu'ici la mort c'est la mer qui la donne. Epstein se pose la même question que dans Finis Terrae, à savoir comment des hommes peuvent s'attacher à une terre inhospitalière livrée aux caprices de la nature. Pour bien montrer l'isolement de l'île, il enchaîne sur Brest : la musique se fait guillerette, les ruelles étroites de Sein cèdent la place à une une grand place peuplée de badauds et de marchands, les vêtements traditionnels à des habits contemporains... L'opposition entre la ville et l'île est si fortement marquée que, plus qu'un saut dans l'espace c'est à un saut dans le temps auquel on a le sentiment d'assister.


La tempête vient encore renforcer l'isolement de l'île et lier le destin de ses habitants à celui de la mer, à la mort. Mais ce que le cinéaste filme ensuite, c'est la vie qui reprend. Les Sénans vivent au rythme de la nature. Ils baissent le dos lorsqu'elle est en rage et pansent leurs plaies lorsqu'elle est calmée. Ils pleurent les disparus mais n'ont point de colère en eux. Ce n'est pas de la résignation, mais la simple acceptation d'une existence sur laquelle ils n'ont pas prise. Ils célèbrent les disparus, puis très rapidement le film montre les réparations d'après la tempête, la vie qui reprend son cours. Les enfants se remettent à jouer, les filles chantent des chansons du pays, de nouvelles amours naissent, comme la jeune Soizig et ce jeune matelot que bientôt elle attendra, inquiète, lorsqu'il prendra la mer par grand vent...

A partir d'une matière documentaire, Epstein nous offre un poème d'une beauté absolue. Une beauté qui peut se faire lyrique ou étonnamment sèche. Brutale est par exemple la manière dont Epstein raconte la disparition des marins sénans. Il montre l'un des jeunes hommes acheter un collier pour sa fiancée au marché de Brest avant de prendre la mer, le vent qui se lève, puis la tempête qui isole l'île. Suivent des images de la mer déchaînée qui se fracasse sur les côtes, les habitants de Sein qui se protègent et se calfeutrent. C'est enfin un carton qui nous apprend que la tempête a duré trois semaines, ce qui ne laisse aucun espoir quant à la survie des marins, ce qu'un vieil vieil homme ne tarde pas à vérifier en découvrant le corps d'un des marins. Le collier abandonné sur la plage suffit alors à nous dire que Marie-Jeanne ne reverra jamais son fiancé...


Cette sécheresse d'une mise en scène qui aligne simplement les faits sans jamais faire appel au pathos, épouse la sécheresse forcée des cœurs sénans pour qui la mort fait partie du quotidien. Cette banalisation de la mort n'interdit pas l'émotion comme lorsque Epstein filme les pleurs de Marie-Jeanne et les visages attristés des autres femmes de l'île. Mais ce que le cinéaste nous donne à ressentir en énonçant ainsi les faits (il glisse des éléments très concrets sur les naufrages, les disparus en mer) c'est la capacité de survie de cette communauté du bout du monde qui doit toujours pousser son instinct de vie, qui ne peut se permettre de pleurer ses morts trop longtemps, qui ne peut qu'accepter les caprices de la nature. Cette dernière est rendue omniprésente par la matière brute du réel qui nous est donné à voir mais aussi par l'imbrication des plans et le rythme du film fait de points d'orgues et d'accalmies, tout un art de la représentation qui nous fait ressentir la toute-puissance de la mer et la forme d'abandon des habitants de l'île qui se remettent entièrement à elle comme des tribus s'en remettraient à une divinité païenne. Epstein décide de tourner son film en hiver, la période des tempêtes. Dès qu'un coup de vent se lève, il sort avec ses deux chefs opérateurs, un assistant et le petit groupe s'en va affronter les éléments, ramenant des images impressionnantes et qui donnent la mesure de la violence des éléments déchaînés.

« Je désire des films où il se passe non rien, mais pas grand-chose. N'ayez crainte, on ne s'y trompera pas. Le plus humble détail rend le son du drame sous-entendu » (Bonjour cinéma en 1921) : S'il y a une micro-histoire dans Mor Vran, le film se laisse essentiellement porter par les forces telluriques de la nature, par le rythme qu'imposent les marées et les tempêtes, par la lumière que le ciel offre ou reprend.

Après Ouessant, c'est donc sur Sein qu'Epstein jette son dévolu. Beaucoup d'historiens et de critiques, comme Vincent Guigeuno (Jean Epstein, cinéaste des îles) voient dans l'amour que porte Epstein aux îles bretonnes un désir de retour à la vraie nature. Il y a de cela bien sûr, mais on peut aussi faire l'hypothèse qu'Epstein s'est lié aux îles et à ses habitants pour des questions avant tout cinématographiques. La figure même de l'île renvoie complètement au cinéma. Chaque film est une île, et cet archipel breton qu'Epstein découvre c'est autant de promesses de films qui s'ouvrent à lui. Surtout, il y a la volonté de filmer d'authentiques îliens. Au temps du muet, trouver ces visages marqués, burinés, tannés par le vent salé et le soleil, c'est comme découvrir des paysages magnifiques et inédits. Epstein, qui n'aime rien tant que les gros plans, peut s'en approcher et filmer chaque ride comme des vallées. Et le silence de ces Bretons taiseux convient parfaitement à un cinéma de pur image. Ces hommes et ces femmes s'expriment moins par la parole que par les silences, les postures, les gestes et les regards. Ils pratiquent une langue du corps qui fait d'eux des acteurs rêvés, un peuple fait pour le cinéma muet !


« Les expressions sincères, les gestes naturels devaient être et sont encore évités, décomposés, prolongés, tenus, stylisés parce que trop rapides, illisibles à la cadence des prises de vues et des projections ordinaires ; seul l'enregistrement à 30 ou 40 images à la seconde permet de supprimer ce premier caractère mensonger du jeu de l'interprète. Le maquillage d'autre part met gravement en danger la vérité d'une expression. Pour peu qu'on ait vu un seul film réalisé sans que les interprètes en aient été maquillés, on ne peut s'empêcher de sourire en constatant l'extraordinaire déformation d'un visage, la paralysie de ses traits les plus fins et les plus mobiles sous un masque de pâte. » (« Les Approches de la vérité », Photo-Ciné novembre 1928) Epstein emprunte une route qu'Alain Cavalier suivra un demi siècle plus tard en quittant lui aussi la lourdeur de la production de studio pour s'en aller tourner le plus légèrement possible. Il va chercher des acteurs non professionnels, des présences naturelles qui jusqu'ici n'avaient pas leur place dans l'expression artistique (ni au cinéma, ni au théâtre qui par son dispositif même empêche ce naturel) et que le cinéma peut utiliser, dévoiler. Surtout, il va inventer son film en tournant, pas en le préparant en amont, en le storyboardant, en en dessinant les décors et en écrivant chaque ligne de dialogue. Il imagine une ébauche de récit en rencontrant les îliens, en discutant avec les marins, en arpentant Sein. Puis il va laisser cette histoire être transformée par l'épreuve du tournage.

« Les acteurs de ces films qu'on dit "sans acteurs" déterminent rigoureusement le sens de l’œuvre. En eux est l'action qu'ils ont déjà accomplie. » (« L'Île », Cinéa 1930) C'est sur le terrain, au contact de ce qui émane de la nature et des interprètes que le film petit à petit prend forme : « Et déjà je sens (…) mon scénario parisien fondre comme peau de chagrin, un autre naître. » (ibid) Epstein commence à bien comprendre comment travailler avec des acteurs non professionnels et il parvient à obtenir d'eux le jeu adéquat. Il remarque qu'ils sont dans la hâte, qu'ils précipitent leurs gestes et leurs mimiques, réponse instinctive à la gêne de se savoir filmés qui se trouve amplifiée par l'enregistrement cinématographique. La caméra peut en effet si l'on n'y prête pas attention transformer la réalité en fausseté, et il lui faut patiemment corriger ce trait pour retrouver à l'écran la vérité de ses comédiens.

Le tournage est rendu difficile par le fait que les acteurs sont dépendants d'autres choses que de la production. Ainsi, Epstein perd quatre de ses acteurs qui décident de retourner chez eux malgré le salaire qui leur est versé. Il doit composer avec ces aléas, retourner des scènes ou transformer encore et encore le scénario. Malgré ces quelques difficultés, il retrouve l'ambiance du tournage de Finis Terrae, la même complicité avec les habitants. Plus rudes que les Ouessantins, les Sénans mettent plus de temps à accepter le cinéaste, mais ils finissent par collaborer et même à participer activement à la fabrication du film, apportant leurs idées pour l'améliorer, proposant des solutions aux problèmes que le cinéaste rencontre lors du tournage.

« Sein contient les éléments, tous les éléments d'un film magnifique. Mor Vran n'est que l'esquisse de ce film qui sera fait certainement. Mais je ne crois pas que ce soit par moi. On ne peut aimer deux fois, ni recomprendre. » Cette phrase qui clôt le texte L'Île montre qu'Epstein est dans un mouvement constant. Il lui faut avancer, découvrir de nouveaux lieux, faire de nouvelles rencontres pour nourrir sa soif de cinéma. La redite est un piège et Epstein a besoin d'être surpris, bousculé pour pouvoir créer, au risque sinon de se trouver enfermé dans un système. Mor Vran terminé, il quitte Sein pour Hoëdick, l'un des lieux les plus farouches que compte la Bretagne...

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La fiche IMDb du film

Introduction à l'oeuvre de Jean Epstein

Par Olivier Bitoun - le 7 juillet 2014