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Critique de film
Le film

Monte là-dessus!

(Safety Last!)

L'histoire

Harold Lloyd a quitté la petite ville de Great Bend pour assumer ses ambitions de carrière. Il a promis à sa fiancée Mildred de devenir rapidement un personnage important dans la grande ville afin qu'ils puissent se marier. Mais la réalité ne lui permet pas de monter si vite les échelons du magasin où il travaille, il est un simple vendeur au rayon ‘tissus’. Il décide donc de cacher la vérité à sa petite amie et, lorsqu'elle vient le visiter, il a toutes les peines du monde à la maintenir dans son illusion. C'est la raison pour laquelle il va sauter sur une occasion en or : lorsque ses patrons cherchent un coup publicitaire pour faire bondir leurs ventes, Harold leur propose de demander à l'un de ses copains, un ouvrier qui travaille dans la construction de gratte-ciels et qui n'a pas le moindre complexe à grimper sur les façades des buildings, d'escalader l'immeuble du grand magasin afin de provoquer une affluence record. Mais le jour venu, le copain a maille à partir avec un policier et c'est à Harold de remplir le contrat s'il veut vraiment monter en grade... Il entame donc une ascension qui ne sera pas de tout repos.

Analyse et critique

On peut diviser les films d'Harold Lloyd en deux catégories : d’une part, les films qui s’attachent à montrer de façon burlesque le parcours d’un timide voire d’un bègue (Girl Shy), d’un lâche (Grandma’s Boy) ou d’un jeune homme qui est en proie à la moquerie (The Kid Brother, The Freshman) malgré ou peut-être à cause de sa sincère volonté d’être populaire. D'autre part ceux qui nous montrent un héros bien en phase avec son temps (Never Weaken), débrouillard (Speedy), voire marié (I Do, Hot Water). Tous ces films ont en commun l’idée d’un dépassement nécessaire, que ce soit afin de s’améliorer soi-même, faire la preuve de sa valeur ou changer quelque chose en aidant les autres. Faisant plutôt partie de la deuxième catégorie, Safety Last est bien sûr le plus connu de tous les longs métrages de Lloyd, et l'on peut sans aucun doute facilement le comprendre. C’est déjà son quatrième long métrage, toujours pour le studio d’Hal Roach, et Lloyd et Roach en ont confié la réalisation à Fred Newmeyer qui avait déjà assumé la direction des trois précédents. Mais Sam Taylor est aussi crédité à la réalisation, il a également signé le script en compagnie de Tim Whelan et... Hal Roach lui-même. La présence au générique de deux coréalisateurs est un événement à commenter : d’une part, le studio était une petite organisation dont les seules comédies de long métrage étaient à l’époque les films de Lloyd, les autres films excédant les trois bobines étant le plus souvent des westerns ou des films d’aventure bon marché. Safety last était une grosse production pour Roach comme pour Lloyd, et la présence de deux coréalisateurs était une garantie de maintenir les exigences d’un travail de qualité, tout en assurant paradoxalement à Lloyd un véritable contrôle. Avec un seul réalisateur - et à plus forte raison Sam Taylor, déjà expérimenté avant de venir au studio Roach et qui n’était pas aussi docile que l’ex-gagman et collaborateur de longue date Newmeyer - les risques de conflit devenaient plus importants. On le voit, Roach aussi bien que Lloyd savaient déjà qu’à terme l’acteur irait voler de ses propres ailes...

L’humour de nombreuses comédies Roach, notamment les films d’une ou deux bobines avec Charley Chase, Max Davidson, voire Stan Laurel - seul ou accompagné d'Oliver Hardy - est basé essentiellement sur la notion d’embarras. Un personnage est tellement intégré dans la société contemporaine que l’embarras est une épreuve, un état qui met à mal l’harmonie sociale fragile et force le héros d’un gag, d’une séquence, d’un film à soit trouver un palliatif à sa situation, soit improviser en s’adaptant. Pour Harold Lloyd, un excellent exemple se trouve dans Grandma’s Boy lorsque sa fiancée a invité le héros, mais aussi son rival, à prendre le thé et que les deux fiancés potentiels se retrouvent à mâcher des boules de naphtaline qu’ils avaient prises pour des bonbons. Ils ne peuvent avouer la vérité et sont tous deux bien obligés de continuer à mâcher, de faire dans la mesure du possible comme si de rien n’était. Le public rit d’une part de la gêne physique engendrée par la situation, mais aussi lorsque les deux hommes s’aperçoivent de leur méprise commune. Mais avec Safety Last, on va un peu plus loin : Lloyd se met dans des situations souvent très compliquées, arrivant par exemple en retard. Il doit faire preuve d’ingéniosité pour détourner la surveillance sadique d’un supérieur à cheval sur les horaires ou, dans une scène très drôle, est amené à se faire littéralement tout petit, marchant recroquevillé sur lui-même de façon ridicule et ne dissimulant au final rien, bien au contraire. Il est même obligé de simuler un évanouissement pour se faire conduire au travail en ambulance... Mais jamais il ne s’arrête pour s’apitoyer sur son sort, le monde qui l’entoure ne s’aperçoit jamais de ses petits mensonges ou de ses petits arrangements avec la vérité (la façon dont il ment sur son avancement auprès de sa fiancée, par exemple). Cette tendance du film à montrer la réussite du mensonge et du truquage se retrouve en particulier lorsque Harold et Mildred se rendent dans les bureaux de la direction : ici, les gags s’accompagnent d’un suspense très fort pour le public. Jusqu’où ira le héros qui se voit obligé de se comporter dans le bureau du patron comme si c’était lui, et ce malgré l’intervention de secrétaires et autres assistants ? La force du film est de partir de cette situation pour développer ce qui est bien sûr une fable de la réussite... à tout prix. Evidemment, comme Harold est Harold, il ne marchera sur la tête de personne ; mais non seulement son personnage joue avec le feu pour réussir, mais il en titrera en plus bien des bénéfices. L’ascension qui est le principal atout du film devient donc l’épreuve par laquelle, d’une certaine manière, le personnage se rachètera ou se qualifiera pour, disons, mériter la position élevée (à tous les sens du terme…) qui sera la sienne une fois achevée sa course vers les sommets. Là encore, littéralement.

Au coeur du film, la fameuse ascension : cette séquence iconique du muet qui fait penser à bien des gens que Harold Lloyd est une sorte de super-cascadeur (ce qu'il n'était pas) ou que tous ses films ne sont qu'un enchainement d'acrobaties. Le fait que Lloyd ait été particulièrement fier de cette séquence - souvent montrée hors contexte - a bien sûr été un facteur déterminant. Impossible désormais de dissocier l’acteur de l’image extraordinaire le représentant accroché aux aiguilles d’une pendule, sa vie comme suspendue à un fil alors que le décor suggère qu’il est à une hauteur très impressionnante. C’est une icône essentielle du cinéma américain, digne de la danse des petits pains dans The Gold Rush, des images de Chaplin avec Jackie Coogan, ou même des images de la fameuse séquence des escaliers d’Odessa dans Le Cuirassé Potemkine : cette image, à elle toute seule, semble symboliser tout un pan du cinéma muet. Mais voir le long métrage entier dans la continuité de ses 73 minutes (ce qui a longtemps été impossible, de par la volonté de l’acteur-auteur justement) est aussi toujours une occasion splendide de toucher du doigt le génie de Harold Lloyd. On mentionnera une bonne fois pour toutes deux faits : d'une part le comédien a perdu en 1920 des doigts de sa main droite, ici cachée sous un gant qui la reconstitue - certaines scènes ont dû être plutôt compliquées à tourner ; d'autre part, contrairement à la légende largement entretenue par Lloyd lui-même, ce n'est pas le comédien qui a fait toute cette impressionnante scène : tous les plans généraux de l'immeuble ont été tournés avec le cascadeur Bill Strothers, celui-là même qui joue le copain de Lloyd dans le film... La substitution présente dans l'histoire est en fait inversée durant le tournage. Et bien sûr, la topographie particulière de la Californie a permis à l'équipe de tourner les plans rapprochés de Lloyd qui grimpe en trichant, l’arrière-plan faisant croire au spectateur que le comédien est bien plus haut perché qu’il n’y parait. Mais c'est tellement bien fait ! L'idée était venue à Lloyd lorsqu'il avait vu un cascadeur escalader un immeuble en pleine ville. Rendu conscient du suspense inévitable, inhérent à ce genre d'activité, il avait eu l'idée d'en faire un film. Le nom du cascadeur ? Bill Strothers... Ce type de coup médiatique à sensation fait désormais aussi partie, dans l’inconscient collectif, du folklore des années 20, autant grâce au film qu’aux anonymes un peu cinglés qui réalisaient ce genre d’acrobaties !

Il est sans doute un rien facile de le dire, mais ce nouveau long métrage fait partie d'une petite liste, précieuse, de films parfaits : la construction qui culmine (à tous les sens du terme) dans cette fameuse scène d'ascension, les gags superbes, riches et nombreux, les enjeux qui collent si bien aux années 20 et le timing de tous les comédiens, Harold Lloyd en tête : tout concourt à faire du film une réussite. De plus, si l'on était dans les deux longs métrages de Lloyd devant une glorification tranquille d'une certaine idée de la vie rurale, le sujet est ici bien sûr axé sur la vie citadine, sur une certaine idée du rêve américain et l'ascension sociale, si simplement et si efficacement symbolisée par cette ascension réelle... La position sociale du personnage joué par Lloyd (qui s’appelle d’ailleurs exceptionnellement "Harold Lloyd, comme en témoigne un insert) est déjà bien plus enviable que celle de bien des héros contemporains, surtout ceux joués par Chaplin, Keaton ou Langdon. Mais l’élément qui va donner son élan à l’intrigue est précisément cette frustration ressentie par le personnage de ne pas être à la hauteur des ambitions qu’il affiche, et bien sûr de celles qui motivent sa fiancée. Pas question ici de critiquer l’ascenseur social, juste de le mettre en perspective et surtout d’en explorer les possibilités burlesques. Mais on sait que pour l’entrepreneur Lloyd, cette philosophie était une réalité, un dépassement de soi qu’il avait appliqué à lui-même. Le film est donc une métaphore brillante de cet esprit de libre entreprise qui marque l’Amérique contemporaine, dont un autre thème fait son apparition (après avoir été un argument d’un film de Douglas Fairbanks plusieurs années auparavant, His Picture in the Papers) : la publicité spectaculaire, particulièrement inventive en cette période de balbutiement des médias. C’est bien sûr le prétexte pour se lancer dans une ascension à haut risque, mais avec ces allusions à son époque Lloyd a su faire d’une pierre deux coups : il place le film au cœur de la culture populaire en cours, utilisant le besoin de publicité et l’émergence de grands magasins, au même titre que la présence dans l’appartement partagé avec son copain de disques de chansons populaires de l’époque. Cela débouche sur des idées parfaites pour accrocher le spectateur et rythmer le film. Sur ce point-là aussi, c’est une réussite totale !

Cette montée vertigineuse sur l'échelle sociale, festival de gags parfaitement enchainés, a été pour Lloyd si importante que le tournage (durant l'été 1922) a commencé par ces scènes avant que s'accomplisse le reste, brillant, mais plus sécurisé. L’acteur-producteur a ensuite attendu le premier avril 1923 pour sortir Safety Last, ce qui lui a permis de raffiner son film à travers le système de previews dont il était l'inventeur. Comme de juste, sortant son film un premier avril, il a d'ailleurs commencé le long métrage par l'un des trompe-l'oeil qu'il affectionnait tant : tout concourt à faire croire que le jeune homme est condamné à mort et va être pendu alors que, lorsque la caméra s'éloigne, celle-ci révèle qu'il est juste dans une gare, derrière une barrière ; le noeud coulant pris pour celui de l'échafaud étant un dispositif par lequel les postiers accrochent le courrier à prendre. Le film est le dernier pour lequel Lloyd joue avec sa future épouse, Mildred Davis. Devenue Mme Lloyd, elle laissera sa place sur l'écran à la délicieuse Jobyna Ralston. Le succès énorme de ce film dont Lloyd a assumé toute la production sera sans doute un facteur déterminant dans sa décision de partir de Rolin Productions, le studio de Hal Roach, afin de tourner ses films en indépendance totale. Une page se tourne bientôt... Mais quel beau film ! La quintessence de l'art de Harold Lloyd, tout simplement. Plus encore, le film est sans doute par son thème, son intrigue liée à l’ascension sociale de M. Tout-le-monde, son décor urbain de fourmilière humaine et son optimisme fondamental si intimement lié aux années 20 qu’il est impossible d’imaginer qu’une autre époque ait pu le concevoir. Une autre raison, donc, de le considérer comme l’un des chefs-d’œuvre du cinéma muet américain.

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La fiche IMDb du film
Par François Massarelli - le 27 août 2013