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Critique de film
Le film

Mississippi Blues

Partenariat

L'histoire

Bertrand Tavernier et Robert Parrish, accompagnés de quelques-uns des collaborateurs attitrés du réalisateur de Coup de torchon, parcourent le Mississippi des villes et des campagnes, guidés par les sonorités du gospel et du blues. C'est cette odyssée, où se mêlent musique, littérature, histoire, politique et bien entendu cinéma, que restitue Mississipi Blues. Un documentaire pas comme les autres…

Analyse et critique

C’est à un double voyage qu’invite Mississippi Blues. L’un explicite, aisément accessible. L’autre plus dissimulé, comme secret…

Le premier de ces périples - certainement le plus immédiatement identifiable - prend la forme d’une exploration documentaire. Mississippi Blues entraîne en effet le spectateur à la découverte d’une réalité : celle de la communauté noire du Sud étatsunien, à l'orée des années 1980. Et comme le suggère le titre du film - de manière somme toute programmatique - cette découverte du Mississippi afro-américain se focalise, en premier lieu, sur sa singularité musicale. Celle-ci est retranscrite à l’aide de séquences captant longuement - si ce n’est intégralement - les prestations de chœurs interprétant des gospels lors du culte dominical. Les pasteurs, sous la direction desquels chantent ces formations, s’investissent alors corps et âme… à un point tel que les prêtres montrés par Bertrand Tavernier et Robert Parrish accèdent, par les seuls biais de la musique et du chant, à de véritables états de transe.

Ces spectaculaires moments choraux alternent avec d’autres plus intimistes, presque austères : ce sont ceux que Mississippi Blues consacre aux chansons de bluesmen amateurs ; les uns croisés dans tel quartier déshérité d’une bourgade de la Route 66, les autres rencontrés dans tel coin de campagne frappé d’une même pauvreté. La caméra enregistre alors ces chants (très) profanes avec la même rigueur documentaire qu'à l'occasion des séquences dépeignant l’art du gospel. Le commentaire en est pareillement absent. Et c’est in extenso que sont filmés ces hommes aux corps et aux visages éprouvés par une existence qu’on imagine rude. Laissant ainsi le temps nécessaire à ces bluesmen pour déployer pleinement leur art, Bertrand Tavernier et Robert Parrish permettent au spectateur d'éprouver finalement l'émotion suscitée par leur musique. Si leur réserve contraste presque violemment avec l’exubérance des pasteurs chantants, ces charpentiers et paysans se révèlent habités par une ferveur aussi intense. Non plus religieuse mais affective. Et qui trouve, elle aussi, à s’exprimer musicalement.

Les musiques noires du vieux Sud américain ne constituent cependant pas l’unique objet de Mississippi Blues. Bertrand Tavernier et Robert Parrish envisagent aussi le blues et le gospel comme les révélateurs de la civilisation bâtie par les Noirs d’un Sud autrefois esclavagiste. Là encore fidèle aux attendus du genre documentaire, le film combine aux captations de prestations musicales - restituant le réel de manière brute - des séquences d’entretiens donnant sens au dit réel. Durant ces interviews, menées par les deux réalisateurs, s’expriment notamment des intellectuels - là un sociologue, ici un écrivain - qui mettent à jour les contextes historique, politique ou encore social dont blues et gospel sont à la fois les produits et les reflets. Et c’est ainsi que Mississippi Blues, sous ses allures de balade admirative à travers l’univers musical de la communauté noire, offre in fine un portrait global de celle-ci.

Parallèlement à cette découverte du Sud afro-américain, Mississippi Blues propose à son spectateur un second voyage. D’une nature fort différente. Les autres contrées dévoilées par le film ne relèvent en effet pas de la réalité mais, plutôt, de l’imaginaire. Car Mississippi Blues peut être aussi appréhendé comme une plongée dans la psyché créative de Bertrand Tavernier. (1)

Une lecture à laquelle le réalisateur de Dans la brume électrique semble, par ailleurs, inviter lors du prologue de Mississippi Blues. Si la caméra semble alors se contenter d’enregistrer une parcelle du réel - un plan panoramique détaille un paysage de cimetière - la voix-off, celle de Bertrand Tavernier lui-même, explique que ledit cimetière est celui de la ville d’Oxford (Mississippi) abritant la tombe de William Faulkner. Puis apparaît à l’image le gardien des lieux décrit par le metteur en scène comme semblant droit sorti de Parabole, un des derniers romans de Faulkner. On voit ensuite le vieil homme s’entretenir avec Robert Parrish. Celui-ci est présenté par Bertrand Tavernier à la fois comme le monteur de John Ford (2) et le metteur en scène, entre autres films, de L'Enfer des Tropiques (1957) avec Rita Hayworth, Robert Mitchum et Jack Lemmon. En accompagnant ces plans inauguraux satisfaisant, a priori, aux normes du genre documentaire de références répétées aux fictions littéraire et cinématographique, Bertrand Tavernier semble suggérer au spectateur que le paysage alors montré n’est, finalement, pas tant géographique que mental.

Le cinéaste ne manquera pas, par la suite, de réitérer ces références à l’imaginaire qui lui est cher. Ce peut-être, à l’instar de la séquence du cimetière, par le biais du dialogue. Telle séquence montre Bertrand Tavernier évoquant avec Robert Parrish le fait qu’Oxford fut le lieu de tournage de Celui par qui le scandale arrive (1960) de Vincente Minnelli. Tel autre moment dépeint Bertrand Tavernier s’abîmant dans la contemplation d’un coin de bayou… car l’endroit lui évoque La Forêt interdite (1958) de Nicholas Ray. Cette injection de la fiction dans le champ documentaire s’effectue, en outre, par la forme même conférée à Mississippi Blues. Pour donner à voir les souvenirs d’enfance de Robert Parrish, le film fait par exemple appel à de jeunes acteurs, en costume d'époque et dans des séquences en noir et blanc. Les plans ainsi photographiés font immanquablement écho aux premiers temps du cinéma américain. Bertrand Tavernier ne se limite cependant pas à un hommage à l’âge d’or d’Hollywood. En plaçant Mississippi Blues sous le signe du road-movie - c’est au volant d’un spectaculaire pick-up, montré à plusieurs reprises, que l’équipe du film parcourt le vieux Sud - le réalisateur adresse un évident salut au Nouvel Hollywood.

En mêlant ainsi réalité et fiction, Mississippi Blues dresse donc le portrait éminemment sensible tant d’une communauté que d’un artiste. Et, de ce fait, s’inscrit pleinement dans l’entreprise cinématographique de Bertrand Tavernier, qui s'affirme comme un métissage fécond entre réflexion humaniste sur le réel et exploration fascinée de l’imaginaire.

(1) Si Mississippi Blues est cosigné par Robert Parrish et Bertrand Tavernier, c’est ce dernier qui demeure le principal maître d’œuvre du film. C’est en effet lui qui se trouve à l’origine du projet, ainsi qu’il le rappelle dans l’un des suppléments du DVD. Rappelons qu’il a en outre assuré la production du film. La place prépondérante occupée par Bertrand Tavernier dans Mississippi Blues est, qui plus est, confirmée par William "Bill" Ferris dans un autre bonus du DVD. Ce spécialiste de la culture du Sud étatsunien - à la fois protagoniste et producteur de Mississippi Blues - insiste dans son intervention sur le fait que le film a été voulu et conçu par Bertrand Tavernier.

(2) Robert Parrish a collaboré avec John Ford à l’occasion de Vers sa destinée (1939) ou bien encore des documentaires réalisés par Ford durant la Seconde Guerre mondiale (La Bataille de Midway - 1942, How to Operate behind Enemy Lines - 1943). Ajoutons que Robert Parrish semble constituer à lui seul une incarnation totale du cinéma américain cher à Bertrand Tavernier. La fiche IMDB qui lui est consacré indique en effet qu'il fut d’abord acteur, faisant l'une de ses premières apparitions dans L’Aurore (1927) de F.W. Murnau. On le retrouvera par la suite dans À l'Ouest rien de nouveau (1930) de Lewis Milestone ou encore dans Les Lumières de la ville (1931) de Charlie Chaplin.

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La fiche IMDb du film
Par Pierre Charrel - le 20 mars 2012