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Critique de film
Le film

Appel d'urgence

(Miracle Mile)

L'histoire

Harry Washello rencontre son âme sœur Julie dans un musée d'Histoire naturelle. Ils passent l'après midi ensemble et, le soir venu, se donnent rendez-vous à une heure du matin à la sortie du diner où Julie travaille. Mais l'hôtel dans lequel Henry est parti se reposer subit une panne de courant et il ne se réveille qu'à trois heures. Il se précipite à Miracle Mile où se trouve le diner mais Julie n'est plus là. Il lui laisse un message depuis la cabine téléphonique qui fait le coin de la rue et attend, désespéré, qu'elle le rappelle. Lorsque le téléphone sonne, il se précipite mais c'est à un étrange interlocuteur auquel il a affaire : un homme effrayé, en pleurs qui, pensant s'adresser à son père, lui confie que dans une heure dix des missiles nucléaires vont s'abattre sur les Etats-Unis. Henry pense à un canular mais la conviction de son correspondant le fait douter. Il s'en émeut auprès des rares clients du diner qui font peu de cas de son inquiétude. Mais parmi eux se trouve une femme d'affaires qui appelle quelques contacts au Sénat. Lorsqu'elle s'aperçoit que tous ses correspondants ont pris la tangente, l'assemblée commence à prendre au sérieux la terrible annonce...

Analyse et critique

On ne connaissait Steve De Jarnatt que pour le très bisseux (mais assez sympathique) Cherry 2000. Aussi lorsque Miracle Mile sort sur les écrans en 1988, on ne peut dire qu'il soit particulièrement attendu d'autant qu'il est pourvu d'un pitch qui semble bien anachronique alors que la guerre froide touche à sa fin. Reagan et Gorbatchev viennent en effet de signer le premier véritable traité de désarmement en s'engageant notamment à démanteler leurs arsenaux nucléaires européens et à mettre fin à la course à l'armement des deux superpuissances. Pas vraiment le moment donc pour exploiter une fiction mettant en scène la crainte d'une apocalypse nucléaire sur le sol américain ! Miracle Mile (Appel d'urgence en France) va de fait passer inaperçu, aussi bien aux États-Unis (où il fait à peine plus d'un million de dollars de recette pour un budget de 3,7 millions) qu'en France où seules quelques revues (Starfix, comme toujours...) défendent - timidement - le film. Dommage que le rendez-vous ait été ainsi raté avec la presse et les spectateurs car Miracle Mile se révèle être une proposition étonnante, qui non seulement déjoue nos attentes mais qui surtout s'avère infiniment attachante tant elle est empreinte d'une belle - et triste - humanité. Une œuvre qui préfère avancer doucement plutôt qu'avec fracas et qui sous ses dehors de film à suspense propose une jolie réflexion sur la mémoire et les traces qu'on laisse au monde.

Double décalage donc : entre la promesse (une fiction paranoïaque ambiance guerre froide, genre qui a fait florès de Point limite à Wargames) et ce qui nous est donné à voir (le film démarre comme une comédie romantique et ne se départ pas de cet aspect même lorsque la tension monte) et entre le cadre historique et le moment où sort le film. Si le premier aspect est voulu par De Jarnatt qui d'évidence veut prendre le contre-pied d'un genre cinématographique bien identifié, le second tient certainement plus aux difficultés rencontrées pour monter le projet. La Warner, à qui De Jarnatt a proposé le scénario, est emballée par le projet mais souhaite en faire un blockbuster. Conscient qu'on ne lui en confierait pas la réalisation, le cinéaste refuse d'encaisser le chèque et de lâcher son bébé. Pendant des années il économise tous ses cachets et écrit et tourne Cherry 2000 avec une seule idée en tête : racheter son propre scénario au studio. En échappant au mastodonte (1), De Jarnatt rentre dans une production plus serrée avec un double avantage : celui de se passer de stars - ce qui offre un surcroît de crédibilité au récit - et celui d'éviter d'en passer par de grandes scènes spectaculaires. Avec son économie de série B, Miracle Mile gagne une forme de sobriété assez exemplaire qui n'en fait que mieux ressortir les passages plus dramatiques ou tendus. En outre, le film se permet des digressions, des ruptures de tons, des changements de genres, toutes ces choses qui font le sel de ce joli projet mais qu'un grand studio aurait certainement gommé à la première réécriture du scénario.

Le film s'ouvre par une voix off racontant le Big Bang, l'évolution du vivant, l'apparition de l'homme. Nous ne sommes pas chez Terrence Malick mais dans un musée d'Histoire naturelle où Harry (Anthony Edwards, découvert dans Top Gun) rencontre Julie (Mare Winningham). Et c'est comme si des milliards d'années d'évolution devaient aboutir in fine à cette rencontre. Mais quand l'histoire de Harry et Julie débute, l'évolution de l'humanité semble être arrivée à un tournant. Le progrès technologique a conduit à l'ère nucléaire et le monde vit dans la peur de l'apocalypse et des mutations génétiques. Mais le chamboulement semble être plus profond encore, dans les gênes mêmes du monde. Ainsi, un pigeon chipe sa cigarette à Henry et met le feu aux circuits de l'hôtel qui plonge dans le noir. Un détail absurde, un dérèglement de la nature qui empêche notre héros d'être à l'heure au rendez-vous que Julie lui a donné. Un micro dérèglement qui n'est que l'écho d'un dérèglement plus général de notre Terre. Et l'on se dit que si De Jarnatt a encore envie en 1988 de raconter une fiction paranoïaque qui risque d'être perçue comme obsolète, c'est que pour lui si la guerre froide est terminée le monde continue d'être au bord du gouffre. On n'est pas encore dans la découverte du dérèglement climatique ou du terrorisme mondialisé, mais déjà le cinéaste sent que les choses ne seront plus jamais les mêmes, que le temps de l'innocence est bel et bien terminé.

Suite à cet imprévu, Harry arrive à 3h45 du matin à Miracle Mile. Déboulant comme un fou, il cogne sa voiture à un arbre et des rats chutent sur son capot. Comme une première annonce de l'apocalypse à venir, un nouvel écho du règlement de la nature. Rien encore cependant qui ne prépare Harry au coup de fil qu'il intercepte par erreur et qui lui annonce que dans 1h10 les missiles (russes ? américains ? le film ne tranche pas) toucheront le territoire américain. Et c'est parti pour un After Hours sur fond de fin du monde, la comédie romantique se transformant ici aussi en cauchemar nocturne. Et comme chez Martin Scorsese, De Jarnatt nous invite à voyager dans une ville endormie. Mais en lieu et place de la faune interlope de New York, c'est dans un Los Angeles froid et désert qu'erre notre héros. Des architectures modernes et glacées, des esplanades vides... la ville semble être comme la projection d'une société inquiète, renfermée sur elle-même, sans vie.

Constat désespéré ? Non, car ce que cet environnement (et cette histoire) anxiogène révèle, c'est au contraire comment l'amour et la fraternité continuent à survivre, à briller, même au bord du gouffre. De Jarnatt ne cesse de mettre en scène des personnages qui s'aiment, comme cette histoire touchante où les grands-parents de Julie se réconcilient après des années de silence. La plupart des personnages ont quelqu'un a protéger, à aller chercher avant d'accepter de prendre la fuite : Harry qui fait tout pour récupérer Julie ; Julie qui veut amener avec elle ses grands-parents ; un dénommé Wilson qui va chercher sa sœur au risque de manquer l'hélicoptère qui peut les emporter loin de la ville ; le pilote dudit hélicoptère qui va d'abord chercher son petit ami Leslie... A propos de cette dernière sous-intrigue, il faut d'ailleurs révéler combien Steve De Jarnatt fait preuve d'ouverture d'esprit dans le cadre du cinéma américain des années 80, mettant très simplement en scène un personnage de travesti ou un couple homo. Très simplement car ils ne sont pas définis par leurs orientations sexuelles pas plus que celles-ci ne deviennent des enjeux scénaristiques, ils sont traités comme tout un chacun.

[Attention divulgachage]
De comédie romantique, le film se transforme en drame. Paradoxalement, alors que le récit nous emmène de la nuit vers l'aube, l'humanité entre quant à elle dans son crépuscule. La nature, le cycle terrestre poursuivent leur chemin, indifférents à la probable disparition de la civilisation humaine. Le film n'hésite pas à aller jusqu'au bout de son postulat et nous offre dans sa dernière partie d'impressionnantes images de la panique qui s'empare de la population. Steve de Jarnatt organise une formidable et implacable montée de la tension, jusqu'aux scènes impressionnantes de violence urbaine où c'est toute la ville qui sombre dans la folie. On pense aux histoires de ces cités au Moyen-Âge dont les habitants se livraient à d'incroyables bacchanales lorsque la peste s’abattait sur eux. Une grande orgie avant de disparaître. Mais ici, si des couples font l'amour dans la rue sans se soucier des autres, c'est la violence qui règne avant tout, le chacun pour soi, le pillage sans raison. Un conducteur se met à poursuivre Harry en lui tirant dessus juste parce qu'il a grimpé sur son capot... Même lorsque la fin du monde sonne, on s'inquiète pour ses biens, on veut en accumuler d'autres ou l'on se console en brandissant une arme à feu.

Mais malgré le chaos, la fraternité persiste ça et là, des personnages risquant leurs vies pour tenir leurs paroles, pour venir en aide aux autres. Et l'amour, encore et toujours. « C'est l'enfer sur Terre » dit Julie, avant de se reprendre : « Sans toi, ce serait l'enfer. » Harry et Julie traversent la fin du monde alors qu'ils vivent un moment de bonheur, celui de leur rencontre fortuite, d'une histoire d'amour à peine naissante et qui n'aura pas le temps de s'épanouir. Mais cet amour les soutient, il est comme un diamant qui continue à briller alors que la nuit engloutit tout autour d'eux. Plus qu'un thriller d'anticipation, De Jarnatt nous raconte une histoire d'amour éphémère, une romance condamnée à ne durer qu'une poignée d'heures. Une histoire d'amour qui prend la forme d'une course contre la montre, d'une course qui peut paraître sans espoir sauf qu'elle est, justement, l'unique espoir de l'humanité. Miracle Mile est une superbe réflexion sur ce qui compte vraiment quand il n'y a plus rien mais aussi sur les traces qu'on laisse au monde, sur ce qu'on abandonne derrière soi, sur ce qui se perdra dans l'oubli et sur ce qui nous survivra. Le film ne cesse de tourner autour de la question de l'archéologie, s'ouvrant et se fermant sur la Brea Tar Pits, justement situé à Miracle Mile, célèbre lac de goudron ayant fait prisonnier des milliers d'animaux du Pléistocène supérieur. Qu'est-ce que notre civilisation laissera quant à elle derrière elle ? Si c'est l'amour et l'humanité de Harry et Julie, alors peut-être que ces milliards d'années d'évolution n'auront pas été vaines...


(1) le film est produit par Hemdale, une société aux choix souvent passionnants : Platoon, Salvador, Comme un chien enragé, Le Jeu du faucon, Pacte avec un tueur, Le Ventre de l'architecte, Etat de choc...

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : splendor films

DATE DE SORTIE : 28 juin 2017

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Par Olivier Bitoun - le 28 juin 2017