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Critique de film
Le film

Mimi Metallo

(Mimì metallurgico ferito nell'onore)

L'histoire

Mimi métallo blessé dans son honneur narre la trajectoire picaresque de Mimì (Giancarlo Giannini) entre la Sicile et le Nord de l’Italie, à l’orée des années 1970. Aussi bien en butte au clan mafieux de Don Calogero (Turi Ferro) qu’à sa femme Rosalia (Agostina Belli), Mimì s’enfuit un jour de Catane pour se réfugier dans l’industrieuse Turin. Il y devient ouvrier, y prend une (maigre) part aux luttes politiques des années de plomb débutantes et y rencontre (surtout) une nouvelle compagne : Fiorella (Mariangela Melato). Mais Mimì doit bientôt regagner Catane. Si notre héros a entretemps apuré ses comptes avec la Mafia, sa relation avec son épouse légitime demeure une source conséquente de problèmes. Surtout lorsque Rosalia vient à fauter avec un douanier…

Analyse et critique

L’édition en DVD par SNC de pas moins de trois films (1) de Lina Wertmüller augure, peut-être, d’une (re)découverte de cette cinéaste par le public français. Pourtant largement saluée en son temps -- Mimi métallo blessé dans son honneur et Film d’amour et d’anarchie furent présentés en sélection officielle au Festival de Cannes, le second valant à Giancarlo Giannini un prix d’interprétation -, l’œuvre de Lina Wertmüller semble avoir depuis plongé dans un relatif oubli de ce côté-ci des Alpes. Il n’est donc pas improbable que le lecteur de cette chronique soit (pour l’instant) ignorant de Mimi (2) comme du reste de la filmographie de la réalisatrice. Et qu’à la lecture du résumé de l’intrigue de Mimi, il soit peut-être même tenté de voir en Lina Wertmüller un épigone d’un cinéaste comme Pietro Germi. Le propos de Mimi - évoquant une Italie méridionale mafieuse et archaïque par le prisme de la satire sociale et du vaudeville adultére - n’est en effet pas sans rappeler celui de deux des comédies les plus fameuses de Pietro Germi : Divorce à l’italienne (1961) et Séduite et abandonnée (1964). Si, comme ces œuvres de Pietro Germi, Mimi relève effectivement d’une branche de la comédie italienne tirant ses effets de la « caractérisation […] régionale des personnages » (3) et, plus précisément, de l’« accentuation des traits méridionaux » (4), Lina Wertmüller offre avec Mimi une lecture aussi personnelle que réussie de cette forme de la commedia all'italiana.

La singularité de Mimi résulte de l’exacerbation - volontaire - de certains des codes de mise en scène alors dominants dans la comédie transalpine. Si, au pays cinématographique des Monstres, une direction d’acteurs jouant la carte du grotesque et de la caricature n’a a priori rien de novateur, Lina Wertmüller la pousse à l’extrême. Et d'abord grâce à Giancarlo Giannini et à Mariangela Melato. Prêtant avec générosité leurs capacités vocales - comme le timbre étrangement grave de Mariangela Melato - et corporelles - telle l’inépuisable expressivité du visage de Giancarlo Giannini - à leurs personnages, les comédiens livrent des prestations hors normes. À ces dernières répondent les physiques tout aussi extraordinaires des interprètes non professionnels dont Lina Wertmüller a entouré ses principaux personnages.

Pour filmer ces "gueules" et ces corps aux limites du monstrueux, Lina Wertmüller use du gros plan. C'est-à-dire un choix rien moins que courant dans la commedia all'italiana. Mais la réalisatrice dynamite littéralement ce stéréotype visuel par l’interprétation radicale qu’elle en fait. Abolissant toute distance intime entre la caméra et le comédien, Lina Wertmüller pratique en réalité le très gros plan. Faisant aussi parfois appel à un objectif déformant, la cinéaste confére alors aux images ainsi photographiées une dimension frôlant le fantastique.

L’exemple le plus frappant de ces partis-pris est, sans doute, le moment montrant Mimì tentant de coucher avec Amalia (Elena Fiore), l’épouse du douanier avec lequel fauta la femme de notre métallo. Lina Wertmüller compose alors un kaléidoscope de très gros plans distordus, se focalisant notamment sur les fesses énormes de l’obèse Amalia. Ou bien encore sur l’épaisse verrue ornant l’une des joues de la femme. Et la séquence, ainsi bâtie, finit par revêtir un caractère proprement hallucinatoire !

Pousser ainsi les conventions de la commedia all'italiana dans leurs derniers retranchements permet, donc, à Lina Wertmüller de conférer à Mimi une étrangeté visuelle détonnant avec les films comiques d’alors. Participe en outre de cette esthétique du bizarre (5) la manière dont la réalisatrice filme certains de ses décors. Comme, par exemple, lors de la séquence se déroulant dans la raffinerie de soufre à Catane, où travaille initialement Mimi. Décollant alors la caméra de ses personnages, la réalisatrice compose des plans généraux d’inspiration picturale - jouant notamment du jaune vif du soufre - donnant à l’usine des allures oniriques. Il en va de même lorsque Lina Wertmüller filme ensuite Turin, présentant la cité lombarde sous un jour fantomatique en la montrant plongée dans brouillard perpétuel.

L’exacerbation des archétypes de la commedia all'italiana par la réalisatrice ne répond cependant pas uniquement à un objectif formel. Elle constitue aussi un moyen pour Lina Wertmüller de conférer une puissance accrue au propos politique de son film ; c’est-à-dire un discours féministe. S’il est en effet plus que fréquemment question, dans les films militants transalpins d’alors, d’exploitation économico-sociale, il est beaucoup plus rare que ceux-ci s’attaquent à la domination masculine. Une oppression incarnée de manière emblématique par Mimì dont le film n’a de cesse de révéler l’inexpugnable machisme.

Le scénario de Mimi participe bien entendu de cette démonstration. Fort médiocrement motivé par la lutte des classes - Mimì ne sera que fugitivement membre du Parti Communiste Italien - notre métallo déploie en revanche des trésors d’énergie et d’inventivité lorsqu’il s’agit de laver "l’affront" fait par sa femme adultère. Ou, pire encore sans doute pour sa psyché phallocrate, lorsqu’il doit démentir une rumeur suggérant sa possible homosexualité…

Sans cesse rappelée par les rebondissements - nombreux - du scénario, la misogynie de Mimì est tout autant montrée par la réalisation de Lina Wertmüller. Et le parti-pris d’exagération de la cinéaste s’avère alors particulièrement opérant. La réalisatrice n’hésite pas, par exemple, à présenter une Fiorella voilée lors d’un plan hautement drolatique, suite logique d’une séquence précédente qui voyait Mimì vanter l’enfermement domestique des femmes en Turquie. L’outrance assumée de la mise en scène suggère en outre clairement la pulsion de viol à l’action chez Mimì. Que ce soit lors de son premier rendez-vous avec Fiorella dans un parc turinois : l’épisode, commençant sous le signe du flirt, dégénère rapidement en pugilat après que Mimì, sous prétexte de voler un baiser à Fiorella, soit devenu beaucoup plus qu’entreprenant. Et une même violence se fait jour lorsque notre métallo blessé dans son honneur s’efforce d’amener Amalia à coucher avec lui. Lina Wertmüller campe un corps-à-corps encore plus spectaculaire, faisant de la séquence un révélateur d’un véritable état de guerre des sexes.

Aussi maîtrisé formellement que cohérent thématiquement (6), Mimi métallo blessé dans son honneur constitue donc une très belle initiation à la filmographie de Lina Wertmüller.

(1) Hormis Mimi métallo blessé dans son honneur, SNC a aussi édité dans sa collection "Les maîtres italiens" Film d’amour et d’anarchie (1973) et Chacun à son poste et rien ne va (1973).
(2) Étant donnée la longueur du titre du film de Lina Wertmüller, on s’autorisera désormais à le désigner de la sorte.
(3) Laurence Schifano, Le cinéma italien de 1945 à nos jours, collection 128, éditions Armand Colin.
(4) Ibidem.
(5) On pourra, sans doute, voir là une influence du cinéma de Federico Fellini dont Lina Wertmüller fut l’assistante lors du tournage de Huit et demi (1963).
(6) On ne fera donc pas nôtre la détestation éprouvée par Nanni Moretti à l’encontre de l’œuvre de Lina Wertmüller. Rappelons que lors d’une scène de Je suis un autarcique Michele - l’alter-ego du réalisateur - était pris de vomissements convulsifs au seul énoncé du nom de la cinéaste…

Dans les salles


DISTRIBUTEUR : TAMASA DISTRIBUTION

DATE DE SORTIE : 13 février 2013

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Par Pierre Charrel - le 9 février 2012