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Critique de film
Le film

Meurtre à l'italienne

(Un maledetto imbroglio)

L'histoire

Un cambrioleur s'échappe de la cour d'un immeuble du centre ville de Rome : des bijoux ont été dérobés au Commandattore Anzaloni, vieux garçon soucieux de sa discrétion. La police intervient, et interroge les différents protagonistes de l'affaire. Quelques jours plus tard, la voisine de celui-ci, Liliana Banducci, est retrouvée assassinée. Le commissaire Ingravallo va mener l'enquête

Analyse et critique

Après Il ferroviere, Germi réalise L'Homme de paille, un film dans la veine du précédent dans lequel il tient de nouveau le rôle principal d'un homme nommé Andrea dont la cellule familiale se délite. Le célèbre producteur Giuseppe « Peppino » Amato (qui produira La Dolce Vita pour Fellini l'année suivante) lui propose ensuite de réaliser l'adaptation d'un roman du milanais Carlo Emilio Gadda ayant connu un grand succès en Italie, Quer pasticciaccio brutto de via Merulana (L'Affreux Pastis de la rue des Merles). Germi accepte, quand bien même l'esprit du roman s'éloigne assez considérablement de la veine néoréaliste qu'il entretient donc depuis quelques films. Et de fait, Un maledetto imbroglio sera un film charnière dans la carrière de Germi, une balise marquant une nette dissociation entre l'« avant » néoréaliste et l'« après », plutôt orienté vers la comédie.

Le roman de Gadda prenait pour prétexte une intrigue policière tarabiscotée (sous la forme d'un « whodunit » : un crime a été commis, et le coupable ne sera connu que dans les dernières pages) pour en réalité se livrer à une étude de moeurs satirique, en particulier sur la question du langage comme marqueur social. Amato souhaitant privilégier l'aspect criminel, Germi ouvre sa petite encyclopédie personnelle du film policier, et va piocher aux articles qui l'intéresse ; sa composition, en particulier, de commissaire de police massif et mystérieux, caché derrière ses lunettes noires, renvoie aux plus fameux privés du cinéma américain. Mais Germi ne se cantonne pas à un pastiche du film noir venu d'outre-Atlantique ; et c'est en ayant conscience de toute une tradition du cinéma européen qu'il compose un drôle de film, un peu bâtard par moment dans son indécision de ton, qui pourrait, pour paraphraser une formule de Jean-Baptiste Thoret, opérer un pont chronologique « entre le Clouzot de Quai des orfèvres et le Bava de Six femmes pour l'assassin ». Billy Wilder, autre fervent adepte du mélange des genres, passait pour être un grand amateur d'Un maledetto imbroglio, qu'il voyait comme un pendant italien à ses propres travaux - pour pousser un peu plus la comparaison entre les deux cinéastes, la vision typée de la Sicile qu'offrira Wilder dans Avanti ! ne manquera pas de rappeler celle, foisonnante et colorée, décrite par Germi dans ses comédies du début des années 60, dont bien évidemment Divorce à l'italienne.

Un maledetto imbroglio s'ouvre sur une séquence programmatique : au son de la vibrante Sinno' me moro chantée par Alida Chelli, nous découvrons un porche donnant sur la Piazza Farnese, à Rome. Par un travelling arrière progressivement accompagné d'un lent panoramique vertical, nous prenons connaissance de la cour intérieure d'un immeuble, puis de l'imposant escalier qui sera au coeur de l'intrigue. Un coup de feu retentit, le montage s'accélère : un inconnu descend l'escalier en courant, poursuivi par un vieil homme en pyjama armé d'un pistolet. Celui-ci crie « Au voleur ! » puis tire en l'air, faisant tomber du plâtre du plafond sur son crâne dégarni. Le voleur parvient à s'enfuir, malgré la frénésie des passants ou des badauds à leurs balcons. Finalement, les occupants de l'immeuble remontent les marches pour prendre des nouvelles du Commandatore, la victime du larcin. La séquence dure à peine deux minutes, ne décrit même pas un évènement fondamental de l'intrigue (ce n'est pas ce cambriolage qui sera au coeur du récit policier, mais le meurtre commis quelques minutes plus tard) mais - outre la virtuosité en sourdine qui la caractérise et qui demeure valable pour l'ensemble du film - elle contient en creux toute l'essence même de l'oeuvre : sa gravité mélancolique, trahie par cette déchirante cantate ; l'importance topographique de son cadre romain ; son coeur policier, mystérieux mais ponctué de courts élans de comédie ; et enfin sa description d'une mascarade sociale où la respectabilité d'un protagoniste est résumée par son titre.

Il convient de préciser que si nous insistons ici sur le titre original, Un maledetto imbroglio, et non sur le titre d'exploitation française, Meurtre à l'italienne, c'est parce que celui-ci n'aura été attribué au film qu'a posteriori, suite au triomphe de Divorce à l'italienne et à l'établissement d'un label « comédie à l'italienne » alors distribué allégrement et parfois abusivement. En particulier, une tentation forte, à propos de ce film de Pietro Germi, serait d'en effectuer une lecture rétrospective, à la lumière de ses comédies à venir, et donc de surévaluer l'importance de la dimension comique du film suggérée par cette mention « à l'italienne ». Malgré quelques instants incisifs ou burlesques autant que brefs, Un maledetto imbroglio n'est pas du tout un film drôle, et ce serait probablement de l'excès de zèle cinéphile que de voir une continuité flagrante, sur ce point précis, entre ce film et le reste de la carrière de Germi. Insistons donc sur ce « Un maledetto imbroglio », qu'on pourrait traduire littéralement par « Maudite embrouille », qui suggère mieux deux des dimensions prépondérantes de cette enquête : son aspect laborieux, inextricable, mais aussi l'ignominie de ce qu'elle cache, l'horreur de ce qu'elle finira par révéler...

Le coeur du film est donc policier, et nous suivons donc l'équipe d'enquêteurs chargés de l'élucider, au premier rang desquels l'inspecteur Ciccio Ingravallo, incarné par Germi lui-même pour sa troisième et dernière apparition à l'écran dans l'un de ses propres films. Comme dans Il ferroviere, mais d'une manière différente (la lassitude semble avoir remplacé la fièvre), Germi impressionne par sa présence physique et la stature quasi mythologique qu'il confère immédiatement à son personnage. A ses côtés, le détective Saro, incarné par le fidèle Saro Urzi ; ce dernier, déjà présent dans Il ferroviere dans le rôle du bienveillant collègue d'Andrea, aura tourné au total dans neuf des films de son ami, avec comme point d'orgue de leur collaboration sa prestation dans Sedotta e abbandonata (Séduite et abandonnée) qui lui vaudra en 1964 le Prix d'interprétation masculine au Festival de Cannes. Sicilien rondouillard, Urzi apporte encore ici sa présence complémentaire à celle, sèche et sévère, de Germi, et leur complicité transparaît dans la manière dont ils se soutiennent mutuellement au fil de cette enquête opaque et harassante. En effet, sillonnant la capitale italienne à la recherche d'indices, les enquêteurs vont être confrontés à une multitude d'endroits (du coeur bourgeois de la cité à ses faubourgs miséreux), de fausses pistes et de protagonistes troubles ; et si l'on ressent bien leurs errements dans ce nébuleux dédale, jamais le spectateur ne s'y perd, grâce à la belle efficacité narrative d'un film remarquablement structuré, mais aussi dirigé : la caractérisation forte et immédiate des plus petits seconds rôles aide en effet à l'identification et à la reconnaissance des situations ou des liens entre les protagonistes. Au sein d'un casting homogène, mentionnons donc les présences du jeune Nino Castelnuovo (Guy dans Les Parapluies de Cherbourg), de Franco Fabrizi (souvent croisé dans les premiers Fellini, notamment I Vitelloni, et que l'on retrouvera dans Ces messieurs-dames) ou de la jeune et ravissante Claudia Cardinale dans l'un de ses premiers rôles notables.

Car derrière cette intrigue policière, et à travers cette galerie de personnages divers et variés, c'est bien de la société des apparences dont parle Un maledetto imbroglio, un film où personne n'est vraiment ce qu'il prétend être et où tout le monde cherche à être quelqu'un d'autre. Sous le vernis des conventions sociales, sous les airs de l'innocence, de la bienséance ou de la moralité, sous le masque que chacun porte pour ne pas révéler sa propre nature, ce sont de sordides abysses de turpitude (1) que va progressivement découvrir le commissaire Ciccio (qui dissimule lui-même une part assez trouble). Dans le dernier plan du film, il remet ses lunettes noires pour fuir le désespoir de celle qui l'implore ; il ne la fuit pas elle, mais bien toute l'abjection qu'il a lui-même exhumé, ce flot d'immondices sous lesquelles la jeune femme finira ensevelie pour avoir tenté d'échapper à sa condition sociale. Nous parlions pour Un maledetto imbroglio d'un film charnière dans la carrière de Pietro Germi pour le passage d'un registre cinématographique à un autre ; d'une certaine manière le film acte surtout une modification radicale dans son approche du monde : l'indulgence et la foi en l'individu qui soutenait fébrilement Il ferroviere a désormais laissé la place au désespoir social et au dégoût de l'hypocrisie collective.Ces messieurs-dames ne sont plus loin.

  

(1) Manipulations, tromperies, chantages, adultère, prostitution, détournements de mineure, sous oublier de vagues relents de fascisme mussolinien…

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La fiche IMDb du film
Par Antoine Royer - le 24 avril 2010