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Critique de film
Le film

Mes petites amoureuses

Analyse et critique

« O mes petites amoureuses
Que je vous hais !

Plaquez de vos fouffes douloureuses
Vos tétons laids ! »
Arthur Rimbaud

Passé la vision d’un lit défait et du petit-déjeuner au chocolat chaud d’un garçon, Mes petites amoureuses s’ouvre sur une chanson de Trenet : « Douce France, doux pays de mon enfance… » Eustache ne peut ignorer la part de provocation qu’il y a à faire résonner ces paroles enjouées sur une reconstitution d’époque qu’on devine coïncider peu ou prou avec la période de l’Occupation. L’effet ne joue pourtant nullement d’une ironie facile, à la Marcel Ophüls convoquant Ca sent si bon la France de Maurice Chevalier, plutôt d’une dissonance inquiétée où les mots du Chanteur Fou viendraient se coller à des plans de cimetière, de place désertée, de monument aux morts…

Ecrit avant l’urgence dans laquelle le cinéaste tourna La Maman et la putain, le récit de Mes petites amoureuses est celui d’une chute : Daniel, enfant raisonnablement heureux à Pessac, village de la figure bienveillante qu’est sa grand-mère, connaissant ses premiers émois érotiques (lors de la procession de sa première communion : « mon sexe se durcit, je me serrais contre elle »), accompagné sur les lieux d’une bande de garçons qui lui octroient parfois la faveur de diriger, est envoyé seul à Narbonne, vivre avec sa mère et un beau-père espagnol mutique (couple ostracisé, l’homme n’étant pas encore divorcé), où on le retire du collège pour un apprentissage en atelier. Ayant refermé la porte d’un jardin discrètement édénique (la lumière de Pessac filmée par Nestor Almendros est d’une qualité sans équivalent dans le cinéma français des années 70), il se confronte à la dureté de l’avenir que les adultes lui construisent, le sentiment d’une culpabilité diffuse (l’épisode annonciateur du pistolet à bouchon) cédant le pas à une honte quotidienne, une expérience de l’exploitation dont il ne peut s’échapper que par les visites d’un des quatre cinémas narbonnais.

Récit d’apprentissage, c’est aussi le seul film « traditionnel » d’Eustache, Pierre Cottrell lui ayant financé un long-métrage de deux heures, au budget relativement confortable, les deux collaborateurs misant sur un film-tremplin qui aurait pu faire du cinéaste une figure « bankable » à la Maurice Pialat (par ailleurs comédien pour l’occasion). Insuccès cuisant à sa sortie, le film est, dans le même temps, l’un des plus radicaux de son auteur, poussant ses options bressoniennes aux extrémités (on pense beaucoup à Mouchette et Au hasard Balthazar), dans un climat taiseux contrastant on ne peut plus avec l’épanchement logorrhéique de son précédant fait d’armes. Alexandre nous avait prévenu : « Il faut parler beaucoup, ou bien alors ne rien dire, parce que finalement cela revient au même. »

L’indifférence publique dans lequel il sortit ajoute à la mélancolie d’un drame sans pathos sur l’inéluctable expulsion hors d’un relatif (on s’y bagarre et ignore déjà) vert paradis, réalisé avec un soin méticuleux (cadres et rares mouvements d’appareil sont, sans exception, remarquables), interprété dans la plus totale justesse par un jeune Martin Loeb au ton neutralisé. Certains admirateurs regretteront le miscast que constituent à leurs yeux le choix d’Ingrid Caven (épouse du meilleur ami Jean-Jacques Schuhl) dans le rôle de la mère, toute fardée de maquillage blanc, aux robes à motifs fantaisistes improbables, ivre la plupart du temps et doublée pour l’occasion. Ce choix antinaturaliste renforce pourtant l’irréalité fantasmatique du personnage. Elle, qui comme les autres adultes n’a pas de nom (seul le garçon est baptisé, du prénom du prophète qui survécut à la fosse aux lions), est un vampire… ce que son fils, on le sait par La Maman et la putain, sera lui aussi appelé à devenir.

Narbonne : ses pêcheurs à la ligne, sa promenade, son palais du travail, sa place du marché, ses dragueurs à la terrasse du Bar des 4 Fontaines, à l’accent chantant du Midi… Eustache s’inscrit dans une Southern Connection creusant son sillon de Pagnol (le garçon contemple ici des affiches  de Naïs et Angèle) à Luc Moullet pour aboutir à  Jacques Nolot et Alain Guiraudie. Il élabore les codes d’un cinéma autobiographique où, loin de renier l’expérience provinciale et modeste, celle-ci devient le terreau de la fiction, le lieu de questionnement d’une promotion sociale à venir vécue comme une échappée, avec cependant comme constante anxiété d’avoir trahi. C’est à Pialat en ami du mécanicien contremaître qu’il incombe de prononcer la malédiction : « Tu veux faire le malin, mais tu seras comme nous, toujours un pauvre type. » Aussi durs que soient les mots, et injustes à nos yeux les décisions imposées par les adultes à Daniel de renoncer à sa scolarité, jamais Eustache ne juge ces hommes formés à la dure, dont l’irrationalité des choix et les paroles blessantes traduisent le vécu âpre.

Car le passage du village à la petite ville n’est pas qu’une chute, mais aussi une éducation. Du regard, d’abord. Ebauche de discours cinéphile (le beau gosse qui demande avant tout à un film d’être  « bien ficelé, rondement mené », les commentaires ineptes du petit-bourgeois qui disparaîtra de l’existence de Daniel quand celui-ci se mettra au travail), comme réponse à l’appel du commentaire ressenti dès Pessac (« Ils sont cons, les films Paramount. »). Apprentissage de la salle comme lieu de sociabilité genrée : devant Pandora et ses accès de sublime, Daniel entreprend de bécoter la « vieille » (dans les faits : une fort jolie adolescente) du rang de devant, alors que James Mason enlace Ava Gardner sur l’écran. « Je ne saurai jamais pourquoi je suis sorti avant la fin. » Alors que Daniel subit la révélation d’un cinéma plus fort que la vie, son rapport au désir, foncièrement voyeuriste, en passera dès lors par une référence constante à l’écran (la mère espagnole qu’il observe dans une fermeture à l’iris et qui lui rappelle les actrices qu’il a aimé dans les films américains). L’étrange petit cabinet que constitue une cabine ferroviaire aux rideaux baissés, où face à lui deux jumeaux pareillement endimanchés exploraient le corps consentant d’une jeune blonde dont la largeur des bras pouvait laisser deviner qu’elle travaillait déjà aux champs, imposait d’emblée une préséance du regard… qui se prolongera dans l’observation nocturne de l’allumeuse qui, tous les soirs, le fixe d’un œil complice en enlaçant une autre conquête masculine.


Cette éducation est sentimentale dans le même temps, et l’on ne peut éviter, en évoquant de Mes petites amoureuses, d’évoquer ce passage final symbolique de l’autre côté de la rive, où, sous l’allée venteuse de platanes longeant la route vers Salinas, Daniel s’emplit de courage pour enlacer la petite noiraude sur laquelle il avait cristallisé dans la chorale. La suite, une douzaine de minutes en état de grâce, est ce qu’Eustache (donc le cinéma français) a calmement filmé de plus soufflant, de l’embrassade face à une caméra soudainement agreste, à la  confirmation de l’incompatibilité des attentes (pas moyen d’ôter sa tunique : il faut les fréquenter d’abord, elles veulent toutes se marier). Deux enfants qui n’en sont plus vraiment, allongés une dernière fois ensemble dans l’herbage.

En clôturant une première fois la barrière du jardin de sa grand-mère, Daniel laissait les enfants du quartier à leur jeu du furet (i.e : quittait ce territoire où eux peuvent encore avoir les yeux bandés). En revenant le temps des vacances, il est cette fois étranger au groupe, à la traîne à courir après une fille pas encore mûre pour ce genre d’enlacements, subrepticement mais définitivement isolé. Les forces du spectacle (le jeu du cirque qu’il réinterprétait pour des camarades conciliants) l’ont pour un temps, semble-t-il, abandonné. Mais la voix-off témoigne de ce qu’il a tout de même acquis quelque chose (bien que ce quelque chose soit aussi, d’une autre façon, une perte) : une capacité de commentaire, autre nom du désabusement. Daniel, ne serait-ce que pour lui-même (on se souvient du conseil de « vite se dépuceler de la bouche » que lui prodiguait un pote après une anecdote pourtant belle et juste), sait désormais faire plus que regarder - il peut dire. Sorti en salles en dernière place, ce « premier » épisode de l’entreprise autobiographique eustachienne, peut apparaître à la fois plus amer et plus optimiste, de par la force de discours dont le double-Léaud du cinéaste aura déjà fait preuve. Enfin, cessons de comparer, ratiociner, Mes petites amoureuses est, pour lui-même, un authentique et rare chef-d’œuvre absolu.

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La fiche IMDb du film

Introduction et sommaire de l'intégrale

Poursuivre avec Une sale histoire

Par Jean-Gavril Sluka - le 25 août 2014