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Critique de film
Le film

Mes meilleurs copains

L'histoire

Guido est le meilleur ami de Jean-Michel. Tout comme Richard, Antoine et Dany. Tous les 5 se sont connus dans les années 70, vivant en communauté et jouant ensemble dans un groupe de musique. 20 ans plus tard, ils sont toujours aussi unis, et c’est ensemble qu’ils vont assister au concert que donne à l’Olympia Bernadette Legranbois, ancienne membre de l’équipe devenue une star. Après le concert, Bernadette se fâche avec son producteur et mari, et rejoint la bande. Un week-end de retrouvailles débute, sous le signe des vieux souvenirs, de quelques querelles et surtout de l’amitié profonde qui les unit.

Analyse et critique

A partir de Papy fait de la résistance, sommet de drôlerie et d’insolence qui lance réellement sa carrière, on peut considérer la filmographie de Jean-Marie Poiré comme une succession de comédies toujours plus énormes dans leur production, comme si l’idée d'en mettre plein la vue du spectateur dominait absolument dans l’esprit du réalisateur comme dans celui de son co-auteur et acteur fétiche à partir de ce moment-là, Christian Clavier. Cette intention n’est absolument pas à juger négativement de prime abord - elle donnera l’excellent Papy et le très bon Twist Again à Moscou comme l’indigeste Opération Corned beef - mais il est alors difficile d’imaginer que puisse exister dans la filmographie du cinéaste, hormis concernant ses petits films de début de carrière, un film touchant, personnel et quasi minimaliste. C’est pourtant le cas de Mes meilleurs copains, qui ne ressemble absolument pas aux autres films de leurs auteurs tout en étant probablement leur production la plus personnelle.

Le film naît d’une discussion entre Clavier et Poiré, le premier demandant au second ce que sont devenus les anciens membres des Frenchies, groupe de glam/hard rock des années 70 plutôt sympathique, dans lequel le futur cinéaste chantait sous le nom de Martin Dune. Poiré lui raconte ses débuts et son passage aux Etats-Unis, les producteurs, son départ du groupe pour mener sa carrière cinématographique, le passage dans le groupe de Chrissie Hynde qui deviendra la star que l’on sait avec les Pretenders, et le retour à une vie normale de ses anciens camarades, pendant que Clavier raccorde ce récit avec ses propres débuts dans le théâtre amateur. La trame de Mes meilleurs copains est née, récit d’amitié et de retrouvailles qui questionne la notion d’art et de réussite, et évoque les bouleversements sociaux et moraux qui séparent le début des années soixante-dix de la fin des années quatre-vingt.


Poiré se montre très ambitieux pour raconter cette histoire, envisageant même dans un premier temps de tourner le film en anglais et de confier le rôle féminin à Bette Midler, encore auréolée de sa performance remarquée dans The Rose. Les producteurs ne suivront pas cette idée, mais Poiré parviendra en revanche à imposer le passage au noir et blanc ou au sépia pour les flash-back, ce qui contribue à l’humeur mélancolique du film et lui donne une certaine élégance visuelle. Avec assez peu de décors et une mise en scène particulièrement sobre, Poiré joue cette carte de l’élégance pendant toute la durée du film, appuyant uniquement par la mise en images l’évolution du monde, et de ses personnages, en une petite vingtaine d'années. Intelligemment, ce n’est pourtant pas un film absolument nostalgique que met en scène Poiré. Il n’y a pas de meilleur période ou encore moins la volonté de dire "c'était mieux avant", mais le simple constat de la mutation des hommes et de la société. Les années 70 sont décrites dans le film comme une période de liberté apparente, ce que ne confirment pas forcément les faits. On voit la liberté sexuelle, mais aussi la jalousie maladive d’Antoine et les complexes de Jean-Michel. On voit le bouillonnement culturel de l’époque, qui s’illustre entre autres par certains morceaux de l’excellente bande originale, mais qui se concrétise essentiellement dans le récit par un théâtre de rue se voulant révolutionnaire mais qui ne parle pas au peuple et par les films super 8mm en double exposition de Guido, finalement bien plus pornographiques qu’artistiques. Un regard assez rare dans le cinéma français, qui se retourne assez rarement sur cette période, et qui, quand il le fait, l’idéalise ou la méprise sans le recul proposé par Mes meilleurs copains, qui propose une vision apaisée et distanciée de l’époque, en illustrant toute son ambiguïté. Cet effet est encore renforcé par la voix off - celle de Jean-Michel/Christian Clavier - qui traduit le regard, certes impliqué du personnage, mais 20 ans plus tard. De son point de vue, il s’agit surtout d’une époque de tous les possibles, par le contexte de la période mais aussi et peut-être surtout parce qu’il y avait la jeunesse.


Aussi intéressante est la partie contemporaine, qui montre ce que sont devenus les idéaux des années 70, et comment la vie des personnages s’est développée à partir de ce passé. Hormis le personnage de Dany, sur lequel nous reviendrons, tous sont « rentrés dans le rang". Les anciens maos sont devenus dentistes, patrons ou publicitaires. Une situation qui fait écho à celle de François, évoquée dans la fameuse scène du repas de Vincent, François, Paul et les autres. Et comme Claude Sautet, Poiré ne juge pas ses personnages. Ils ont évolué avec la société, l’âge et les accidents de la vie, mais chacun reste tout aussi attachant dans les flash-back que dans la partie contemporaine, leur humanité restant la même malgré le temps qui passe. C’est cet amour du cinéaste pour ses personnages qui se transmet totalement au spectateur, qui fait la force de Mes meilleurs copains. Il faut saluer la qualité d’écriture de chacun des protagonistes et de leurs interactions. On ressent, dans chaque plan, l’amitié qui les unit. On sent que les non-dits que va faire éclater durant le week-end la présence de Bernadette en les replongeant dans leur passé sont plus dus à la volonté de ne pas blesser l'autre qu’à des relations qui se seraient distendues. Comme Sautet et Yves Robert avant eux, Poiré et Clavier mettent le doigt sur ce qui fait l’amitié : la bienveillance, la complicité, le plaisir simple d’être ensemble, comme l’illustre le retour de l’hôpital, lorsque le groupe rassure Antoine de quelques mots simples après l’avoir taquiné. Cette qualité d’écriture permet aussi aux auteurs de faire passer via leur personnages quelques constats sur la société des années 80, sans se lancer dans de grandes diatribes pompeuses. C’est l’évolution matérialiste de Richard, devenu chef d’entreprise, c’est le conformisme des mises en scène d’Antoine dans le théâtre subventionné ou les clichés de la psychanalyse entamée par Jean-Michel. C’est aussi l’évocation du SIDA, sans militantisme ni pathos, un sujet qui, en 1989, n’a probablement jamais été abordé si directement avec le personnage de Guido, interprété avec subtilité et sobriété par Jean-Pierre Bacri, remarquable.


Nous pourrions utiliser le même qualificatif pour l’ensemble du casting. Seul membre de la troupe du splendide, Christian Clavier - lui aussi parfaitement sobre, il faut le souligner - s'est entouré de comédiens aux horizons divers et tous au sommet de leur forme, que ce soient Philippe Khorsand, Gérard Lanvin ou Louise Portal, qui se glisse parfaitement dans le rôle de Bernadette Legranbois, à la fois exubérante et authentique. Et puis il faut parler du personnage de Dany et de son interprète, Jean-Pierre Daroussin. Jean-Marie Poiré le considère, à juste titre, comme « le fil conducteur du film ». C’est après de nombreux essais, et notamment le refus de Michel Blanc, que Daroussin est choisi pour l’un de ses premiers grands rôles au cinéma. Il insuffle son côté lunaire à un personnage qui l’est tout autant, comme le montre la très belle scène où il nous est présenté, jouant seul de la guitare sur les bords du canal de l’Ourcq, comme si le temps était suspendu. Dany, lui, ne bouge absolument pas entre les flash-back et les scènes contemporaines. Il reste un être pur, dénué de toute méchanceté ou de toute ambition. Il est au cœur de l’autre sujet du film, une réflexion sur la réussite artistique : il aurait pu faire carrière lorsque Bernadette est débauchée par un producteur qui lui promet une carrière internationale. Mais il ne regrette pas de ne pas avoir pu en profiter, il préfère l’amitié à la carrière, exemple absolu d’intégrité. Cette partie de l’intrigue montre la dimension impitoyable du business musical, tout en n’occultant pas le manque de talent des membres du groupe, hormis Dany. Ainsi le producteur, qui pourrait être un requin caricatural, est à la fois le requin typique est aussi un homme lucide sur le potentiel de chacun. Les amis n’auraient sans doute pas réussi, et leur amitié est sans doute bien plus forte que leur talent musical. Et pourtant, en tant que spectateur, nous nous prenons tout de même à rêver, quand on voit la foi avec laquelle ils jouent dans les séquences de flash-back. Poiré rêve peut-être aussi à un destin différent pour ses personnages, et par extension pour lui, lorsqu’il conclut son film sur le With a Little Help from my Friends de Joe Cocker - la seule version qui vaille - qui exprime par ses paroles l’amitié qui lie les personnages mais qui fait également écho à la performance mythique du chanteur à Woodstock, une des incarnations absolues de l’expression musicale de l’époque qu'aurait voulu atteindre notre groupe d'amis.


Mes meilleurs copains s’inscrit dans la tradition des films de potes français, et s’il peut prendre place sans rougir au côté des plus belles réussites du genre, c’est grâce à la qualité de l’écriture des personnages et de leur interprétation. Humour et émotion sont présents, et le film offre un joli regard sur son époque. Mais, après le succès de Papy fait de la résistance, le public n’attendait plus du duo Poiré/Clavier que des comédies pures. Tout comme les producteurs. Logiquement, Mes meilleurs copains ne fonctionnera pas lors de sa sortie, avant d’acquérir avec le temps une aura tout à fait légitime. Poiré et Clavier, eux, ne reviendront pas à un cinéma aussi intimiste. On peut le regretter, mais il faut surtout se réjouir de profiter encore et encore de ce film réconfortant.

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La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 30 juin 2020