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Critique de film
Le film

Mes chers amis

(Amici miei)

Partenariat

L'histoire

Cinq quinquagénaires, un journaliste, Perozzi, un chirurgien, Sassaroli, un noble ruiné, Mascetti, un patron de café, Necchi, et un architecte, Melandri, font des virées de potaches, remplies de blagues.

Analyse et critique

Le testament d’un grand cinéaste et le renouveau d’un autre, voilà comment on pourrait résumer la genèse de Mes chers amis. Le film naît de l’amitié liant Pietro Germi à Mario Monicelli depuis de longues années. Monicelli eut un rôle crucial dans le tournant de carrière qui voit Germi passer à la comédie avec la réussite que l’on sait pour le génial Divorce à l’italienne (1961). Pietro Germi n’est pas au départ un cinéaste particulièrement porté sur le rire, hormis Mademoiselle la présidente, et sa filmographie est dans un premier temps essentiellement constituée de mélodrames sociaux qui suivent le mouvement néoréaliste. Il rencontrera le succès, et les récompenses seront nombreuses durant cette période avec Au nom de la loi (1949) recevant le "Nastro" d'argent spécial pour sa haute qualité artistique, Le Chemin de l'espérance (1950) l'Ours d'Argent du Festival de Berlin ou encore Traque dans la ville (1951) obtenant le Prix du Meilleur Film Italien à la Mostra de Venise. Malgré une certaine popularité surtout due à ses prestations d’acteur - notamment dans le magnifique Le Disque Rouge (1959) en patriarche bourru -, Germi dégage plutôt une réputation d’intellectuel austère, et pour ce cinéaste engagé souhaitant l’impact le plus fort pour son message, cette image est un sérieux frein. Parallèlement, le grand public lassé du néoréalisme se dirigera dans un premier temps vers le "néoréalisme rose", une vague de films croisant codes du néoréalisme (imagerie documentaire, acteurs amateurs) et comédie durant les années 50 dans la série des Pain, amour et fantaisie de Luigi Comencini et Dino Risi, Gendarme et voleur (1951) de Mario Monicelli et Steno, ou encore Dommage que tu sois une canaille (1955) d'Alessandro Blasetti. Tous ces films aboutiront à l’avènement de la Commedia all'italiana en fin de décennie avec le triomphe du Pigeon (1958) d’un Mario Monicelli, qui enfonce le clou l’année suivante avec La Grande Guerre (1959).

Provocatrice, hargneuse et cruelle dans l’expression de son humour dévastateur, la comédie à l’italienne est portée par une exceptionnelle génération de comédiens transformistes (Mastroianni, Gassman, Alberto Sordi) et de cinéastes n’attendant que cette ouverture pour enfin donner leur pleine mesure comme Dino Risi et donc Mario Monicelli. Le message social est là mais asséné avec un ton qui parle au public et rend donc le sérieux d’un Pietro Germi quelque peu désuet. Le cinéaste entamera ainsi une longue réflexion et remise en question durant l’écriture de Divorce à l’italienne (au départ pensé comme un film sérieux), où les discussions avec Mario Monicelli le convaincront de donner un tour plus amusé mais tout aussi vindicatif à ses œuvres. Le film triomphera auprès du public et de la critique, bientôt suivi par Séduite et abandonnée (1964) et Ces messieurs-dames (1966) où les sujets audacieux et l’esprit caustique de Germi font merveille. Au début des années 70, le prestige de Pietro Germi demeure intact malgré l’accueil plus mitigé des œuvres ayant suivi Ces messieurs-dames tandis que Mario Monicelli aura signé des œuvres plaisantes (le savoureux Casanova 70) mais plus mineures, exception fait du diptyque L'Armée Brancaleone / Brancaleone s'en va-t'aux croisades (1966 et 1970) et Renzo et Luciana, merveilleux segment honteusement coupé par Carlo Ponti dans le film à sketches Boccace 70 (1962).

Pietro Germi avait le sujet en or de Mes chers amis pour se relancer, mais trop affaibli par la maladie et se sachant condamné décida d'en confier la réalisation à son ami Mario Monicelli (auquel dix ans plus tôt, et à nouveau en pleine crise personnelle, il tenta d'offrir Signore & Signori avant de reprendre le projet avec le résultat que l'on sait). Le film est donc un hommage de Monicelli à son ami disparu et bien difficile de démêler les apports de chacun. Le film dans sa narration plus lâche aurait constitué une vraie révolution pour un Germi, habitué dans ses comédies à s’articuler autour d’un grand sujet sociétal, tandis que Monicelli est un maître dans ce type de récit qui donne faussement l’impression de ne pas avancer pour se révéler à nous de manière cinglante (le final de La Grande Guerre notamment). L'institution du mariage, aliénante pour des hommes immatures en quête d'ailleurs, fut déjà malmenée dans Divorce à l’italienne et dans l'un des segments de Signore & Signori avec Gaston Moschin qu'on retrouve ici au casting. L'ironie mordante et le désespoir latent qui traversent le film sont aussi du pur Germi tandis que la tendresse, la formidable gestion et la complicité du groupe d'acteurs ainsi que la drôlerie en toute chose sont typiques de la patte de Monicelli. En tout cas l'union des deux hommes donne un résultat jubilatoire.


Sans ligne narrative définie, le récit accompagne les facéties de cinq quinquagénaires, qui pour contrebalancer un quotidien morne ont décidé de s'amuser de tout. Pour ce faire, ils s'engagent dans des périples rocambolesques et improvisés appelés tziganeries où ils multiplient les blagues potaches. Au fil des différents périples se dessine le portrait de chacun et c'est à celui qui se disputera l'existence la plus pathétique. On y trouve notre narrateur Perrozi (Philippe Noiret) journaliste solitaire méprisé par son fils terre à terre, le noble déchu et embrouilleur de première Macetti (Ugo Tognazzi), l'architecte doux rêveur Melandri (Gaston Moschin), le propriétaire de bar Necchi (Diulio Del Prete, moins fouillé que les autres) et le chirurgien farceur Sassaroli (Adolfo Celli). Le film s'inscrit dans la veine de ces films italiens des années 70 dépeignant une génération usée, revenue de tout et ne croyant plus en rien sinon se réfugier dans leur souvenirs (Nous nous sommes tant aimés de Scola) ou le suicide (La Grande bouffe de Ferreri). A la mélancolie et au nihilisme de ces œuvres, Monicelli oppose un humour dévastateur et offre une des comédies italiennes les plus drôles, inventives et irrévérencieuses de l'âge d'or. Les situations vont du plus simple et immédiatement tordant (le gag des baffes dans la gare, énorme) au plus alambiqué et tout aussi hilarant (le long canular final avec le malheureux Bernard Blier en apprenti dealer). Les acteurs s'en donnent à cœur joie lors de moments comiques étincelants tel cet hôpital traversé d'un tsunami par le passage des compères, les gags les plus visuels laissant place aussi à une inventivité verbale constante, notamment le phrasé improbable de Tognazzi qui en rendra fou plus d'un.



Sous l'humour un profond malaise se fait sentir néanmoins, autant par les comportements peu reluisant des héros que par cette société terne qui n'a plus rien à offrir. Le machisme et la vulgarité sont autant sources de rire que de vraie cruauté avec des personnages féminins tour à tour victimes (Milena Vukotic épouse sacrifiée de Tognazzi), harpies (l'amour de Moschin qui passe de la douceur romantique à l'exigence matérielle) ou bel objet indifférent avec la jeune et belle Titti. Le seul refuge sera donc le rire pour les héros dès lors vus sous un jour fort pathétique. Toutes leurs facéties ne sont qu'une sorte de baroud d'honneur rigolard en attendant la fin, qui va survenir de manière inattendue lors de la conclusion. Mais là aussi la tristesse passée, l'important reste de s'amuser : la preuve par une ultime scène où on aura rarement autant ri à un enterrement.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 17 décembre 2013