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Critique de film
Le film

Mère Jeanne des anges

(Matka Joanna od aniolów)

L'histoire

Pologne, XVIIème siècle. Le Père Suryn est envoyé comme exorciste dans un cloître dont les sœurs seraient possédées par divers démons. Plusieurs exorcistes s’y sont succédé sans résultats. Garniec, le curé et confesseur de la communauté, accusé de sorcellerie, est mort sur le bûcher peu de temps auparavant. A son arrivée, Mère Jeanne, la supérieure du couvent, provoque d’emblée le religieux. S’entame entre l’exorciste et la possédée un jeu vénéneux dont aucun ne sortira indemne.

Analyse et critique

Réalisé en 1961, Mère Jeanne des Anges (Matka Joanna od aniolów) est le septième film de Jerzy Kawalerowicz. A l’époque, le cinéaste commence tout doucement à se faire un nom. Son long métrage, L’Ombre (Cien) est sélectionné à Cannes en 1956, et surtout Train de Nuit (Pociag), en 1959, lui assure une certaine reconnaissance critique. Secondé au scénario par le cinéaste Tadeusz Konwiki, il adapte assez fidèlement un court roman du poète polonais Jaroslaw Iwaszkiewicz (1), l’éponyme Mère Jeanne des Anges paru en 1943 et directement inspiré de la fameuse affaire des possédée de Loudun mais transposée pour l’occasion dans la Pologne du XVIIème siècle.

« De saintes, elles n’ont plus que le nom. »

Entre 1632 et 1637, les Ursulines du couvent de Loudun défrayèrent la chronique d’une France toujours catholique, mais dont le clergé de plus en plus corrompu et dégénéré est loin de représenter l’exemple qu’il aurait dû être. L’habit étant régulièrement le refuge des jeunes filles qui n’avaient ou ne savaient trouver mari, les couvents sont alors plus souvent remplis de jeunes filles présentes plus par dépit que par réelle vocation. Mère Jeanne des Anges (2) affublée de difformités la rendant inéligible au mariage - elle était bossue (3) - faisait assurément partie de cette catégorie. " Pour celles qui n’avaient pas la vocation, la vie dans un couvent du XVIIème siècle était simplement une succession d’ennuis et de frustrations. " (4) - un terreau parfait pour des dérapages. Dès septembre 1632, devenue supérieure du couvent, Mère Jeanne, ainsi que plusieurs autres sœurs commencent à entendre des voix et, plus particulièrement, celle de leur ancien confesseur décédé à l’époque. Très vite, l’hystérie s’empare du couvent et le nom d’Urbain Grandier, curé influent du patelin, est soupiré par une ou plusieurs nonnes sous l’inspiration du démon Astaroth. Grandier, formé chez les Jésuites, est connu pour ses opinions trop peu tranchées (du moins aux yeux de sa hiérarchie) à l’encontre des protestants nombreux dans la ville, ou même pour un certain goût en faveur du sexe faible ; mais ce qui va précipiter sa chute, c’est assurément la croisade qu’il mène contre le Cardinal de Richelieu. Très vite, à l’initiative de ce dernier, un procès pour sorcellerie est ouvert contre le curé qui n’a guère de chance de s’en sortir face à l’adversaire qui l’oppose. Le 18 août 1634, Grandier meurt sur le bûcher en clamant son innocence. Sa mort ne mettra cependant pas un point final à l’affaire des possédées puisque les "possessions" perdureront jusqu’en 1637.


C’est peu de temps après la mort de Grandier que Iwaszkiewicz situe son récit avec l’arrivée au couvent du Père Surin (5) en renfort des quatre exorcistes déjà présents. Iwaszkiewicz prend un certain nombre de libertés en adaptant son récit en Pologne ; ainsi Jean-Joseph Surin devient le Père Suryn et Loudun est transformé en Ludyn près de Smolensk, tandis que Grandier est rebaptisé Garniec pour l’occasion. Il n’est dès lors plus fait mention de Richelieu. Ce qui intéresse l’auteur, ce n’est pas tant la relation de vérités historiques absolues, mais plutôt rendre le mieux possible l’étrangeté de l’histoire et ses implications. (6) En optant pour un dénuement tant dans sa mise en scène que dans ses décors, Kawalerowicz n’a d’autre but que de concentrer l’attention du spectateur sur les enjeux qui se jouent à l’écran et plus particulièrement sur l’humain. Nous sommes loin ici de la flamboyance hystérique et baroque que développera Ken Russell dix ans plus tard pour Les Diables (The Devils - 1971). La seule musique entendue est celle jouée au luth par la bohémienne qui tient la taverne ou quelques chants grégoriens lors des exorcismes. Le cinéaste réduit le décor au maximum, concentrant même l’action du livre en seulement trois lieux isolés au milieu d’un no man’s land désolé : le couvent, une auberge et, pour une courte mais importante séquence, la maison du rabbin constituant une quasi-unité de lieu pour toute l’action. Au milieu de cette étendue quasiment désertique où toute végétation semble bannie, le bûcher noirci où périt Garniec contraste avec les dominantes extrêmement blanches des décors du couvent. Même si l’origine historique du récit ne fait aucun doute, à aucun moment du film il n’est fait mention d’une date ; or, il faut bien se rendre compte que pour le spectateur de 1961 toujours coutumier des rites en latin dans l’Eglise (7), si l’on excepte le cheval comme moyen de transport qui date un peu le récit, celui-ci pourrait tout à fait être contemporain. Eliminant de la sorte un maximum de repères géographiques ou temporels, le cinéaste confère une certaine universalité à son propos ; du moins il en élargit le champ d’interprétation qui aurait été fortement restreint s’il avait gardé strictement les repères historiques liés aux faits. Il n’en donne que plus de force à son message.

« Faire régner Dieu par le Démon ? » - le curé

Avec un sujet comme celui-là, le film aurait pu être un brûlot contre l’obscurantisme, contre une période où l’Eglise se servait de l’accusation de sorcellerie et de pacte avec le Malin pour asseoir son autorité et accessoirement se débarrasser des gênants, contre « la Question » et autres pratiques qui pouvaient faire avouer ce qu’on veux à n’importe qui, mais tel n’est pas le sujet de Kawalerowicz pas plus qu’il ne l’était pour Iwaszkiewicz. Les deux hommes dans leurs œuvres respectives abordent le sujet par petites touches éparses, en soulignant par exemple le fait que Garniec est mort pour rien (« Ce curé, ils l’ont brûlé sans aucune raison. »), ou en faisant dire au curé du village en parlant des délires nymphomanes des religieuses lors des exorcismes et de l’attitude des exorcistes laissant faire cela dans l’enceinte de l’église : « Ils disent : Quand le peuple voit le Diable, il n’en croit que mieux en Dieu. »

Mais ce qui intéresse Kawalerowicz ici, c’est de parler de l’homme en tant qu’individu et de sa capacité à se libérer pour son bonheur. Le cinéaste définira ainsi son film : « Je voulais que ça soit un film sur la nature humaine et sur son autojustification contre les dogmes et les limitations qui lui sont imposés. » (8) Que ces dogmes soient religieux, philosophiques ou politiques l’importe peu ; l’individu ne lutte plus ici pour un idéal national ou religieux mais pour son accomplissement personnel ; pour la liberté (individuelle) contre l’enfermement dans les conventions. Kawalerowicz, en plus de jouer tout au long du film au travers de sa mise en scène sur ce contraste blanc / noir pour illustrer ces deux états antinomiques, en fait une magnifique métaphore avec ces deux plans consécutifs de l’envol des colombes que la caméra poursuit quelques temps, immédiatement suivi par le plan (fixe celui-là) de la grille de la clôture du couvent. D’un côté, il oppose la liberté (toute relative) des religieuses dansant et tournoyant sur elles-mêmes dans la lumière d’un jardin pourtant clôturé, libérées du joug religieux par leur statut de possédées, et l’enfermement du père Suryn dans ses certitudes dogmatiques, angoissé, se parlant à lui-même, double maléfique dans la pénombre de sa chambre. Cette lutte pour une certaine forme de liberté est ici incarnée par le Père Suryn (interprété magistralement par Miecislaw Voit), véritable personnage principal du film bien plus que Mère Jeanne. Celui-ci, bien qu’engoncé dans ses certitudes est d’emblée présenté comme quelqu’un d’angoissé, peu sûr de lui. Il se mortifie, jeûne, se flagelle, prie, demande qu’on prie pour lui, qu’on le bénisse. Il ira même demander de l’aide au rabbin voisin... « J’ai passé tout l’automne à jeûner et à prier. Je prie, je prie sans cesse et pourtant, j’ai peur » avoue-t-il au curé. Grand mystique, il est hanté par des démons intérieurs qui le harcèlent continuellement et qu’il combat avec force dans de longs monologues face à lui-même ou en se meurtrissant la chair. Il est emprisonné par ses désirs et ses pulsions parfois violentes dans une prison dont les murs dorés sont les règles fixées par son sacerdoce et sa foi. Mère Jeanne de son côté est libre. Elle a fait un choix. « C’est moi qui ouvre mon âme aux démons ! Toi, tu veux me rendre comme ceux qui errent sans but de par le monde. Tu veux me voir prier du matin au soir. (…) Si je ne peux pas être une sainte, autant être damnée. »


« L’amour est au fond de toutes les choses de ce monde. » - le rabbin

Mère Jeanne servira de catalyseur dans cette lutte que livre le jésuite. C’est dans ses conversations avec la jeune femme qu’il trouvera les réponses à sa tourmente et pourra progressivement, à mesure qu’un trouble amoureux naissant grandit en lui pour la supérieure, entrevoir l’issue du combat en prenant sur lui le fardeau de la religieuse. (9) Tiraillé entre ce désir naissant et ses limites morales autant que les interdits liés aux promesses faites lors de ses vœux, Suryn n’aura de cesse de fuir, allant jusqu’à installer une grille entre lui et la possédée. C’est celle-ci qui lui donnera une première clé en lui demandant ce qu’il ferait si Satan la quittait pour entrer en lui. Le rabbin, sorte d’incarnation de sa conscience (et interprété par le même acteur), lui donnera une justification à ses actes futurs par l’amour. (10) « Mes démons, c’est mon affaire ! Mon âme est à moi ! » crie-t-il à la face du Rabbin. Une façon de dire qu’il prend sa vie et son âme en main. Il sait qu’il devra faire un choix. Choix qu’il devra faire en son âme et conscience, mais ce sera par amour qu’il le fera. « Chaque chrétien, en sa conscience, définit la frontière entre le noir et le blanc. »

« Il ne peut posséder un homme contre sa volonté. » - le rabbin

Choisir de laisser le démon qui possède la religieuse s’emparer de son âme lui permet de libérer tant sa conscience - il le fait pour un bien, par amour - que ses pulsions les plus basses. Persuadé que sa damnation éternelle libérera définitivement la religieuse (11), il se laissera tenter par cette hache qui avait réveillé en lui d’anciens démons. (12) Cesser la lutte, laisser sa nature parler, le libèrera paradoxalement de tout le poids moral et religieux qui l’étouffait, tout en le menant à un funeste destin. « J’assume tous les péchés. »

« Si c’est Dieu qui a créé (le monde), pourquoi est-ce que tout va si mal ? Et la mort ? Et la maladie ? Et la guerre ? (…) Tout le mal que font les hommes n’est rien en comparaison du mal qui les travaille. » - le rabbin

Il est amusant de noter que finalement, la seule sœur qui ne sera pas possédée est la sœur tourière, la gardienne des clés, la seule à avoir mis de côté les règles pour s’épanouir un temps hors du couvent. Le film se termine lorsque cette dernière retrouve le couvent sur l’image de cette cloche sonnant à la volée pour appeler les égarés. La précision de la mise en scène et de l’interprétation participent grandement à la force du film. Kawalerowicz usant autant les cadrages et autres procédés de mise en scène que les silences pour faire passer la tension et les émotions qui traversent le film. Miecislaw Voit incarne un Père Suryn habité avec une réelle intensité communiquant, une foule de sentiments par un simple regard ou un simple geste. Un jeu tendu contrastant avec celui tantôt fiévreux tantôt retenu de Lucyna Winnicka dans le rôle titre.

Classique du cinéma polonais, Mère Jeanne des anges est une œuvre singulière qui interpelle toujours plus de cinquante ans après sa sortie. A découvrir ou redécouvrir de toute urgence.

(1) Important écrivain polonais né en 1894 en Ukraine. Il laisse derrière lui une œuvre importante constituée tant de prose que de poésie. Grand voyageur et amateur de littérature européenne, il séjournera entre autres à Bruxelles en tant que diplomate. Il apparaît en 1979 dans l’adaptation par Andrzej Wajda d’un de ses récits datant de 1933 : Les Demoiselles de Wilco (Panny z Wilka). Publié en Pologne en 1943, Mère Jeanne des anges fut édité en France en 1959 par Robert Laffont, puis dans le Bibliothèque Marabout en 1970.

(2) Mère Jeanne des Anges, née Jeanne de Belciel en 1602, fille de Louis de Belciel, Baron de Coze et de Charlotte Goumart d’Eschillais. Huxley la présente ainsi : « Elle avait le visage assez joli, mais le corps menu, presque au point d’être naine et légèrement difforme - vraisemblablement en raison de quelque affection tuberculeuse. L’instruction de Jeanne n’avait été que légèrement moins rudimentaire que celle de la plupart des jeunes filles de son époque ; mais elle possédait une intelligence native considérable, jointe, toutefois à un tempérament et à un caractère qui avait fait d’elle un fléau pour autrui, et pour elle-même sa pire ennemie. »

(3) Difformité qui fera que, tant Iwaszkiewicz dans le livre que Kawalerowicz dans le film, feront dire à la bohémienne en prédisant l’avenir à Suryn un prémonitoire : « Pauvret ! Oh, pauvret ! Tu aimeras une bossue ! » Malheureusement, peut-être sur les conseils de Kawalerowicz, la comédienne Lucyna Winnicka qui incarne Mère Jeanne gommera cet état de fait dans son jeu, contrairement à Vanessa Redgrave dans le film de Russell, rendant cette terrible réplique pour ainsi dire caduque.

(4) Aldous Huxley dans son livre Les Diables de Loudun (Plon - 1953) où il cite également le Père de la Colombière : « …que les maisons religieuses sont remplies de personnes qui gardent leur règles, qui se lèvent, qui vont à la messe, à l’oraison, à confesse, à la communion parce que c’est la coutume, que la cloche sonne et que les autres y vont. Le coeur n’a presque point de part à ce qu’elles font. »

(5) Surin est un contemporain de Grandier, mais là où ce dernier est entré dans le clergé séculier, Surin est resté toute sa vie dans la Compagnie de Jésus.

(6) « En transposant l’action sur les confins orientaux de la République de Pologne, je n’avais pas d’autre but que de mieux réaliser ainsi moi-même toute leur étrangeté. Cependant, la transformation (…) entraîna accidentellement quelques inexactitudes historiques (…). J’ai préféré ne pas retoucher ces détails (…). Les imperfections et articulations mal jointes de ce récit ont pour moi un charme particulier. Que le lecteur partage mon opinion ou pas, c’est évidemment une autre histoire qui m’indiffère totalement à l’heure où j’écris ces lignes. » Iwaszkiewicz en 1943 dans le préambule à son livre.

(7) Le Concile Vatican II se terminera seulement après 1965. La langue officielle de l’Eglise catholique est, en 1961, encore et toujours le latin.

(8) Cité par Jacek Fuksiewicz dans Le Cinéma Polonais (Edition du Cerf - 1989).

(9) A la manière du Père Karras dans L’Exorciste de William Friedkin.

(10) « L’amour chasse le mal » dira-t-il en prière devant une Mère Jeanne des Anges le dévisageant les yeux brillants. « L’amour rachète tout » lui dira-t-il encore plus tard.

(11) « Je sais que si tu me quittes, tu rentreras en Mère Jeanne. Reste ! Qu'elle soit libre, elle. Qu’elle soit sainte ! »

(12) « Mais pendant le court moment qu’il avait tenu la hache en main, des souvenirs anciens, et bien oubliés croyait-il, l’avaient assailli. Il avait reconnu une arme et senti comme elle collait bien à son bras, de manière à ne plus faire qu’un avec lui. Il avait eu une brusque envie de faire un grand geste du bras armé. » - Mère Jeanne des Anges (Jaroslaw Iwaszkiewicz - Marabout 1970)

Dans les salles

DISTRIBUTEUR : BABA YAGA

DATE DE SORTIE : 5 Juin 2013

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Par Christophe Buchet - le 14 mars 2013