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Critique de film
Le film

Mélodie pour un tueur

(Fingers)

L'histoire

Jimmy Angelelli (Harvey Keitel) est un jeune New-yorkais habité par deux passions : le piano qu’il pratique en vue d’une audition et la musique soul, rock des Jamies ou des Drifters. Le père de Jimmy (Michael V. Gazzo), petit caïd sur le déclin, peine à récupérer son argent auprès des truands de Manhattan. Il demande à Jimmy de s’en mêler...

Analyse et critique

Réalisé en 1978, Mélodie pour un tueur s’inscrit dans la lignée des premiers films new-yorkais de Martin Scorsese. Au début des années 70 et sous l’impulsion de John Cassavetes, Scorsese avait créé un nouvel univers urbain, violent, passionné, et donné naissance à quelques œuvres fondatrices du "Nouvel Hollywood" parmi lesquelles Who’s That Knocking at My Door ?, Mean Streets et Taxi Driver.

Dans le sillage de Scorsese, de nombreux cinéastes ont tentés de profiter de cette nouvelle vague pour développer leurs projets. En 1974, James Toback écrit le scénario du Flambeur (1974, Karel Reisz) et remporte un beau succès. Fort de cette réussite, le scénariste rédige un nouveau script dont il assurera également la réalisation : Mélodie pour un tueur. Avec ce film, James Toback développe une vision urbaine assez proche de celle de Scorsese : tourné dans Manhattan, Mélodie pour un tueur décrit un univers composé d’espaces restreints (le ciel y est presque invisible) et peuplé d’une faune de petites frappes et de jeunes prostituées. En mouvement permanent, la ville est filmée comme une fourmilière bruyante et menaçante au sein de laquelle les hommes ne peuvent trouver de calme que dans l’intérieur de leurs appartements.

C’est dans le sien que Jimmy, le héros du film, tente de s’extirper de ce monde violent en jouant du piano. Ce personnage, tout en dualité, est au cœur du film. Génie du piano incapable de développer ce don en-dehors de chez lui, Jimmy se transforme dès qu’il est au contact de la rue. Comme le chante Bruce Springsteen, « It’s hard to be a saint in the city » ; et dés que les pieds de Jimmy se posent sur bitume, il se métamorphose en jeune chien fou. Cette caractérisation évoque celle de "Johnny Boy", ce jeune délinquant interprété par Robert de Niro dans Mean Streets. Mais à la différence de Johnny, Jimmy veut se sortir de sa condition de caïd. Viscéralement attaché à son père, ne supportant pas l’injustice et doté d’un caractère violent et compulsif, il n’a malheureusement pas les armes pour résister à sa folie. Jimmy est l’archétype du héros des années 70 : à l’instar de Clyde Barrow (Bonnie and Clyde, 1967) ou de Travis Bickle (Taxi Driver, 1976), c’est un jeune homme incapable de trouver l’épanouissement sexuel et obligé d’exploser à travers des actes de violence. Il symbolise toutes les difficultés de l’homme moderne dans un monde en plein chambardement moral et politique.

Dans le film de James Toback, la musique a une grande importance. A l’instar des films de Martin Scorsese, elle participe à l’ambiance moderne et urbaine du récit et lui donne un certain tempo. Mais dans Mélodie pour un tueur, la musique est également un rempart et une échappatoire. Jimmy joue du piano pour échapper à sa condition et se promène avec un poste HIFI qu’il utilise comme un bouclier. Volume à fond, il écoute les tubes du moment et se construit une sorte de bulle. Quand un client du restaurant (où il a l’habitude de se rendre avec son père) se plaint du bruit occasionné par la musique, Jimmy lui saute à la gorge et déclenche une bagarre générale. Jimmy est un inadapté, il ne développe aucune relation sociale (il n’a aucun ami) et vit des aventures pour le moins compliquées avec les femmes...

Pour interpréter ce personnage complexe, James Toback a fait appel à Harvey Keitel. Découvert par Martin Scorsese (Who’s That Knocking at My Door ?), il impose rapidement sa carrure patibulaire et son accent de Brooklyn. Dans Mélodie pour un tueur, il incarne un rôle très proche de ceux qu’il avait joués chez Scorsese. A ses côtés, nous remarquons des fidèles du cinéma de Francis Ford Coppola : Michael V. Gazzo (le père de Jimmy), Danny Aiello et Dominic Chianese jouaient tous les trois dans le deuxième opus du Parrain. Ils interprètent à la perfection ces "goodfellas" new-yorkais... Enfin, un autre comédien se démarque dans le rôle du "mac" : Jim Brown. Ancien sportif de haut niveau et figure emblématique de la Blaxploitation, Jim Brown avait crevé l’écran en 1968 dans Les Douze Salopards de Robert Aldrich. Sa participation à Mélodie pour un tueur souligne l’intérêt de James Toback pour la culture afro-américaine qu’il considère comme « l’antidote à la médiocrité de la classe moyenne blanche. » La place des Noirs dans la société américaine et les relations qu’ils entretiennent avec les Blancs est d’ailleurs l’une des thématiques principales de ce cinéaste. En 1999, il réalise Black and White qui évoque avec subtilité les rapports conflictuels entre les communautés noire et blanche aux Etats-Unis puis Tyson (2009), un documentaire sur le célèbre boxeur.

Si Mélodie pour un tueur n’atteint évidemment pas la virtuosité de ses modèles "scorsesiens", il dégage néanmoins une ambiance "seventees" attachante et nous permet de suivre un personnage fascinant, Jimmy Angelelli. Et quand ce personnage est interprété par un comédien de la trempe de Harvey Keitel, il serait bien dommage de bouder son plaisir. En 2005, Jacques Audiard s’est emparé du film de James Toback pour en signer un formidable remake avec Romain Duris et Niels Arestrup : De battre mon cœur s’est arrêté. Une preuve supplémentaire des qualités de ce film rare...

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Dans les salles

Film réédité par Solaris Distribution

Date de sortie : 6 juin 2012

La Page du distributeur

Par François-Olivier Lefèvre - le 6 juin 2012