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Critique de film
Le film

Max et les ferrailleurs

L'histoire

Max était juge d'instruction. Traumatisé d'avoir dù libérer un prévenu dont il était convaincu de la culpabilité, il a abandonné sa carrière pour devenir flic. Un flic obsédé par le flagrant délit. Après un nouveau braquage meurtrier qui l'a vu arriver quelques instants trop tard, il décide de créer son propre flagrant délit. En manipulant la séduisante Lily, une jeune prostituée, il va tendre un piège à une bande de petits délinquants en leur donnant l'idée de braquer une banque...

Analyse et critique

En 1965, l'échec relatif de L'Arme à gauche avait failli mettre un terme à la carrière de réalisateur de Claude Sautet, affecté moralement et ruiné. Heureusement, le triomphe des Choses de la vie en 1970 changera sa destinée et donnera naissance a un ton particulier, indissociable de la suite de la filmographie du cinéaste. Au cœur de ce succès, un couple d'acteurs mythiques pour la première fois associés à l'écran : Romy Schneider et Michel Piccoli. Pour son film suivant, Claude Sautet retrouve ce duo. Hélène et Pierre, le couple bourgeois des Choses de la vie, deviennent Lily et Max, une prostituée et un flic pervers, comme dans un troublant effet de miroir qui nous montrerait la face noire de la vie. Max et les ferrailleurs sera le film le plus sombre, et peut-être le plus atypique, de la carrière de Claude Sautet. Un de ses plus personnels aussi.

Si l'on exclut Bonjour sourire, film navrant que Sautet fut dans l'obligation de tourner au début de sa carrière et qu'il reniait, on peut schématiquement découper sa carrière en trois étapes. Le temps des polars d'abord, avec le remarquable Classe tous risques et le plus anecdotique L'Arme à gauche, puis la période Dabadie, incarnation la plus fameuse de son œuvre, qui court des Choses de la vie à Garçon, et enfin une trilogie finale, plus intimiste, plus personnelle, qui culminera avec Nelly et Monsieur Arnaud. Au cours de la deuxième période, Max et les ferrailleurs détonne. La patte de Jean-Loup Dabadie est là, les acteurs habituels aussi, mais le ton change, il se fait plus pessimiste. L'intrigue fait penser au polar, les thématiques font écho à celles qui domineront la fin de carrière du cinéaste. Sautet livre déjà un film somme, qui fait figure de pivot de sa carrière.

Avant même la mise en chantier des Choses de la vie, la genèse de Max et les ferrailleurs débute par la découverte d'un livre signé Claude Néron qui avait attiré l'attention de Claude Sautet. Ce qui lui plait dans cette œuvre, c'est le monde décrit par Néron, celui de la banlieue, qui l'a vu naître et dans lequel il se reconnait. Surtout, il y voit l'opportunité de placer à l'écran un personnage aussi singulier que celui de Max, aussi pervers qu'idéaliste. Pour comprendre cet intérêt, il faut faire un bond en arrière dans la biographie de Claude Sautet. Homme de gauche, il fut dans sa jeunesse engagé dans les mouvements communistes, où il rencontre des théoriciens fanatiques dont la perversité le glacera d'effroi. Il conservera ses convictions mais abandonnera rapidement le militantisme, effrayé par ce genre de personnages. Il retrouve en Max cette dimension qui le fascine depuis lors : la "perversité des théoriciens", qui mène les idéalistes aux pires des manipulations pour atteindre leurs objectifs. Effectivement, quelle plus belle incarnation de cette folie que Max. Au nom de grands principes, Max est un flic prêt au pires extrémités. Il nous est présenté comme un ancien juge, particulièrement marqué par une affaire au cours de laquelle il s'est vu obligé de libérer l'homme qu'il croyait coupable, faute de preuve. Démissionnaire, il est devenu policier, un policier obsédé par le flagrant délit. Le point de départ des événements que nous conte le film, c'est un braquage qui tourne mal. Les policiers arrivent quelques minutes trop tard, ne pouvant prendre les criminels sur le fait. Un échec qui semble s'ajouter à de nombreux autres pour le policier qui mène l'opération, Max, qui avait tout prévu cette fois-ci pour réussir. Le policier nous est présenté comme un homme qui vit dans la frustration, dans l'obsession. Il veut donner une leçon aux criminels en réussissant un coup. Ce nouvel échec fait basculer définitivement Max vers un comportement extrême. Faute de pouvoir obtenir le flagrant délit dont il rêve, il va le créer de toutes pièces, quelles qu'en soient les conséquences. Dans ce moment de frustration, le hasard va mettre sur sa route Abel, un ancien camarade qu'il feint de ne pas reconnaître. C'est la première illustration du caractère néfaste de Max. Chez Sautet particulièrement, qui place l'amitié au cœur des valeurs humaines, ne pas reconnaître un ami est un fait grave. Il marque au fer rouge le portrait du personnage.

Abel, impeccablement interprété par Bernard Fresson, un habitué du cinéma de Sautet, vit de petits expédients. Il est un ferrailleur, il commet avec ses amis de petits délits pour de petits profits. Max va avoir l'idée de faire passer un cap à cette bande, en faisant naître chez eux l'intension de commettre un braquage, dont il prendra soin de déterminer tous les détails. Non seulement il va s'acharner sur un ami, mais en plus c'est une proie fondamentalement minable qu'il va manipuler pour obtenir un "beau flagrant délit", comme il le qualifie. Michel Piccoli est formidable dans le rôle de Max, un des personnages de sa carrière. Pourtant, les producteurs pensaient à Delon ou Montand pour interpréter Max, mais leur refus a permis à Sautet de proposer le rôle à l'acteur des Choses de la vie, qui s'impose comme une évidence pour un tel personnage. Il habite tant ce dernier que Sautet fut d'ailleurs frappé dès le premier jour lorsqu'il vit l'acteur arriver dans son costume noir, déjà imprégné de la psychologie de Max. Piccoli donne une dimension supplémentaire à Max et les ferrailleurs, son inoubliable performance en est l'une des forces les plus marquantes. Mais c'est sa confrontation avec Romy Schneider qui fait véritablement entrer le film dans la légende.

A l'origine le personnage de Lily était peu étoffé, mais alors que Claude Sautet lui présente le scénario, Romy Schneider veut absolument l'interpréter. Pour l'actrice qui a construit sa notoriété avec Sissi, incarner une prostituée est l'occasion de rompre définitivement avec cette image qui lui colle à la peau. Elle va trouver dans Max et les ferrailleurs la plus belle occasion d'exprimer son talent, et d'illuminer l'écran de sa beauté. Lily est la jeune femme qui partage la vie d'Abel. Immigrée d'Allemagne, où elle était exploitée, elle a trouvé avec Abel et sa bande une liberté et un statut qu'elle ne connaissait pas. Elle continue à se prostituer mais elle nous est montrée comme une femme libre, qui mène sa vie en toute indépendance. Elle est la lumière de la bande des ferrailleurs, le personnage central autour duquel tourne le petit monde d'Abel. Max le comprend bien, et va se servir de la jeune femme pour exécuter son plan. Max se fait passer pour un client et va nouer petit à petit une relation intime avec Lily, même s'il ne couchera jamais avec elle. Leurs rapports sont étranges. Max, issue d'une famille riche, est un policier à l'abri du besoin. Il est généreux avec Lily. Même si son comportement est parfois insultant, il gagne son amitié, la traitant avec maints égards. Leur relation est complexe, à la mesure de la perversité de Max. Elle est notamment illustrée par une magnifique scène, l'une des plus marquantes de l'œuvre de Claude Sautet. Elle nous montre Lily  prenant un bain, photographiée par Max dans la baignoire. Une mise en images de toute la bizarrerie de Max, qui ne touche jamais Lily mais est peu à peu fasciné par sa beauté. Comment ne pas l'être d'ailleurs. Romy Schneider aura rarement été aussi belle que durant ses quelques instants, son regard aussi séduisant. Une scène qui à elle seule valait de tourner un film et qui reste gravée à jamais dans la mémoire de tout spectateur. Lily finit par admirer Max. Celui-ci se fait passer pour un banquier, et va insidieusement faire naître en elle l'idée du casse. La richesse de Max rabaisse Abel dans l'esprit de Lily, elle lui reprochera de ne pas aller chercher l'argent où il se trouve. C'est ainsi qu'il est peu à peu convaincu  par sa belle de se lancer dans un braquage. Et il va bien évidemment choisir la banque supposée de Max, sur les détails communiqués par le policier à Lily. Une nouvelle trahison pour Max, qui après avoir fait d'Abel sa cible, a exploité l'amitié de Lily pour refermer son piège. Mais cette fois-ci, son armure s'est enfin fêlée. L'amitié que lui a donnée cette femme, lui qui est si solitaire, et le baiser qu'elle a réussi à lui arracher l'ont changé. Et cette relation lui ouvre les yeux sur l'horreur de sa démarche. Son triomphe ne le réjouira pas, et son aventure se conclura dans un ultime renversement qui le condamnera mais le lavera des ses péchés moraux.

A la simple lecture du fil rouge scénaristique de Max et les ferrailleurs, on pourrait tenter un audacieux parallèle avec d'autres films policiers des années 70, notamment américains, mettant en scène des policiers brisant les limites de leur fonction pour imposer leur conception de la justice. Evidemment, Claude Sautet aborde le problème d'une toute autre manière, et surtout en tire des conclusions bien différentes. Il est évident que, pour lui, Max est dans l'erreur. Ce qui l'intéresse devient l'analyse d'un tel personnage, comme l'annonce les premières scènes du film, qui introduisent le flash-back qui va constituer la majeure partie du film comme une tentative d'explication des agissements d'un flic pas comme les autres. Le réalisateur se pose en chirurgien du comportement de son personnage, il ausculte Max pour poser une réflexion sur tous les absolutistes, les idéalistes fous prêts à tout pour imposer leurs vues. Il le montre en rupture avec toutes les valeurs qu'il défend. Celle de l'amitié, nous l'avons vu, mais aussi toutes celles qui caractérisent la vie selon Sautet. Les scènes de repas, de bistrots et de fêtes, qui symbolisent tant sa vision de l'existence, sont absentes du côté de Max. On ne les voit que du côté des ferrailleurs, les seuls personnages qui rient, les seuls qui se disputent aussi. Imperméable à la vie, Max l'est aussi à l'amour. Il repousse tout contact physique avec Lily, mais aussi tout sentiment. On ne pourra pas vraiment parler de personnage impuissant, Sautet en refusant lui même l'idée dans ses propos ultérieurs, mais il n'est pas interdit de tracer un parallèle avec Stéphane, le personnage de Un cœur en hiver, qui se ferme lui aussi à l'amour par jusqu'au-boutisme moral. Il y a une peur des femmes chez Max, qui sera ébranlée par Lily. Cela ne l'empêchera pas de mener sa machination à terme, mais cela explique sa réaction finale, en forme d'autopunition masochiste de son comportement. Sautet ne tourne pas un polar au sens propre du terme. Il en emploie l'intrigue et les codes, notamment lors de la scène du braquage, remarquablement menée, mais il s'intéresse surtout aux Hommes. Sa grande interrogation, c'est de se demander jusqu'où peut aller un homme lorsqu'il se prend pour un justicier. Et surtout à quel point un idéalisme absolu est compatible avec des valeurs humanistes. Ici, l'extrémisme de Max va jusqu'à un refus complet de ce qui pour le cinéaste incarne la vie. Le comportement de Max l'exclut de l'humanité selon Sautet. Mais, comme toujours dans son cinéma, un sursaut final lui offrira une nouvelle chance, non pas de se racheter, mais au moins de regagner une dimension humaine. Lily illustrera cette notion au cours d'une des scènes qui les réunit, en posant une question apparemment anodine : "Tu es bien sûr que tu es un homme ?" Ce n'est pas uniquement la virilité de Max qu'elle remet ainsi en cause mais bien, au sens large, son appartenance à l'humanité, problématique centrale du film.

Sautet affirmera régulièrement par la suite qu'il considérait Max et les ferrailleurs comme son film le plus réussi. Les raisons de ce choix son nombreuses. Il y a le personnage de Max, et l'écho qu'il trouve dans la trajectoire du cinéaste. Il y a aussi le plaisir que prend Sautet à retrouver son couple des Choses de la vie pour en renverser le destin, le plaisir de filmer à nouveau Romy Schneider et Michel Picooli, qui transparait à chaque plan. Surtout ce qui a plu à Sautet, c'est la stylisation esthétique que lui permit ce film. Par rapport au réalisme naturaliste de la plupart de ses œuvres, il se permet ici plus de liberté, de nombreux jeux de couleurs dans les décors et dans l'habillement de ses personnages. Des choix qui sont évidemment conditionnés par le message porté par le film. Max est ainsi régulièrement filmé sur un fond gris, ou terne, comme l'est son esprit. Lily apparait dans des couleurs plus vives, on se souvient évidemment de l'une de ses premières apparitions en robe rouge sur fond rouge, incarnation parfaite de la vie qui bouillonne en elle. Une dimension qui rend Max et les ferrailleurs atypique dans la filmographie de son auteur. Un film plus noir qu'a l'accoutumée dans le cinéma de Sautet, mais qui n'en perd pas pour autant tout ce qui fait la force de son œuvre. Comme toujours, l'émotion domine et capture les spectateurs, grâce aux ferrailleurs, grâce à l'éblouissante Lily, et même grâce au personnage de Max, dont la profondeur nous saisit. Grâce aussi à la musique de Philippe Sarde, à nouveau inoubliable, indispensable contrepoint de toute l'œuvre du cinéaste.

Max et les ferrailleurs est le fleuron noir de l'œuvre de Claude Sautet et un emblème de sa vision de l'humanité. S'il connut moins de succès que les Choses de la vie ou plus tard que Vincent, François, Paul et les autres, il est pourtant tout aussi beau, tout aussi touchant.

DANS les salles

le temps de claude sautet

LES CHOSES DE LA VIE (1970)
MAX ET LES FERRAILLEURS (1971)
CÉSAR ET ROSALIE (1972)
VINCENT, FRANÇOIS, PAUL ET LES AUTRES (1974)

DISTRIBUTEUR : LES ACACIAS FILMS
DATE DE SORTIE : 24 DECEMBRE 2014

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Par Philippe Paul - le 25 décembre 2014