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Critique de film
Le film

Marty

Partenariat

L'histoire

Les années 1950 dans le quartier du Bronx à New York. Marty Piletti (Ernest Borgnine) travaille dans une boucherie. Tous les jours les clientes lui rappellent que, contrairement à tous les autres membres de sa famille, il est toujours célibataire et qu’il serait temps qu’il pense enfin sérieusement à se marier. Alors qu'il est complexé par un physique ingrat, ces perpétuelles "remontrances" le font souffrir d’autant que, comme il le dit vertement à sa mère, ce n’est pas faute d’avoir cherché une compagne tous les samedis soirs depuis des années. Depuis, il s’est résigné à rester seul pour le restant de sa vie. Pourtant, ce soir-là, lorsqu’il se rend au dancing sans grande conviction, il fait la connaissance de Clara (Betsy Blair), une timide institutrice de 29 ans qui elle aussi endure une pesante solitude. C’est le début d’une idylle entre ces deux êtres affables, doux et fragiles. Alors que Marty semble avoir enfin trouvé l’espoir et le bonheur, il se heurte à ceux-là mêmes qui le poussaient à prendre femme. En effet, son entourage cherche désormais à séparer le couple ; ses amis ne supportent pas qu’il sorte avec un "cageot" et sa mère (Esther Minciotti) prend peur de se retrouver seule à cause de cette femme qui lui déplaît, trop âgée à son goût et même pas italienne...

Analyse et critique

« Listen Angie, I been looking for a girl every saturday night of my life. I'm 34 years old. I'm just tired of looking, that's all. I like to find a girl. Everybody's always telling me get married, get married, get married. Don't you think I wanna get married ? I wanna get married. Everybody drives me crazy. »

Racontant une idylle toute simple entre deux laissés-pour-compte résignés à rester célibataires, le premier et modeste film de Delbert Mann est devenu une sorte de phénomène. Il s’agit non seulement d’un des films les plus rentables de l’époque des grands studios hollywoodiens mais Marty est aussi devenu célèbre du jour au lendemain pour avoir remporté la même année les deux récompenses cinématographiques les plus prestigieuses qui soient, à savoir la Palme d’or à Cannes (remise en 1954 par Marcel Pagnol) ainsi que l’Oscar du meilleur film. Comme si cela ne suffisait pas, il décrocha également durant cette même soirée les fameuses statuettes pour le meilleur réalisateur (Delbert Mann), le meilleur acteur (Ernest Borgnine) et le meilleur scénario (Paddy Chayefsky) ; sans compter tous les autres prix qu’il récolta de par le monde ! Ce film à très petit budget sur lequel personne ne pariait (pas même ses producteurs qui ne lui accordèrent qu’assez peu d’attention - cf. la genèse du film au sein d’un paragraphe à venir) fut de plus submergé par un raz de marée de critiques jubilatoires, souleva l’enthousiasme du grand public, ce qui se termina très logiquement par un triomphe au box-office aussi bien dans son propre pays qu’à l’international. Dans les décennies qui suivirent, tout du moins en France, cette exaltation initiale fut très largement battue en brèche ; dans les différentes histoires et encyclopédies du cinéma le film ne fut plus que très rapidement abordé et souvent avec un dédain inversement proportionnel à sa réception de l’époque. Comme à chaque fois qu’il y a exagération de part et d’autre, la "vérité" se trouve en principe quelque part entre les deux. Mais pas nécessairement (si tant est que la "vérité" soit une donnée objective en matière artistique, ce que je réfute la plupart du temps) !

Pour ma part, sans en attendre monts et merveilles, je pensais sincèrement pencher plutôt du côté des enthousiastes, étant peu de temps auparavant tombé sous le charme d’une autre modeste chronique familiale écrite dans le même ton et la même veine par Paddy Chayefsky avec à nouveau en tête d’affiche Ernest Borgnine (en chauffeur de taxi cette fois) : Le Repas de noces (The Catered Affair) de Richard Brooks. Il s’agissait d’une sorte de version "prolétarienne" du Père de la mariée de Vincente Minnelli, une petite merveille de délicatesse d’une justesse confondante. Alors que j’étais conquis d’avance, persuadé de pouvoir dire la même chose à propos de Marty, je dois avouer être tombé de haut ; et il m’est assez difficile d’admettre que cette toute petite œuvre un peu terne ait pu être préférée à Cannes à des films comme Un homme est passé (Bad Day at Black Rock) de John Sturges, Du Rififi chez les hommes de Jules Dassin ou encore A l’Est d’Eden (East of Eden) d’Elia Kazan. Pour ce qui est du film passe encore (j’admets qu’une oeuvre puisse faire fondre un jury indépendamment de sa forme), mais que Delbert Mann ait pu remporter l’Oscar de la meilleure réalisation alors qu’il concourrait face à Henry King (La Colline de l’adieu) ou John Sturges (Un homme est passé) me fait penser à une mauvaise blague. Car si je peux parfaitement comprendre que l’on puisse avoir déniché des qualités d'écriture au film de Delbert Mann (même si elles ne me paraissent pas évidentes non plus), il me semble en revanche plus étonnant de lui avoir trouvé une quelconque valeur formelle.

On pourra me rétorquer avec une certaine mauvaise foi que le cinéaste s’est fait discret pour avant tout pouvoir mettre en avant son histoire, ses comédiens et son texte : bien plus que délicate, modeste et (ou) sensible, la mise en scène s’avère à mon avis surtout d’une totale platitude, dépourvue de la moindre étincelle de génie, ou tout du moins sans la moindre imagination ni point de vue. Concernant la direction d’acteurs, Delbert Mann ne s’en sort guère mieux ; car si l’on se doit de saluer la très belle performance d’Ernest Borgnine, l’acteur se révélant effectivement grandement touchant, il n’en va pas de même concernant le travail de ses partenaires, caricatural au possible quant aux secondes rôles voire moyennement convaincant pour Betsy Blair par exemple qui, pas toujours d’une grande justesse, a souvent bien du mal à nous émouvoir (cf. ses larmes factices alors qu’on la découvre pour la première fois entourée de ses parents devant la télévision ; une image d'ailleurs assez sordide et un poil misérabiliste du quotidien d’une vieille fille). Paddy Chayefsky (plus tard scénariste du génialement cinglant Network de Sidney Lumet) a beau s’être inspiré de nombre de ses souvenirs de jeunesse pour décrire cette petite communauté italienne du Bronx, le manque de liant du scénario, les dialogues guère captivants et l’interprétation globale très moyenne font que la finesse d’observation des personnages et des situations qui devait à coup sûr se trouver dans l’écriture de départ se dissout à l’écran. Dans le même ordre d'idées, la captation de cette époque et de ces lieux parait un peu toc contrairement à tous ces éléments semblables dans le film de Richard Brooks que j’évoquais ci-dessus, le style, la vitalité, le regard et la personnalité de ce cinéaste beaucoup plus talentueux faisant toute la différence. Pour en revenir à Marty, il y a fort à parier que la version télévisée de 51 minutes ait été plus harmonieuse, chaque séquence de son adaptation cinématographique semblant inutilement étirée.

« Ma, sooner or later, there comes a point in a man's life when he's gotta face some facts. And one fact I gotta face is that, whatever it is that women like, I ain't got it » : Marty, un jeune homme résigné à ne jamais pouvoir vivre en couple. Et effectivement, la situation aurait pu donner un film bouleversant, le sujet du film semblant par ailleurs sur le papier s'avérer très intéressant, assez nouveau pour l’époque. Il était en effet assez rare que les auteurs hollywoodiens se penchent sur les classes du bas de l’échelle sociale pour les dépeindre au sein d'une histoire d’amour sans glamour, puisque non seulement les conditions de vie du couple ne leur permettent aucune fantaisie, mais de plus les protagonistes de cette romance ne possèdent aucun charme physique et en souffrent. Sont alors abordés les problèmes de la confiance en soi, de la laborieuse intégration dans la société de ceux qui ne rentrent pas dans le moule, la difficulté de devoir vivre uniquement à travers le regard des autres, de devoir tenir un rôle qui n’est pas le leur, de se voir fréquemment juger... Mais aussi, au travers de digressions et de sous-intrigues théâtrales et assez mal amenées, la peur de la sénilité et de l’abandon qui logiquement s’ensuivra une fois que les enfants ont quitté le nid... Malheureusement, malgré toutes ces bonnes intentions, l’ensemble manque de conviction et s’avère souvent plus sinistre (à l’image des décors intérieurs très sombres) que réellement touchant ; la dernière réplique de Borgnine finit même de nous décevoir, le droit à la différence pour lequel le scénariste s’était battu durant 90 minutes se voyant bafoué en une seule réplique, la dernière ! S'il s'agissait d'humour ou de second degré, c’était en tout cas très maladroit et assez mal venu. Au milieu de cet ensemble finalement bien trop édifiant et illustratif, on aura néanmoins entretemps pu apprécier de très belles séquences nocturnes dans les rues de New York (très bien photographiées par Joseph LaShelle), de très délicates scènes entre nos deux tourtereaux (au restaurant notamment) ainsi qu’une discussion assez amusante sur les romans de Mickey Spillane.

Mais, puisque que nous trouvons la genèse du film finalement plus intéressante que le résultat, revenons-y brièvement pour contenter les très nombreux amateurs du film qui trouveront encore plus d'amples informations dans le livret de Patrick Brion inclus dans le combo DVD / Blu-ray sorti chez Wild Side. 1953, dans le cadre de la série télévisée The Philco Television Playhouse, Delbert Mann et Paddy Chayefsky travaillent sur les mésaventures d’une jeune célibataire à Manhattan qui se transforment bien vite en celles d’un solitaire dans le quartier du Bronx. Le rôle est initialement prévu pour le futur réalisateur Martin Ritt qui, trop proche de la gauche communiste de l’époque, est remplacé par Rod Steiger. Le téléfilm dure 50 minutes et sa diffusion est un succès. Au vu de ce chaleureux accueil, le producteur Fred Coe a l’idée - et ce serait une première - de l’adapter au cinéma. Puisqu'il ne trouve pas le financement nécessaire, le projet tombe entre les mains de deux admirateurs du moyen métrage, les producteurs associés Harold Hecht et Burt Lancaster qui viennent de remporter un gain financier considérable avec le premier film de Robert Aldrich, Bronco Apache. Le scénariste Paddy Chayefsky accepte de faire à nouveau partie de l’aventure à condition de pouvoir choisir le réalisateur et les comédiens. Derrière la caméra, Delbert Mann assurera à nouveau le travail, signant ainsi son premier long métrage. En revanche, Rod Steiger refuse de ré-endosser le rôle de Marty ; quant à l’idée de faire jouer ce boucher trapu du Bronx par Marlon Brando, elle est jugée inepte. C’est finalement Ernest Borgnine (le teigneux de très nombreux films de cette époque, notamment dans Vera Cruz et Tant qu'il y aura des hommes) qui emporte le morceau. Quant à sa partenaire féminine, ce sera l’épouse d’alors de Gene Kelly, Betsy Blair, qui avait failli ne pas obtenir le rôle pour les mêmes raisons que Martin Ritt lorsqu’il était pressenti pour la première version, des opinions politiques bien trop à gauche. Concernant les seconds rôles, les producteurs réengagent quelques acteurs de la distribution originale du téléfilm dont Esther Minciotti, Augusta Ciolli ou Joe Mantell.

Harold Hecht, Burt Lancaster et la United Artists - pour des raisons financières un peu obscures qui aboutiraient à des réductions d'impôts si le film s'avérait un échec commercial comme souhaité (sic !) -, n’ont aucunement l’intention d’accorder un gros budget à cette modeste production. En effet, Burt Lancaster ne va pas tarder à réaliser son premier film et, comme ce sera un western en couleurs nécessitant de nombreux jours de tournage en extérieurs, il a besoin de la plupart de l’argent des caisses de sa nouvelle société, Norma Productions. A cause de The Kentuckian (L’Homme du Kentucky), on accorde donc à Marty qu’une somme ridicule de guère plus de 340 000 dollars, à tel point que le film est bouclé en à peine 20 jours. La suite, on la connait : la Palme d’or, des Oscars prestigieux à profusion et une campagne de publicité qui finit par bénéficier d’un bien plus important budget que celui auparavant alloué pour le tournage du film. Le succès international est tel que la United Artists doit retirer des centaines d’autres copies pour répondre à la demande. Enfin, en 1959, dans le cadre de la réouverture d’échanges culturels avec les USA après une décennie de guerre froide, Marty sera le premier film américain que l’Union Soviétique diffusera sur son territoire, soit le premier film américain d’importance depuis la Seconde Guerre mondiale. Une genèse et un parcours peu banals pour cette première œuvre de Delbert Mann !

Malgré mon avis global très mitigé, cette histoire d’amour entre deux âmes esseulées essayant de trouver le bonheur malgré divers obstacles et pressions a touché tellement de monde depuis l’année de sa sortie qu’il ne me viendrait pas à l’idée de vous la déconseiller. Si en revanche la déception aura été en fin de compte de la partie, ce ne serait néanmoins pas une raison pour bouder les autres films du cinéaste, puisque Delbert Mann me semble beaucoup plus à l’aise dans la comédie que dans la chronique intimiste, témoin les deux films qu’il réalisa avec Doris Day : Un Soupçon de vison (That Touch of Mink) où l’actrice avait pour partenaire Cary Grant, et surtout l’hilarant Un pyjama pour deux (Lover Come Back), la deuxième du trio de comédies où elle partageait l’affiche avec Rock Hudson, un vaudeville hilarant.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 2 mai 2016