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Critique de film
Le film

Mark Dixon, détective

(Where the Sidewalk Ends)

L'histoire

Mark Dixon est détective à New York. Réputé pour sa violence envers les criminels, il mène une enquête sur le meurtre d’un riche Texan poignardé après avoir gagné 19 000 dollars dans une salle de jeux. Au cours de son investigation, Dixon interroge le suspect principal, Ken Payne. Le truand l’agresse et, pendant la bagarre, reçoit un coup de poing meurtrie. Désemparé devant cette situation, Dixon décide de faire disparaître le corps. Un chauffeur de taxi est alors soupçonné mais Dixon tombe fou amoureux de sa fille, la superbe Morgan Taylor...

Analyse et critique

En 1950, après trois réalisations pour le compte de la 20th Century Fox (Laura, Whirlpool et Fallen Angel), Otto Preminger réalise son dernier film noir pour le studio avec Mark Dixon, détective. Le scénario, adapté d’un roman de William Stuart (Night Cry), est signé par un mystérieux Rex Connor. Derrière ce pseudo se cache Ben Hecht, l’un des plus talentueux et plus prolifiques scénaristes de la Cité des anges. Preminger, également producteur du long métrage, s’entoure des meilleurs techniciens, parmi lesquels le célèbre directeur photo Joseph LaShelle. Enfin, la distribution n’est pas en reste puisque l’on retrouve au générique le couple vedette de Laura : Dana Andrews et la sublime Gene Tierney. Tout ce beau monde se trouve donc réuni autour du projet Mark Dixon, un des nombreux chefs-d’œuvre de la filmographie de Preminger, malheureusement trop méconnu par le grand public.

A la lecture du générique de Mark Dixon, la première question qui vient à l’esprit est : pourquoi ce diable de Ben Hecht s’est-il caché derrière un pseudo pour signer ce fabuleux scénario ? A cette interrogation nous n’apporterons aucune réponse, mais peu importe car au fond seul le résultat nous intéresse. Par ailleurs, la copie du film proposée sur le DVD édité par Carlotta répare ce malentendu en affichant "Screenplay by Ben Hech". L’histoire devient alors plus lisse et l'on imagine que l’éditeur chéri des cinéphiles de la zone 2 a eu accès à une copie plus récente. Hecht est donc l’auteur du scénario et signe ici l'un de ses meilleurs scripts, un travail d’orfèvre à la fois riche et maîtrisé. Ce résultat, qu’il doit en partie à sa collaboration avec Preminger et au roman de Stuart, plonge le spectateur dans la complexité de l’esprit de Dixon. Dixon est un flic, un flic violent, mais au-delà de ce constat trop simpliste, il est également un personnage en proie au doute : fils de truand, il est d’avantage flic par esprit de contradiction avec le modèle paternel que par véritable conviction. Pour Hecht, inutile d’expliquer cette histoire en détails, les éléments parlent d’eux-mêmes : violent, erratique, Dixon n’est pas respectueux de la loi. S’il est flic, c’est pour faire la peau à tous les gangsters et, de façon plus inconsciente, pour régler son compte à un père qui, on le devine, a fait souffrir son entourage. Dixon est entièrement tourné vers cet objectif et rien ne pourra le retenir. Le script de Hecht devient particulièrement original lorsque le destin transforme le héros en assassin : après avoir tué par accident Ken Payne, Dixon cherche à dissimuler le corps et endosse le rôle du tricheur qu’il a toujours condamné. En quittant le droit chemin, la filiation paternelle se fait plus forte et le mêle à un univers sordide. Ici le titre original du film prend toute sa valeur : Where the Sidewalk Ends, en français "là où les trottoirs s’arrêtent", autrement dit les caniveaux, les lieux de circulation des détritus, des rats, bref une allégorie du monde de la pègre.


A partir de cet événement (premier tiers du scénario), le récit s’inscrit dans une dimension de type "film noir" : le flic est hors-la-loi et doit se sortir du piège qu’il a lui même mis en place. Mais Dixon reste obsédé par son complexe oedipien. La lutte qu’il livre contre l’image paternelle est trop présente dans son histoire pour s’en défaire. Chaque truand le renvoie à son père ; et après le meurtre de Ken Payne, l’empreinte paternelle prend le dessus. Partagé entre son désir d’échapper à une sanction pénale (maquiller ce meurtre en accident) et son obsession, il trouvera sa voie auprès d’une femme à la beauté trouble et au comportement juste : la belle Morgan Taylor n’est pas à proprement dit une "femme fatale" comme on en croise dans les films noirs (Jean Simmons dans Angel Face par exemple). Ici, on retrouve une femme vectrice de rédemption comme le sera quelques années plus tard Kim Novak dans The Man with the Golden Arm, toujours de Preminger. A ses côtés, Dixon trouvera l’amour et un nouveau père en la personne de celui de la jeune Morgan. En sauvant ce dernier par un sacrifice et en s’acharnant jusqu’au KO contre le mafieux Tommy Scalise, qui cristallise à ses yeux l’objet de sa lutte, Dixon se débarrasse définitivement de toutes ses obsessions et atteint une forme de Nirvana d’une pureté à la fois sombre et tragique. Tout en apportant une dimension psychologique passionnante, le scénario de Hecht est un modèle de scénario pour film noir. Les cinéphiles ordonnés seraient donc tentés de ranger Mark Dixon, détective dans cette catégorie, mais le talent de Preminger est trop grand pour se voir restreint à un genre et à des codes prédéfinis.

Le premier plan de Where the Sidewalk Ends est un mouvement latéral décrivant un trottoir sur lequel est inscrit le nom du couple de comédiens vedettes, puis le titre du film. On y voit les jambes et les pieds d’un homme qui marque une pause avant de quitter le trottoir pour s’engager dans une rue humide, sale et bruyante. En un plan et un titre, Preminger résume son film : une histoire où les hommes quittent le droit chemin pour se mêler aux scories de l’humanité. D’un point de vue thématique, il s’agit bien d’un film noir : comme nous l’avons évoqué précédemment, le héros est happé par un destin sombre duquel il aura le plus grand mal à se défaire. Grâce au roman de Stuart et à la technique dramaturgique de Hecht, l’histoire est rendue passionnante. Mais pour faire de ce texte un film d’une telle beauté, il fallait un réalisateur de talent. Preminger n’en manque pas et met en scène ici un bijou cinématographique à l’ambiance trouble et glaciale. Certes, le réalisateur d’origine autrichienne est l’auteur de films reconnus dans le genre (Laura ou Fallen Angel), mais pour autant il n’est pas considéré comme un spécialiste du film noir. Dans chacun de ses longs métrages réalisés pour la Fox, il n’est pas resté ancré dans les codes du genre et a su apporter un style empreint de perfectionnisme technique et d’élégance à la fois froide et originale.


Pour corroborer ce propos, rappelons la remarque faite par Erick Maurel dans son analyse d'Angel Face : "Une des caractéristiques récurrentes du cinéma de Preminger à l’époque, une certaine froideur clinique ; froideur en apparence puisque, comme chez tous les grands cinéastes, froideur qui recèle en fait un romantisme profond, le feu qui couve sous la glace en quelque sorte." En effet, le cinéma de Preminger est souvent considéré comme distant et difficile à appréhender, mais il est toujours marqué par la fluidité des mouvements de caméra et par une gestion de la lumière absolument somptueuse. C’est sur ce point que Preminger se démarque le plus du film noir. Contrairement aux grands classiques du genre, le réalisateur travaille dans une luminosité omniprésente et harmonieuse. Les visages sont éclairés avec une lumière moyenne, il en ressort une certaine douceur qui participe à l’ambiance si personnelle du film. Pour arriver à ce résultat, Preminger travaille avec Joseph LaShelle, le directeur photo qui a déjà officié auprès du réalisateur (Laura, Fallen Angel) et qui deviendra un des fidèles de Billy Wilder et d’Arhur Penn. Il éclaire chaque plan avec une technique et une subtilité bluffantes : ici, on ne trouve pas de contrastes exacerbés comme dans les films noirs d’Anthony Mann par exemple (Raw Deal et T-Men notamment). Preminger dispose d’un budget conséquent et en profite pour peaufiner ses réglages techniques. Comme le remarque très justement Vincent Jeannot dans le documentaire proposé sur le DVD Carlotta, Mark Dixon, détective est un florilège d’effets photographiques : lumières multiples , transparences, maquettes, photogravures... Tout participe au soin obsessionnel que Preminger attache à l’image.

D’un point de vue technique, Where the Sidewalk Ends n’emprunte donc pas les codes du film noir. Côté distribution, Preminger s’en éloigne aussi en utilisant de nombreux acteurs et figurants. A l’opposé des classiques du genre, le héros évolue dans un environnement peuplé. Chez Preminger les protagonistes principaux ne sont pas seuls dans des ruelles sombres et désertes. Pour interpréter ses héros, il fait donc appel au couple de Laura. Dana Andrews incarne ce flic hanté et torturé. Son jeu sobre et complet s’impose avec douceur et fait de Mark Dixon un personnage à la caractérisation profonde et passionnante. Dès les premiers plans, on perçoit cette douleur qui le ronge. Et si le spectateur ne sait pas encore quelle est l’essence du malheur de Dixon, il reste néanmoins fasciné par ce personnage trouble. Pour faire face à Dana Andrews, Preminger choisit encore une fois Gene Tierney : la comédienne n’en est pas à sa première collaboration avec Andrews : outre Laura, elle a déjà côtoyé le comédien dans La Route du tabac (1941) de John Ford et La Reine des rebelles (1941) d’Irving Cummings. Dans Where the Sidewalk ends, elle interprète la belle Morgan Taylor dont Dixon tombe amoureux. Tout comme Andrews, son jeu est empreint d’intériorité et sa beauté irradie chaque plan où elle apparaît. A défaut d’être particulièrement charismatiques, ces deux comédiens au service du réalisateur forment un couple inoubliable.

Mark Dixon, détective est-il un "film noir" comme semble le penser François Guérif (1) ou alors plus simplement un polar tel que Carlotta le désigne sur le boitier de sa belle édition DVD ? Au fond peu importe, car il s’agit ici d’un chef-d’œuvre, tout simplement. Et s’il devait être cantonné à un genre, ce serait le "Preminger' style" : une réalisation où chaque détail compte et où l’élégance se cache derrière la froideur du style. Ce quatrième film américain d'Otto Preminger est ainsi une petite perle, ou plutôt un "diamant" pour reprendre l’expression de Jacques Lourcelles, un diamant noir et à multiples facettes...

(1) In Le film noir américain, éditions Denoël

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La fiche IMDb du film
Par François-Olivier Lefèvre - le 28 juillet 2004