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Critique de film
Le film

Maria Chapdelaine

Partenariat

L'histoire

Au Québec, François Paradis retrouve la civilisation après trois années passées dans la forêt. Maria Chapdelaine est de retour chez les siens, après un mois passé à la ville. François rencontre par hasard le père de Maria, puis celle-ci, pour laquelle il éprouve « du sentiment ». Paradis est heureux de retrouver la rude mais sympathique ambiance des villageois québécois. Les Chapdelaine font la veillée, en compagnie d'Eutrope Gagnon, un voisin de la famille, autre soupirant de Maria, mais celle-ci pense à François. Lors d'une autre veillée, Maria rencontre Lorenzo Surprenant, un jeune homme de la ville qui se sent attiré par elle. Europe est dépité, et Maria encore plus troublée quand Paradis fait irruption à la même veillée. Plus tard, au cours d'une fête, Maria danse successivement avec ses trois soupirants. La vie s'écoule doucement, avec son lot de fêtes et de labeurs...

Analyse et critique

Maria Chapdelaine est le film qui voit naître un des grands duos du cinéma français des années 30 avec Julien Duvivier derrière la caméra et Jean Gabin devant pour des films comme La Bandera, Pepe le Moko ou encore La Belle équipe. Nous n'en sommes pas encore là et si Duvivier saisit déjà magnifiquement le charisme et la beauté de Gabin, ce dernier tient finalement un rôle assez secondaire et n'est présent que durant la première moitié du film. Duvivier adapte ici le roman éponyme de Louis Hémon, écrivain français alors résident au Québec où il écrivit cette œuvre qui demeure sa plus célèbre et parue après sa mort. Fidèle au roman, le film est une ode à la vie rurale et sauvage de campagnards québécois à travers la description du quotidien d'une famille. Soucieux d'authenticité, Duvivier part tourner le film au Québec sur les lieux mêmes décrits dans le roman, à Péribonka. Malgré quelques allégements nécessaires pour la compréhension, les dialogues se font néanmoins dans le français tel que pratiqué au Québec avec son lot d'accents marqués et d'expressions surprenantes (pour le spectateur contemporain, les multiples « Sa mère ! » vivement lancés pour dire "maman" prête un peu à sourire) mais le tout reste parfaitement compréhensible tout en étant imprégné du sceau local.


Il y a plusieurs pistes narratives à grand potentiel dramatique et romanesque dans Maria Chapdelaine mais dont la force se voit constamment atténuée par le récit, notamment (et surtout en fait) le triangle amoureux. La belle et douce Maria (Madeleine Renaud, très touchante et vraie star du film) est ainsi partagée entre trois prétendants tous symboles d'un idéal de vie future différent. Eutrope, balourd mais vaillant bûcheron qui prolongerait son existence actuelle, Lorenzo (Jean-Pierre Aumont), riche garçon de la ville synonyme d'attrait et de peur de l'inconnu, et celui vers qui toutes ses pensées se portent, François Paradis (Jean Gabin), trappeur tout aussi fou amoureux d'elle. Ces intrigues et questionnements restent pourtant étonnamment en retrait et diffus, et Julien Duvivier délivre finalement toutes les clés par la seule force de l'image. Toutes ces choses ne sont que des évènements annexes qui s'inscrivent dans le cycle naturel des saisons et de cette existence rurale. Les travaux fermiers, la cueillette, les repas au grand air ou la rigueur de l'hiver sont décrits avec une minutie quasi documentaire si ce n'était la profonde humanité et la chaleur de l'ensemble. Le réalisateur saisit avec une poésie certaine les habitudes et la solidarité de cette communauté, et sa mise en scène caresse avec grâce et emphase les majestueuses contrées sauvages du Québec. C'est bien simple, on a très souvent l'impression d'être dans un western : l'entrée dans le champ de Gabin face aux décors forestiers traversés par la rivière Péribonka, la traversée en canoë ou encore l'arrivée au village en charrette...


C'est par cette même expressivité dans la réalisation que Duvivier explique finalement les non-dits. La photo (due à Jules Krüger, Marc Fossard, Georges Périnal et Armand Thirard - on comprend les étonnants changements d'atmosphère) s'orne d'une teinte blanche immaculée lors des entrevues Gabin / Renaud en pleine nature (l'arrière-plan de la salle de bal qui s'estompe durant leur danse, alors qu'elle reste identique lorsque Maria est avec les autres prétendants), des fondus enchaînés d'images urbaines sur le visage de Marie dévoile sa tentation de la grande ville, et le tout atteint des sommets lors de la séquence de Noël où plusieurs personnages semblent presque communiquer par télépathie par la grâce d'un montage subliminal. Sous cette description idyllique, Duvivier semble néanmoins jeter quelques ombres peut-être pas forcément aussi appuyées dans le livre. Derrière le sentiment d'harmonie et de vie paisible en communauté, on devine comme une volonté un peu inquiétante de monde en vase clos. C'est la figure inquiétante du curé (Daniel Mendaille) qui fait ressentir cela, entre sa morale inflexible, sa vision étriquée de la vie (il interdit à Marie de pleurer un homme avec qui elle n'était pas fiancée) et les discours patriotiques qu'il tient dans son église sur la fierté d'être québécois et de respecter la tradition en ne s'aventurant pas hors de la communauté. Plus concrètement, ce sont carrément les éléments qui viendront rappeler les risques de cet isolement en provoquant deux morts tragiques. La dernière est la plus marquante, lorsque le patriarche veille son épouse agonisante et regrette sa décision d'avoir vécu si loin de tout ; sa tirade s'illustre en montage alterné avec une séquence dans laquelle le bûcheron Eutrope vante justement leur vie future dans ces lieux à Marie qu'il demande en mariage. Le final est donc en quelque sorte une forme de renoncement pour une héroïne à la joie de vivre désormais éteinte et résignée. Elle suivra la voie des générations précédentes, et jamais elle ne connaîtra autre chose que ces lieux magnifiques mais impossibles à quitter.

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La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 13 mai 2016