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Critique de film

L'histoire

Déjanira (Rosa-Maria Gomes) attrape de justesse l’express Paris-Nantes-Saint Nazaire de 17h27, le « Maine Océan ». Le Garrec (Bernard Menez) et Pontoiseau (Luis Rego), les deux contrôleurs du train, l’interpellent car, dans sa hâte, elle n’a pas composté son billet. Tandis qu’ils tentent de lui expliquer la situation dans un anglais approximatif (Déjanira est une danseuse brésilienne qui ne parle pas un mot de français), une passagère avocate (Lydia Feld), prend parti pour la jeune fille. Le ton monte et l’avocate entraîne sa nouvelle amie à Baugé où elle doit plaider la cause d’un marin de l’île d’Yeu, Marcel Petitgas (Yves Afonso), accusé d’avoir molesté un automobiliste. Pontoiseau de son côté voudrait bien revoir la belle Déjanira…

Analyse et critique

On prend ici place dans l’express Paris-Nantes-Saint Nazaire de 17h27, le Maine Océan. Un train qui file sur des rails, un trajet quasi sans escale d’un point A à un point B, deux directions possibles… bref, l’opposé du cinéma de Rozier. Venant de sa part, vouloir tourner son quatrième long métrage avec ces données de départ a des allures de blague. Un pari, une gageure : comment va-t-il parvenir à faire sortir le film de ses rails, à emporter ses passagers sur ces chemins de traverse qu’il affectionne tant ? Comment de l’étroitesse d’un train, de sa vitesse, de son trajet obligé, va-t-il déployer son art de la fugue ? Mais l’on sait depuis son premier court métrage, Rentrée des classes, où l’on suit un écolier qui refuse de suivre la troupe et s’en va se perdre le long d’un ruisseau, qu’il est un maître en ce domaine. Quand on prend un train dont le maître de gare est Rozier, on n’est pas un usager : le cinéaste prend même cette horrible dénomination à rebours : on est pas usagé, usé, on est bousculé, requinqué, on a envie de bousculer à son tour.

Maine Océan va donc devenir un nouveau périple, avec comme horizon la mer, toujours ce même point de fuite du cinéma de Rozier. Le Paris-Nantes-Saint Nazaire de 17h27 de Rozier va nous faire faire un voyage autour du monde. Rozier s’amuse avec les mots, avec la langue. Les contrôleurs bredouillent en anglais pour s’expliquer avec Dejanira, la charmante brésilienne ; Marcel Petigas (Yves Afonso) parle dans un patois poitevin aussi incompréhensible qu’irrésistible ; l’avocate (jouée par Lydia Feld, proche collaboratrice qui a écrit le scénario avec Rozier) qui prend la défense de Dejanira prise à parti par les contrôleurs, plaide la cause de Petigas au tribunal dans un parlé méticuleux, policé, ennuyant… l’inhabituel, dusse t-il être approximatif et bancal, a toujours grâce aux yeux du cinéaste. Les nationalités se croisent, se rencontrent, dialoguent, souvent par le biais de la musique. On retrouve ainsi Bernard Menez qui, quinze après Du Côté d’Orouët, danse de nouveau, son personnage de contrôleur se transformant d’un coup en prince de la samba. On danse toujours chez Rozier, moments où les corps se libèrent, se parlent, parlent aussi d’eux. C’est aussi l’occasion pour Rozier de s’amuser à établir un parallèle entre le personnage de Le Garrec et son interprète : Le Garrec qui se laisse embobiner par un impresario qui lui promet le succès, des tournées, c’est un peu Bernard Menez et sa carrière de chanteur (deux ans auparavant, Rozier, apprenant que Menez part en tournée, s’empare d’une caméra et tourne « Oh, oh, oh jolie tournée ! »). Souvent, Rozier en réalisant un film pense dans le même temps à un futur projet. Ainsi, il fait tourner en 1983 Yves Afonso dans un film pour l’émission « Cinéma Cinémas » intitulé Lettre de la Sierra Morena. A cette occasion, il lui demande de prendre l’accent des habitants de l’Île d’Yeu. Il a bien sûr déjà en tête l’idée de Petigars et c’est l’occasion pour lui de faire une expérience grandeur nature.

Rozier utilise au tournage un wagon en queue de train. Il ne filme que lorsque le train va dans la même direction que celle du film, lorsque les lieux coïncident, quitte à perdre des heures et des heures de tournage. Vue l’exiguïté du train et le peu de paysages aperçus, Rozier aurait pu tout aussi bien tourner n’importe quand, sur n’importe quelle ligne… mais, de la même manière qu’il faisait faire des heures de bateau à Jacques Villeret et Pierre Richard pour aller juste filmer leurs visages sur une île déserte, il ne peut tricher avec cette réalité. Un tournage de Rozier ne ressemble à rien de ce qui se fait habituellement. Il peut attendre un temps infini, et faire patienter acteurs et techniciens pour finalement décider de ne rien tourner avant le lendemain. Il peut les embarquer vers des destinations non prévues, les faire intervenir en dehors du planning de tournage. De planning, il n’y en a d’ailleurs pas. Chaque acteur doit être présent, prêt à jouer lorsque Rozier estime qu’il est temps de le faire, prêt à répondre à une invention de dernière minute. Rozier s’applique à créer les conditions pour que l’imprévu surgisse, mais aussi le réel. C’est par ce travail de longue haleine qu’il en saisit des brides, que ce soit chez les acteurs où dans l’environnement immédiat. C’est un cinéma à l’écoute, qui réagit à ce qui l’entoure, qui mute pour pouvoir mieux saisir l’instant.

On pourrait aussi rapprocher la manière Rozier pense de celle de Pagnol : une équipe réduite qui touche un peu à tout, comme Michel Frappier, chef électro et deuxième caméra sur Du Côté d’Orouët, qui s’occupe après la journée de tournage de préparer les repas qui, du coup, s’éternisent jusqu’à deux, trois heures du matin. Le soir, Rozier écoute les prises de la journée. Là encore, on retrouve la méthode Pagnol : si le son est bon, la prise est bonne. Autre passion partagée, celle de la technique. Rozier est un amoureux de l’outil caméra, comme Jean Rouch, Flaherty, Perrault. Il se passionne pour tous les aspects techniques, sait faire la prise de son, l’éclairage, poser un rail de travelling : pour lui, faire un film c’est mettre la main à la pâte, c’est être comme un cuisinier qui connaît ses ustensiles et ses ingrédients. Seulement, Rozier n’a jamais pu avoir l’indépendance de Pagnol et sa carrière a constamment souffert du fait de devoir trouver des financements. Le peu de longs métrages qu’il a réalisé tient aussi au fait que Rozier, toujours dans cette recherche d’indépendance, souhaite tout contrôler, signe chaque contrat, refuse de déléguer, chose impensable dans le système du cinéma français. Maine Océan est le seul de ses films à être distribué normalement, grâce au soutien de son producteur Paulo Branco. La production du film, à laquelle participe FR3 (au départ le scénario devait donner naissance à un téléfilm), se fait sans grande difficulté, juste dans l’urgence et avec un petit budget, comme il est de coutume. Et, miracle, le film est distribué dans le circuit traditionnel, dans des conditions classiques.

Jacques Rozier n’a tourné que cinq longs métrages en plus de cinquante ans de carrière (son dernier film, Fifi Martingale est sorti en 2001). Et pourtant il ne cesse de travailler, pour la télévision et sur des projets de films qui n’aboutissent pas. Mais comme le dit Monte Hellman, cinéaste qui fait aussi penser par certains aspects à Rozier, écrire des films qui ne se font pas est aussi un acte de création, un travail. Développer des projets qui n’aboutissent pas est le lot de tous les cinéastes, mais le cas Rozier est un exemple extrême. Sa méthode de travail, sa vision du cinéma ne peut s’accorder avec le système de production du cinéma français. Pour trouver des producteurs, il ne faut pas seulement être porté par une envie de cinéma. Même une histoire ne suffit pas, il faut un sujet et le sujet, Rozier le fuit. Pour déclencher la chaîne des aides, il faut un scénario, et le scénario pour Rozier ce n’est pas grand chose, juste quelques images, quelques idées. Lorsque enfin il réussit à convaincre les financeurs, vient la période du tournage et, là encore, un tournage de Rozier ne correspond à rien de classique et ça effraye les producteurs. Cette approche si personnelle de la fabrication d’un film se poursuit au montage. C’est là que Rozier, comme un artisan, bricole son film, le triture, le monte, le démonte, l’invente. Deux anecdotes sur Maine Ocean. Paolo Branco le convainc de le raccourcir de vingt minutes. Rozier est partant et pendant trois mois il retravaille pour livrer une version plus courte… d’une minute. L’autre anecdote est racontée par Hervé Le Roux, qui faisait alors partie du comité de sélection des films français de Cannes. Maine Ocean doit être présenté au comité et Rozier informe, chose très classique, que la version montrée n’est pas encore le film terminé. Les sélectionneurs s’attendent à un film non étalonné ou au mixage pas encore tout à fait finalisé. La projection débute, tout est normal, puis des choses étranges viennent perturber le déroulement du film : un plan qui débute trop tôt, une coupure qui tarde à venir, puis différentes prises qui se répètent. Bientôt le film ne raconte plus rien, n’est plus qu’une suite de prises de moins en moins montés puis une succession de rushes… le son n’est même plus synchrone. Les sélectionneurs, médusés, sont au bout de trois heures de film dans un maelström d’images sans queues ni têtes. Gilles Jacob se rend en cabine et découvre un projectionniste épuisé, qui monte au fur et à mesure de leur arrivée des bobines de films qui sortent directement de la salle de montage. Cette anecdote résume à merveille l’univers de ce cinéaste indispensable. Un cinéaste qui butine, se promène dans ses histoires, se moque des règles, des produits bien ficelés, des œuvres gravées dans le marbre. Une oeuvre à part dans le cinéma français, musique légère qui est le fruit d’un pointilleux travail de mise en scène. Laissons le dernier mot à Jean-Luc Godard, celui qui nous a permit de découvrir Rozier : « L’originalité de l’attitude (de Rozier) vient de ce qu’elle est celle d’un ethnologue, ou d’un sociologue ou, mieux encore, d’un reporter. Mais, en elle-même, cette originalité ne servirait à rien si tout le travail de Rozier en tant que sociologue ou reporter ne se doublait en même temps d’un travail de Rozier en tant qu’artiste ».

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Par Olivier Bitoun - le 23 novembre 2008