Menu
Critique de film
Le film

Main basse sur la ville

(Le Mani sulla città)

L'histoire

Début des années 60. Naples se transforme sous l'impulsion de la municipalité de droite qui, alliée à un entrepreneur sans vergogne, lance de grands programmes fonciers et immobiliers. Les spéculateurs s'en donnent à coeur joie, Nottola le premier, qui cumule les casquettes d'entrepreneur et de conseiller municipal. Quelques semaines avant les élections, l'effondrement d'un taudis à proximité d'un chantier suscite un émoi considérable dont les répercussions politiques atteignent le coeur du pouvoir napolitain. Une commission d'enquête est nommée qui va tenter, malgré les pressions, de faire toute la vérité sur les agissements du pouvoir en matière d'immobilier et de pots de vin.

Analyse et critique

Dans la droite lignée d'un Advise and Consent (Tempête à Washington), Main basse sur la ville, film éminemment politique, fait de décisions politiques, d'obscures commissions d'enquêtes et de conciliabules municipaux les enjeux dramatiques de sa narration. Tout en poussant plus loin encore le procédé : là où Otto Preminger romançait son exigente fresque pour répondre aux canons d'Hollywood, Francesco Rosi refuse toute psychologie superflue. En une heure et demie de film, on n'apprendra finalement rien de la vie de ses personnages principaux, de leurs familles, de leurs occupations et de leurs préoccupations. D'emblée, Main basse sur la ville se pose en constat implacable et débarassé de tout oripeau, proche du reportage. Pas de théatralité chez Rosi, mais bel et bien cette exigence de vérité qui aura traversé toute la carrière du réalisateur de Salvatore Giuliano.

Né en 1922, Rosi quitte sa Naples natale pour tenter sa chance dans le cinéma. Le jeune étudiant monte à Rome où rapidement, il devient assistant de Luchino Visconti. Pour La terre tremble en 1948, puis Bellissima (1951) et Senso (1954). Sur le plateau, Rosi fait tout : script, story-boarder, assistant à la mise en scène, directeur de casting, décorateur... tout en aidant d'autres réalisateurs sur leurs plateaux, tels que Monicelli, Matarazzo ou Antonioni. De fil en aiguille, le napolitain co-réalise Kean avec Vitorrio Gassman puis met en scène, enfin seul, ses deux premiers films en 1958 : Le défi et Profession magliari. Dès ses premières oeuvres se dessine une évidence : l'exigence, née de la fréquentation assidue des salles et d'une passion pour les films noirs américains, ceux de Jules Dassin, de Robert Siodmak, de John Huston ou d'Elia Kazan. Soit des oeuvres populaires aux forts accents sociaux, dont le rythme nerveux n'occulte jamais la société qui les entoure. De cette passion, Rosi gardera un vrai sens du spectacle, même dans ses films les plus politiques. Ainsi, Main basse sur la ville, plongée documentaire dans la technocratie napolitaine, n'en oublie jamais son but premier : parler aux foules, saisir le spectateur pour ne le lâcher qu'à la fin de son enquête. Tourné dans un magnifique format large noir et blanc, le quatrième long-métrage de Francesco Rosi emprunte d'ailleurs au cinéma américain un faste et un sens du rythme digne des meilleurs thrillers : le montage énergique et la science du cadre en imposent d'emblée dans une scène de conseil municipal qui n'est pas sans rappeler les plus belles heures du film de procès américain. Là, dans un décor confiné de salle de mairie, Rosi multiplie les changements d'axes, d'échelles de plans, alternant plongées et contre-plongées pour mieux épouser la frénésie des débats. Même maestria dans une des scènes clé du film, qui voit un taudis s'effondrer sur ses habitants. En trois minutes, Rosi combine tout le spectaculaire du cinéma américain avec le néo-réalisme italien. Fils spirituel de Visconti, Rosi a hérité de son maître une approche formelle éblouissante et un sens aigu de l'Histoire. A Rosseliini, qu'il admire et qui a tant compté pour le cinéma italien d'après-guerre, il emprunte la perspicacité de l'artiste sur son pays d'origine, mélange de pédagogie documentaire et d'acuité politique.

C'est cet alliage hétéroclite et pourtant tellement homogène qui fait la force de Main basse sur la ville. Déjà, cinq ans après ses débuts, Rosi trace son sillon, traquant la vérité dans l'ombre et jetant une lumière crue sur les agissements du pouvoir de l'époque. Passionné de politique, il s'adjoint les services de Raffaele La Capria, écrivain spécialiste de Naples, qu'il a connu à l'école. Voilà plusieurs années que tous deux se sont exilés à Rome pour réussir. Main Basse sur la ville sera le scénario de leur retour. Se promenant dans les rues de leur ville natale, les deux artistes sont frappés par les chantiers qui parsèment Naples et décident alors de faire de la spéculation immobilière le sujet d'un film enquête, ainsi qu'une métaphore sur le délabrement politique d'une ville pourtant en pleine expansion économique. A l'inverse de Salvatore Giulliano, dont l'opacité est le coeur du film, Main Basse sur la ville est une investigation certes, mais dont les deux auteurs connaissent les tenants et aboutissants avant même le premier clap : "Nous connaissions la vérité qui est à la base du film mais nous devions faire en sorte que tout le monde comprenne ce dont nous-mêmes étions convaincus. Dans mes autres films, comme Salvatore Giulliano, l'Affaire Matei ou Cadavres Exquis par exemple, il y a une enquête pour s'approcher de la vérité mais là, nous étions convaincus de notre cause dès le début". D'où cette forme de tract politique d'autant plus convaincant qu'il est... convaincu : "Disons que Main basse sur la ville est une sorte de théorème. C'est la démonstration d'un théorème. On pose la question de la spéculation et on développe tout au long du film la démonstration que le théorème est juste."

Pour autant, le film n'est ni une satire ni un pamphlet univoque sur les moeurs politiques de la région. Nottola (campé par Rod Steiger, inégal acteur américain qui trouve ici l'un de ses plus beaux rôles) est plus complexe qu'il n'y paraît, et rien ne dit que mieux entouré, il n'aurait pas agi différemment. Cinéaste de gauche, Francesco Rosi donne évidemment le beau rôle au conseiller municipal communiste, brillamment interprété par Carlo Fermariello, homme politique napolitain et pour l'occasion acteur amateur dans son propre rôle. Mais, toujours grâce à ce mélange de réalisme et de fiction, Rosi développe un propos politique consistant et nuancé, qui n'oublie aucun des paramètres de la situation : tant les compromissions de la droite et du centre avec la Camora (mafia napolitaine) que les doutes existentiels et l'honnêteté de politiciens des deux camps (le représentant du centre-droite est un modèle de sobriété et d'humanité). Documenté, détaillé à l'extrême, le film en serait d'ailleurs presque trop touffu pour un spectateur français qui, faute d'attention, risque de se perdre dans les méandres du pouvoir municipal napolitain. Notamment dans une dernière demi-heure copieuse, toute en stratégies, alliances et trahisons politiciennes. Mais pour peu que l'on se prenne au jeu, la démonstration est d'autant plus cinglante qu'elle reste d'une brûlante actualité, même en France. Où l'on se rend compte que c'est peut-être un film italien des années 60 qui parle encore le mieux de la société d'aujourd'hui : la collusion entre le monde des affaires et les politiques n'est évidemment pas sans rappeler le récent scandale des HML de Paris ou l'affaire Urba. Même sentiment face aux séquences de clientélisme (ahurissante scène qui voit le maire de Naples distribuer de gros billets à quelques mendiantes, puis crier, goguenard, à ses adversaires : "C'est cela la démocratie de nos jours"). Même malaise face au problème des bidonvilles où s'entassent les familles pauvres et immigrées sans espoir de relogement meilleur ou encore face à l'aveuglement des élites : excepté le député communiste qui semble encore au fait de la réalité des taudis, les politiciens de droite comme de gauche sont filmés de telle manière qu'ils ne mettent jamais le nez dehors, évoluant en vase clos comme prisonniers des décors du film.

Le film est récompensé d'un Lion d'Or à Venise lors de sa sortie en 1963, et conquiert un large public dans la péninsule. Main basse sur la ville ou un cinéma ouvertement politique, efficace dans son discours comme dans sa forme. Ligne de conduite sans concessions que Rosi s'évertuera à suivre tout au long de sa carrière, avec plus ou moins de brio d'ailleurs : épatant dans son évocation du fascisme (Le Christ s'est arrêté à Eboli), du tiers-monde (L'Affaire Matei), du banditisme (Salvatore Giluiano) ou du terrorisme (Cadavres exquis), Rosi semble moins à l'aise à l'aune des années 80 (Chronique d'une mort annoncée, Oublier Palerme, La Trêve). Mais peu importe l'évolution. On n'oubliera pas de sitôt le Rosi des années 60 et le générique de Main basse sur la ville où, survolant sa ville et ses impressionnants immeubles constuits sur... pilotis, Rosi décrit en une fulgurante métaphore toute la fragilié d'une société qu'il n'aura eu de cesse d'ausculter avec amour et férocité.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Ronny Chester - le 25 novembre 2005