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Critique de film
Le film

Magia Russica

L'histoire

Yonathan et Masha Zur sont partis à la rencontre de grands noms de l’animation soviétique afin de recueillir leurs souvenirs. Le documentaire ainsi proposé permet d’écouter Garri Bardine, Fyodor Khitruk, Eduard Nazarov ou Youri Nordstein évoquer les souvenirs d’une grande époque. Les entrevues sont entrecoupées d’extraits des œuvres d’origine.

Analyse et critique

« Si vous n’êtes pas romantique et que vous n’avez pas le sens de l’humour, vous n’avez rien à faire en Russie. » G. Bardine

Ni documentaire académique ni reportage synthétique sur le cinéma d’animation russe, Magia Russica est plutôt une incursion émouvante et subjective d’un jeune couple de réalisateurs amoureux du sujet et de la culture slave. Producteur indépendant, Yonathan Zur et sa femme Masha (auteur d’un essai comparatif sur les versions russe et américaine de Winnie l’ourson) nous invitent à partager leurs partis-pris et leurs inclinaisons pour les figures proéminentes de l’animation soviétique. De façon convaincante et à travers une myriade d’interviews, ils éclairent le rôle-clef des puissants studios Soyuzmultfilm qui de 1936 à 1990 bénéficièrent d’importants budgets d’état ainsi que d’énormes moyens de diffusion ; l’URSS ne comptant pas moins de 112 000 salles de cinéma !

Au même titre que le livre d’enfant - présenté brièvement dans le film - le cinéma d’animation fut considéré dès les années 30 comme un véritable vecteur d’éducation, d’adhésion populaire et d’expression artistique tout en restant relativement épargné par les diktats gouvernementaux. Notons au passage qu’il n’existe qu’un seul mot en russe : "multfilm", pour désigner le dessin animé et le cinéma d’animation. Ce secteur nous est décrit comme un véritable refuge pour beaucoup d’écrivains et d’auteurs opprimés, et Nazarov (Il était une fois un chien) peut ainsi évoquer leurs « assemblées de dissidents » tout en dévoilant les trésors d’astuces auxquels ils recouraient pour déjouer les pièges de la censure.

Garri Bardine (Le Chat botté, La Nourrice) fait ainsi allusion à « la belle époque de l’animation », où l’on enseignait davantage la morale, la gentillesse et la foi en l’homme que l’idéologie et les idées sociales. Fyodor Khitruk (Film, film, film, Winnie l’ourson) le grand maître du genre, rappelle son émerveillement en 1937 devant trois films de Walt Disney : trois chefs-d’œuvre (Barn concert, Three Little Pigs, Mickey Conductor) qui décidèrent de sa carrière de "magicien". Lui doit-on le titre du DVD ? Quant à Youri Nordstein (Le Hérisson dans le brouillard, Le Héron et la cigogne) dont le film-poème Le Conte des contes n’est plus à louer, c’est en nous ouvrant les portes de son « chaos créatif » selon ses propres termes (il faut voir l’atelier et l’indigence des moyens techniques pour comprendre les conditions de travail) qu’il nous parle d’éternité et de philosophie visuelle... où l’on comprend pourquoi le cinéma d’animation s’adresse également aux adultes.

D’autres intervenants (Nazarov, Kachanov, Boyarsky, Tatarsky etc.) réalisateurs, artistes et scénaristes évoquent leur développement artistique dans leur cuisine, parlent de leurs influences lors de célébrations familiales et racontent des anecdotes à l’humour très soviétique en entrechoquant leurs verres de vodka. Tous ces témoignages sont émaillés d’une multitude d’extraits de films (près du tiers du DVD) entrecoupés de scènes de rues, de paysages russes, d’enfants glissant sur des pentes enneigés, d’écoliers visitant une exposition et …d’images de réseaux routiers : tram, train de banlieue, route, autoroute … les rails de la vie, semble-t-on nous dire ?

On l’aura compris, ce long métrage documentaire n’est pas très maîtrisé et l’on s’y ennuie un tantinet au début. On comprend vite (surtout la deuxième fois) qu’il s’agit plutôt d’un "voyage sentimental" au cœur de l’animation, et que les auteurs ont choisi de s’arrêter beaucoup et d’observer tranquillement et le pays et les habitants, le temps qui passe et les générations qui se suivent… Le montage récurrent autour de la métaphore ferroviaire est un peu systématique et alourdit souvent le propos mais nous devons bien l’avouer, c’est cette lenteur, ce goût pour la nostalgie qui confère au film une saveur très russe et un effet magique.

C’est paradoxalement l’effondrement de l’URSS qui a entraîné celui des studios d’animation. Les réalisateurs de l’époque soviétique confirment comment l’ouverture du pays et les lois de l’audimat ont imposé des "oukazes" bien plus drastiques qu’autrefois et craignent que l’animation russe ne disparaisse dans la tourmente des lois du marché. Seul un pamphlétaire de la stature de Garri Bardine paraît garder son intégrité professionnelle et relève le gant en nous présentant le studio indépendant qu’il a créé avec un groupe de collaborateurs motivés, après la déception de la Perestroïka. Les règles de l’audimat commencent à "japoniser" le pays à la sauce manga et l’on gardera en tête la profession de foi du grand Khitruk qui dénonce, bouleversé, les exigences de rentabilité des productions actuelles, en plaidant : « Mais, je suis un artiste ! »

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La fiche IMDb du film
Par Béatrice Michielsen - le 5 février 2007