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Critique de film
Le film

Mademoiselle Julie

(Fröken Julie)

L'histoire

Fin du XIXème siècle en Suède. Au temps des solstices, on célèbre aux alentours d’un domaine la St-Jean. Mademoiselle Julie (Anita Björk), la châtelaine, jeune femme ayant récemment rompu ses fiançailles, se mêle à la fête, finissant dans les bras de Jean, son valet (Ulf Palme). Scandale immédiat auprès des villageois. Alors que l’arrivée de son père le comte Carl (Anders Herikson) est annoncée comme imminente, le couple nouvellement formé s’apprête à empaqueter et fuir pour le lac de Côme en Suisse. C’est alors que bien des rancœurs se font jour.

Analyse et critique

De la paresse intellectuelle, où quand par inappétence, manque de curiosité une cinématographie nationale se voit ramenée dans l’imaginaire collectif à un seul et unique cinéaste. La Russie en couleurs a Tarkovski, l’Espagne Almodovar, la Suède, elle, un dénommé Bergman... D’autres Scandinaves ont pourtant réalisé de grands films : ils s’appellent Stiller, Sjöström, Alf Sjöberg. De ces deux derniers, qui ont chacun bien connu la vedette cadette, c’est Sjöberg (qui fut son mentor à l’époque de Tourments) qui nous intéresse ici pour son adaptation de Strindberg, Mademoiselle Julie. La pièce, chef-d’œuvre première manière de l’écrivain national avant son virage mystique, pose les jalons de la forme naturaliste, avec sa confrontation d’une maîtresse et d’un valet révélant le caractère infranchissable des classes sociales au XIXème siècle, une domination bourgeoise patriarcale mise en accusation par son anarchisme et contre laquelle réagira en Suède par la suite le mouvement social-démocrate. Il était en quelque sorte logique qu’il échoie à Sjöberg, de sa génération le cinéaste à l’ambition la plus directement politique dans le cinéma suédois, d’en réaliser la transposition à l’écran. Reste à se demander comment une série de scènes située en un seul lieu (la cuisine d’un manoir) pouvait donner lieu à un film à la saine respiration... cela d’autant plus dans le système de studios alors pratiqué.

Sur ce plan, Sjöberg ne s’en tire pas trop mal, faisant tendre sa réalisation vers un expressionnisme où souvenirs et visions anxieuses prennent vie, se mêlent au discours, sous le regard d’une caméra agile, décentrée (les décadrages sur la foule paysanne évoquent les mises en scènes soviétiques), prenant le risque du survoltage (pour ne pas dire outrance) voire de la métaphore compassée (la chienne en chaleur...). Malgré la lourdeur technique, le cinéaste fait preuve d’une étonnante souplesse, à son meilleur dans des flash-back traumatiques (fuite par le cabinet d’aisance pour Jean le valet, bribes d’enfance entre deux parents qui se haïssent pour Julie l’aristocrate). Le film vaut ainsi d’abord pour son inventivité visuelle, un penchant pour l’innovation qui lui vaudra un Grand Prix cannois (ex-aequo avec Miracle à Milan de De Sica)... plus aujourd’hui que pour son succès de scandale se ramenant à des scènes qu’on est en droit de trouver vaguement embarrassantes (le fouettage du premier fiancé) ou son interprétation académique (un brin falot pour Ulf Palme, over-the-top à l’inverse pour Anita Björk).

Si Sjöberg témoigne d’un regard clair sur la lutte des classes (le traitement réservé aux domestiques outrepassant le domaine qui leur est concédé, tant par les biens-nés que leurs gardes chiourmes, est sans appel), son propos devient plus problématique quant à celle des sexes. Bien sûr, l’ambiguïté, loin de n’être que celle d’un film tourné en 51, est déjà lisible dans le texte de Strindberg - auteur souvent suspecté de misogynie, pas toujours à tort. Or il y a entre sa préface (désignant Julie comme une « moitié » d’homme ou de femme de par son éducation non-genrée) et ce que montre la pièce un écart, le suicide de l’indépendante d’esprit après s’être donnée, par mépris des hommes, au plus méprisable d’entre eux, ne disant pas nécessairement à son public ce que le dramaturge clamait lui faire entendre. Mise en image, son endoctrinement par une grossière caricature de féministe malfaisante afin de persécuter son géniteur fait plutôt peine à voir et le dernier plan sur celle-ci vengée à titre posthume plonge le film dans un sexisme définitif.

Malgré tout, Mademoiselle Julie tient la (re)découverte, pour sa virtuosité, sa nervosité (pas une scène qui ne se conclue en climax émotionnel), le témoignage qu’il apporte quant à la vitalité, au début des années cinquante, d’un pan du cinéma européen au fond assez mal connu, cela même de bien des initiés. Son étude de l’hystérie et de l’avilissement (assermentés d’un nouveau pouvoir, les anciens dominés, serviteur ou campagnarde, y sont trop heureux d’inverser les rôles avant le retour de bâton) conserve une force préservant l’œuvre de l’anecdotique où auraient pu le reléguer trop vite ses aspects les plus discutables et datés.


(1) Pour en finir avec Bergman, grand strindbergien s’il en est, on notera que s’il monta sur les planches cette pièce (de même que Le Songe), on ne peut que fantasmer l’adaptation cinématographique qu’il en aurait faite... en tempérant l’enthousiasme de la rêverie du rappel qu’il fut au fond plus inspiré pour son œuvre par La Danse de Mort que par ce drame social.

dans les salles


mademoiselle julie

DISTRIBUTEUR : SPLENDOR FILMS
DATE DE SORTIE : 10 SEPTEMBRE 2014

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La fiche IMDb du film
Par Jean-Gavril Sluka - le 11 septembre 2014