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Critique de film
Le film

Lovin' Molly

L'histoire

1925, un petit village de la campagne texane. Gid (Anthony Perkins), un fils d'agriculteur, est amoureux de Molly (Blythe Danner) qui fricote avec son meilleur ami Johnny (Beau Bridges). Il tue le temps avec une jeune veuve, Sarah (Susan Sarandon), mais finit par emporter le cœur de la belle Molly. Attendant un enfant de Gid, elle se marie à la hâte avec autre homme, Eddie (Conard Fowkes), au grand désespoir de l'amoureux éconduit. Vingt années passent. Eddie est mort à la guerre et le fils illégitime de Molly et Gid combat dans le Pacifique. Gid, qui a fini par épouser Sarah, est toujours aussi amoureux de Molly et tout deux ne manquent pas de se retrouver...

Analyse et critique

Leaving Cheyenne est le deuxième roman de Larry McMurtry, futur prix Pulitzer avec Lonesome Dove en 1985. Dans le domaine du cinéma, l'écrivain texan est surtout connu pour l'adaptation par Peter Bogdanovich d'un de ses romans (The Last Picture Show en 1971) et pour le scénario de Brokeback Mountain. On retrouve dans ce film méconnu de Sidney Lumet le Texas bien sûr - cadre des deux autres films cités - mais surtout la même sensibilité avec laquelle sont dépeints les personnages et leurs trajectoires romantiques. Lovin' Molly est le deuxième film produit par Stephen J. Friedman après, justement, The Last Picture Show. On peut donc avant tout considérer le film comme lui appartenant, Friedman ayant visiblement une passion pour le travail de McMurtry, allant jusqu'à adapter ici lui-même le roman de ce que l'on imagine être l'un de ses auteurs de chevet. Lumet s'efface effectivement devant le script, mettant en scène le film le plus simplement du monde. Celui-ci a d'ailleurs un aspect très téléfilm, la photographie se révélant assez fade, la plupart des scènes étant sur-éclairées. Seules une ou deux séquences d'intérieur, plus soignées, parviennent à distiller une atmosphère, un climat qui manque par ailleurs au reste de l'œuvre. Un effacement d'autant plus dommageable que McMurtry reprochera à Lumet d'avoir trahi l'esprit de son roman et d'être responsable de l'échec commercial du film, pointant du doigt sa mise en scène sans relief.

Malgré tout, il y a de belles choses dans ce film, à commencer par les personnages et les acteurs. Blythe Danner est particulièrement convaincante dans le rôle de Molly, éclairant le film de sa joyeuse frimousse qui fait souvent penser celle de sa fille Gwyneth Paltrow. Anthony Perkins est par contre fort peu convaincant dans son rôle de fermier, sa frêle silhouette s'accordant bien mal avec le fait de tirer un soc à labour ou de dompter un cheval sauvage. Mais en dehors de ces passages physiques, son charisme et sa retenue servent à merveille le personnage de Gid. Pour le rôle de Johnny, Lumet retrouve de nouveau Beau Bridges après Les Yeux de Satan, l'acteur se révélant comme à son habitude très juste à défaut d'offrir une prestation inoubliable. Le trio s'accorde donc très bien, et leur complicité parvient même à faire oublier des maquillages hideux qui hypothèquent considérablement notre croyance dans le vieillissement des personnages.

Alors que le Nouvel Hollywood a pris son envol, Lumet reste étonnamment à l'écart de ce mouvement et signe un film discret et d'apparence passéiste. D'apparence car il y a le personnage de Molly, femme libérée qui bouscule les bonnes mœurs, les traditions, et qui pousse Gid à prendre du recul avec cette société puritaine dont il fait partie. Le quasi trio amoureux qu'ils forment avec Johnny va à l'encontre des lois morales qui découlent de ces dogmes religieux omniprésents dans la société américaine - et dans le sud en particulier - et qui étouffent les individus sous les secrets et la honte. Molly, pleine de vitalité et de fougue, est comme le noyau d'une tempête qui vient mettre du chaos et de la vie dans une société sclérosée et confite dans sa bigoterie.

Mais Lumet, s'il signe un film profondément féministe, ne s'inscrit pas pour autant dans le mouvement protestataire des années 70 parce qu'il ne partage pas complètement le regard que celui-ci porte sur l'Amérique. Tout comme, en tant qu'artiste, il ne partage pas cette défiance envers le cinéma classique partagée par nombre de jeunes cinéast - thème central du cinéma du Nouvel Hollywood - il oppose un film qui parle de l'attachement à la terre, liant celui-ci à l'amour que Gid éprouve pour Molly. Lumet évoque (plus qu'il ne met en scène, on est très très loin du cinéma d'un Malick ou d'un Ford) cette vision d'une terre éternelle, d'une terre qui dépasse les hommes qui y vivent. Gid pense que son amour pour Molly résistera au temps, comme résistera cette terre qu'il cultive et habite (« I felt Molly was also permanent that my land »). Mais au fil du temps (le récit s'étale sur quarante ans), leur amour devient de plus en plus fragile, évanescent, la promesse de vivre ensemble de plus en plus improbable, chimérique. C'est ce qu'il y a de beau dans ce film, cette sensation du temps qui doucement passe et emporte un à un les rêves des personnages, cette façon qu'a Lumet de montrer comment à force de vivre à contretemps ils ne se trouvent jamais et passent à côté de leurs vies. On regrettera donc d'autant plus le manque d'ambition formelle et de tenue de l'ensemble, qui font au final ressembler Lovin' Molly à une bluette télévisuelle alors qu'il y avait dans ce récit simple et touchant la matière pour un grand film.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 1 avril 2011