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Critique de film

L'histoire

Romancier noctambule porté sur la bouteille, Robert vit dans une vaste demeure au milieu de jeunes femmes qu’il paye pour lui tenir compagnie. En instance de divorce, Sarah ne supporte pas l’idée de perdre sa fille, qui a choisi, elle-même, d’aller vivre chez son père pour échapper aux excentricités et à la possessivité de sa mère. Sarah décide d’aller rendre visite à son frère. Elle va retrouver un Robert fidèle à lui-même, sur le fil du rasoir...

Analyse et critique

Difficile de s’atteler à la chronique d’une œuvre chérie sans se questionner sur l’art délicat de la critique. Comment traduire le vacillement intérieur provoqué par un choc esthétique sans trahir la singularité de cette expérience intime ? On aimerait écrire comme John Cassavetes filme les êtres qu’il aime, avec une évidence réconfortante et sans s’embarrasser de conventions castratrices. Hélas, l’exercice critique implique une certaine distanciation, nécessaire pour revendiquer la sacro-sainte objectivité après laquelle courent les exégètes - objectivité qui tient plus, selon l’auteur de ces lignes, de l’arlésienne, que du constat scientifique.


Autopsie, analyse... Autant de termes empruntés aux sciences dures, et molles, par le critique soucieux de légitimer ses commentaires avisés, qui présupposent une lecture clinique de l’oeuvre (qui dit autopsie suppose cadavre à disséquer). Toutes les œuvres sont analysables, dissécables à l’infini, du nanar réputé comme indéfendable au monument qualifié de chef-d’oeuvre incontournable. Pourtant, certaines, au-delà de la valeur qu’on leur atteste, se prêtent davantage à ce type d’exercice ludique ou pédagogique. Pour un critique, Love Streams a tout du bon client. Dernier "vrai" film d’un cinéaste célébré dans le monde entier (Cassavetes se contentera de tourner quelques séquences du poussif Big Trouble, en remplacement d’Andrew Bergman), voilà une œuvre dont la genèse, la structure et la portée fournissent une multitude d’entrées potentielles aux commentateurs que nous sommes tous. Engouffrons-y nous un instant, le temps d’explorer la richesse du matériau. Une exploration qui ne fera pas l’économie d’une révélation de l’intrigue et d’une description du "final". Voilà pourquoi nous invitons le lecteur qui n’a pas encore vu l’œuvre à sauter le paragraphe signalé comme "spoiler" - car s’il n’a rien d’hitchcockien, le film de Cassavetes pâtirait de ces divulgations - et à acquérir le DVD ou Blu-ray de Love Streams de toute urgence.


Rétrospectivement, la tentation est grande de parler de "film somme" à propos de Love Streams. La plupart des thèmes et des figures qui ont nourri le cinéma de Cassavetes semblent nouer un dialogue souterrain dans cet ultime opus. Le couple, la famille, le spectacle... Autant de thématiques évoquées avec force par ce stakhanoviste du septième art. Telle scène de bar, et c’est Meurtre d’un bookmaker chinois qui émerge des méandres de notre mémoire cinéphile, telle crise de Gena Rowlands, et ce sont les figures d’Une femme sous influence et d'Opening Night qui nous rappellent à l’ordre, tel plan dans les escaliers, et voilà la séquence finale de Faces qui s’impose. De film en film, Cassavetes parle des choses qu’il connaît et qu’il a pu expérimenter au quotidien. Si l’alcool irrigue ainsi son œuvre, si la famille prend autant de place dans la fiction qu’il déploie, c’est que ces éléments sont constitutifs de l’identité du cinéaste. Et si les escaliers de Faces ressemblent à s’y méprendre à ceux de Love Streams, c’est que le cinéaste a tourné les deux films dans la maison des Cassavetes. Chez Cassavetes, fiction et réalité s’entremêlent en effet de manière vertigineuse. Les plans rapprochés de Gena Rowlands prennent, dans ses films, une dimension particulière puisque la caméra noue un rapport de proximité avec la propre femme du cinéaste. Dans Love Streams, la communauté qu’a su se constituer le cinéaste au fil de ses œuvres est représentée ici par sa femme, Seymour Cassel, Al Ruban, David Rowlands... Cela donne certes une certaine patine à l’œuvre, mais n’empêche nullement un investissement total du spectateur dans la fiction, quelles que soient ses connaissances biographiques en la matière.


Au-delà de cette impression d’assister à un "film bilan" - impression qui, encore une fois, n’est peut être due qu’à notre appréhension d’un film dit "terminal" (il faudrait se pencher avec attention sur les critiques émises à l’époque de la sortie du film, puisque personne ne savait avec certitude qu’il s’agissait de l’ultime film de John Cassavetes) - l’habitué de l’univers "cassavetesien" devrait stigmatiser ce qui détonne dans ce Love Streams. D’abord, du strict point de vue formel, la disparition des plans "à l’arraché", caméra à l’épaule, au profit d’une fixité de la caméra. Ensuite, l’abondance de références socioculturelles et la tonalité baroque de l’ensemble. Deux pistes toutes cuites pour le critique : le scénario et la dimension biographique de l’œuvre. D’abord, le critique sait que Love Streams est l’adaptation d’une pièce de Ted Allan. Lorsqu’il lit au générique Scénario : Ted Allan et John Cassavetes, peut être est-il tenté d’attribuer les références religieuses et psychanalytiques à ce dernier, puisque dans l’inconscient collectif Cassavetes est auréolé d’une réputation de cinéaste instinctif, jamais d’intellectuel. Enfin, le critique a appris que Cassavetes se savait condamné au moment de la réalisation du film, et que la mère du cinéaste décéda quelques semaines avant le tournage. Difficile donc, rétrospectivement, de ne pas conclure que cette appréhension d’une fin proche ait insidieusement contaminé la fiction.

Légion sont les éléments qui semblent valider ces hypothèses. Le film s’avère analysable psychanalytiquement parlant. Il illustre peut-être même une fameuse dichotomie révélée par Freud. Pour cela il suffit de se livrer à une lecture "symptomale" des personnages. Considérer, par exemple, Sarah comme une hystérique. Mal essentiellement féminin, l’hystérie somatise, souvent de manière théâtrale, les troubles psychiques d’un malade incapable de satisfaire un désir ardent. Sarah Lawson voudrait tout donner à sa famille. Mais son amour se révèle trop fort pour qu’il y ait réciprocité. La perte de la garde de sa fille - qui préfère rejoindre son père - la plonge dans l’hystérie. A l’agitation et aux larmes, se succèdent l’évanouissement et la perte de connaissance. De son côté, Robert présente la pathologie du névrosé obsessionnel. Même au milieu de son "harem", il se trouve isolé. Voilà un personnage incapable d’établir une relation humaine. Seule Sarah, sa sœur, présente un intérêt à ses yeux. Comme tout névrosé obsessionnel, il se heurte au "caractère impossible que revêt son désir" (1) d’ordre incestueux et donc réprimé par la morale. Pourtant il supplie bel et bien sa sœur de rester vivre définitivement avec lui, chasse le médecin censé l’ausculter et somme son chien d’attaquer Ken, un amant potentiel pour Sarah.


La distribution du film renforce son côté troublant. Le frère et la sœur sont bien sûr incarnés par un mari et une femme (John Cassavetes et Gena Rowlands) ; quant au médecin qui s’interpose momentanément entre les deux êtres, il est interprété par David Rowlands, le propre frère de Gena. Quel est le poids de Ted Allan sur ses références psychanalytiques, si références il y a ? La pièce originelle s’achevait-elle également dans un déluge biblique ?

[SPOILERS] Les films de Cassavetes évitent soigneusement la tentation du symbolisme. Pourtant, telle une représentation baroque (à l’instar des pièces du siècle d’or espagnol, le rêve occupe une place de choix dans le récit), Love Streams regorge de métaphores et de citations culturelles qui s’intègrent parfaitement au récit. Le film est vaguement inspiré de La Tempête de Shakespeare, la fin se place même explicitement sous le signe de l’Arche de Noé. Ainsi, tandis qu’un déluge s’abat sur la maison, Robert réunit sous son toit des canards, un chien, des poneys, bref toute la ménagerie que sa sœur lui a offerte quelques séquences plus tôt, pour l’aider à rompre sa solitude (délicieux moment burlesque dans cette oeuvre jamais avare en moments tragicomiques). Un peu plus tard, un étrange personnage, qui n’est pas sans rappeler le héros biblique du déluge, viendra lui rendre visite le temps d’une brève hallucination.


S’agissant de l’aspect biographique du film, beaucoup verront en Love Streams, un testament cinématographique. Nous l’avons vu, John Cassavetes se sait malade au moment d’entreprendre le tournage. De là à se demander si ce savoir oriente, consciemment ou non, ses choix de mise en scène, il n’y a qu’un pas que nous n’hésiterons pas à franchir, au moins le temps d’une réflexion. Là encore, plusieurs éléments pourraient entériner cette hypothèse. Il n’y a qu’à observer comment les deux personnages principaux sont traités par la caméra. Comme toujours, le cinéaste prend plaisir à scruter sa femme. A Sarah Lawson les plans extérieurs, rapprochés, lumineux et ensoleillés, à Robert les plans intérieurs, distants et sous-exposés. Robert appartient aux ténèbres. Il se tient parfois au seuil de sa demeure, mais franchit rarement le pas en plein jour. Le corps de Robert semble appartenir à une logique de la disparition, qui épargne celui de Sarah, non sans l’avoir menacé le temps d’un rêve, où elle se laisse choir dans une piscine à l’eau noirâtre, « La patrie des nymphes mortes » aurait dit Bachelard pour qualifier cette eau, puisqu’elle est selon le philosophe « la vraie matière de la mort féminine. » Dans le rêve de Sarah, l’eau est d’abord un « néant substantiel, on ne peut aller plus loin dans le désespoir » (2) avant de se muer en liquide matriciel, puisque ce rêve précède celui de la réconciliation, de l’espoir et de la renaissance. Sarah est bien une survivante. Elle s’extirpe des ténèbres, mais ne peux rien pour son frère. Le dernier plan où ces deux corps partagent le cadre à lieu quelques minutes avant la fin du film. C’est l’ultime étreinte avant la séparation. Le temps pour Robert Harmon / John Cassevetes de murmurer à Sarah Lawson / Gena Rowlands : « Tu es la seule que j’aime. » La dernière séquence suit Sarah hors de la maison, agrippé à Ken - un corps accessible, contrairement à celui de Robert (barré par la menace de l’inceste). Puis, lorsque la voiture de ce nouveau couple quitte le domaine, la caméra se focalise sur la baie vitrée derrière laquelle Robert suit le véhicule des yeux. La pluie, qui coule le long de la vitre, rend flou ce corps quasi fantomatique. Le corps s’éclipse définitivement, la caméra s’éloigne, abandonnant ainsi ce Noé des temps moderne avec sa ménagerie. Ainsi s’achève Love Streams, dernière apparition de John Cassavetes sur un écran. [FIN DES SPOILERS]

Aurions-nous cédé à autant d’emphase, si ce film n’avait été l’ultime œuvre du cinéaste de Shadows ? Aurions-nous poursuivi le même cheminement critique ? Nos arguments paraissent fondés, mais une lecture moins orientée aurait sans doute été possible. En lieu et place de l’hystérique et du névrosé obsessionnel, pourquoi ne pas voir le yin et le yang, le pole positif et le négatif. Et si Cassavetes assimile Robert Harmon aux ténèbres, n’est-ce pas, tout simplement, pour mieux le différencier de son parfait opposé, sa sœur ? De même, plutôt que de figurer sa propre mort, ne s’est-il pas contenté de suivre la logique induite par ses personnages jusqu’au bout ?

Si nous nous sommes appesantis sur ces quelques exemples, c’est pour tenter de démontrer la richesse polysémique d’un tel film. Citizen Kane, L’Avventura, Le Cuirassé Potemkine... Autant de "classiques" dont le statut aveugle parfois les commentateurs. Ce n’est plus le film, lui-même qui articule la pensée critique, mais les discours périphériques qui ont fini par l’engloutir. Certes, Love Streams est l’ultime film d’un cinéaste. Mais il ne faut pas le considérer comme un objet clos sur lui-même. Il continue à vivre et à travailler dans la conscience de ceux qui sont tombés sous son charme. Les fameux "flux d’amour" du titre constitueraient d’ailleurs une belle métaphore de l’expérience cinéphile. Un flux s’insinue entre le spectateur et son film. Aimer un film passionnément, c’est un peu comme tomber amoureux. Quelque chose d’intraduisible se noue au plus profond de l’être. Vouloir expliquer cet amour en prônant une distanciation critique, c’est déjà le trahir. Pour qualifier Love Streams, on pourrait parler de concentré d’émotions humaines sur celluloïd, d’illustration filmique de la simplicité de la vie et de la complexité de l’existence, sauf que cela ne traduira jamais le choc inaugural que ce film a pu produire sur nous. Un choc imperméable aux notions de "film testament" et autres statuts pesants. Qui a dit que la critique était une "ciné-cure" ?


(1) Roland Chemama, Dictionnaire de la psychanalyse, références Larousse, 1993.
(2) Gaston Bachelard, L’Eau et les rêves, Essai sur l’imagination de la matière, Librairie José Corti, 1942.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : SPLENDOR FILMS

DATE DE SORTIE : 1er fevrier 2017

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