Menu
Critique de film
Le film

Loulou

(Die Büchse der Pandora)

Analyse et critique

Portrait tragique d’une femme qu’on qualifierait aujourd’hui de "libérée", Loulou est à l’origine la combinaison de deux pièces de Frank Wedekind : l’Esprit de la Terre et La boite de Pandore. La première raconte les mariages successifs de Lulu et le destin funeste de ses époux, la seconde son procès et ce qui s’ensuit. Le personnage de Loulou fut, d’après la légende, inspirée à Frank Wedekind par Lou Andréas-Salomé qu’il rencontra à Paris. Lou Salomé, jeune fille d’origine russe, séduisit et fascina des esprit parmi les plus grands de son temps : Freud, Nietzsche et Rilke, entres autres, furent éblouis par son esprit des plus brillants et sa sensualité virginale. Sa rencontre rocambolesque avec Wedekind fit sur lui la plus forte impression et c’est en partie sur elle qu’il basa la construction de son personnage, forme quintessencielle d’une certaine vision « démoniaque » qu’il avait de la femme.

Georg Willem Pabst, qui souhaitait depuis longtemps adapter la pièce de Frank Wedekind, n’était pas parvenu à trouver l’actrice idéale pour interpréter le rôle. De castings sauvages infructueux en essais inutiles, l’équipe commençait à désespérer de trouver la perle rare avant que Pabst ne découvre Louise Brooks dans A girl in every port. Elle n’y tient qu’un rôle secondaire et c’est pourtant en elle que Pabst voit finalement l’interprète qu’il peinait tant à trouver. Sa demande rejetée par la Paramount, Pabst continue ses recherches et s’apprête à engager Marlène Dietrich quand Louise brooks, finalement libre de tout engagement, accepte de venir tourner en Allemagne.

Louise, première actrice américaine à venir tourner en Europe, est accueillie en grande pompe à la gare de Berlin par Pabst et une meute de journaliste. Louise Brooks apprécie de travailler avec Pabst qui se comporte avec elle de manière paternaliste, la rassurant et la protégeant contre l’hostilité d’une partie de l’équipe (Fritz Kortner en tête) qui ne comprend toujours pas quelle mouche a piqué Pabst d’aller chercher cette américaine pour jouer leur Loulou. Mais cette relation ne va pas sans une certaine forme de tyrannie de la part du metteur en scène. Louise Brooks mène en Allemagne la vie qu’elle vivait à New York : retrouvant des amis américains pour de longues virées nocturnes, elle découvre le Berlin bourgeois dont elle goûte les excès. Pabst s’en émeut et la fait consigner. Elle se couchera dorénavant à neuf heures et se dédiera, tout comme lui, totalement au film. De nombreux petits conflits émaillèrent leur collaboration mais nul doute que Louise Brooks et Georg Willem Pabst entretinrent une relation privilégiée sans laquelle le fruit de leur travail commun n’eut pas été aussi exceptionnel.

Louise Brooks avait très tôt manifesté du mépris pour le milieu du cinéma. Elle en fustigeait la futilité, la vanité et refusait de jouer le jeu d’une servilité pourtant de rigueur envers tout « supérieur ». Elle qui fut ironiquement surnommée « Brooks la bavarde » sur les plateaux de tournage rencontre enfin en Georg Willem Pabst quelqu’un dont elle se sent intellectuellement proche et dont elle admire la démarche. Pabst, travaillant vers une forme de réalisme expressif, tente de rompre le jeu de ses acteurs pour leur éviter tout stéréotype en ne leur révélant qu’au dernier moment ce qu’ils vont tourner et en se livrant à tout un tas d’autres petites manipulations. Fritz Kortner, grand acteur de théâtre, avait soigneusement préparé « sa mort » : Pabst n’aura de cesse de faire tourner et retourner la scène prétextant mille soucis techniques afin d’obtenir de lui quelque chose d’autre. Si ces procédés nous paraissent aujourd’hui communs, ils firent à l’époque grand effet sur Louise Brooks.

Au cœur d’une société bourgeoise allemande en pleine dégénérescence, Loulou fascine et ensorcelle les hommes. Elle est la flamme à proximité de laquelle on ne peut que se brûler, elle embrase et consume. Loulou, consciente de la fascination qu’elle exerce sur les hommes, sait user de ses charmes mais les passions qu’elle engendre sont mortifères. Elle séduit les malheureux qui croisent son regard mais ceux-ci la condamnent en même temps qu’ils succombent. Le Dr Schön exprime toute l’ambiguïté de cette relation: "personne ne peut épouser une fille comme ça, c’est du suicide". Comment peut on garder ce que l’on ne peut saisir ? Ses maris et amants tenteront de la contraindre, de la tuer, de la vendre à défaut de savoir l’aimer. Au delà de son caractère de séductrice, Loulou est avant tout l’incarnation d’une certaine forme d’innocence, d’une forme pure, animale, de l’amour. C’est avec beaucoup de candeur qu’elle dit au Dr Schön qui souhaite épouser une autre femme qui, elle, serait digne de son statut de notable : "si tu veux te libérer de moi tu devras me tuer". Malgré ses sortilèges et ses petites manipulations elle sera victime de la cupidité des hommes et de leur incapacité à aimer. Même Alwa, seul homme à la passion sincère, interprété par le très romantique Francis Lederer qui avait déjà tenu brillamment le rôle sur scène, sera dévoré par ce monde. Le seul personnage réellement sauvé est celui de la Comtesse Anna Geschwitz, (premier personnage ouvertement lesbien de l’histoire du cinéma interprété par Alice Roberts) liée elle aussi à Loulou par l’amour qu’elle lui porte.

C’est du sceau de la tragédie qu’est marqué le destin de Loulou. Malgré cela, le film, foncièrement pessimiste, ne sombre jamais dans le mélodrame. Pabst parvient toujours à maintenir un juste équilibre entre les développements dramatiques du récit et la peinture à caractère réaliste d’une époque à travers ses différentes strates sociales. La veine réaliste de Pabst trouve ici un parfait terrain d’expression et il est fort probable que la justesse de sa représentation de cette bourgeoisie agonisante est en grande partie responsable des foudres que la censure fit s’abattre sur le film (la pièce en son temps avait elle aussi provoqué un scandale). Les soirées mondaines, les coulisses du music-hall, la foule du procès : autant de séquences dont on croirait les images volées. Dans sa dernière partie londonienne, la réalisation de Pabst se teinte à nouveau largement d’expressionnisme en offrant des cadres et décors tarabiscotés et des éclairages tranchants. Accompagnant la chute de Loulou, la mise en scène passe des élégantes fêtes berlinoises à un Londres gothique à la brume épaisse.

Mais si le film ne sombre jamais dans le pur mélodrame c’est aussi largement grâce à l’interprétation de Louise Brooks. Insouciante et légère même au milieu des pires avanies, Loulou offre un visage radieux sur lequel les événements semblent n’avoir que peu de prise. A l’image des déplacements de l’actrice d’une légèreté et d’une grâce hors du commun, Loulou semble virevolter au milieu des péripéties. La flamme demeure insaisissable.
La presse reprocha à Louise Brooks de « ne pas jouer », de « ne rien ressentir » : on était pas habitué à l’époque à l’économie d’effets dont son jeu fait preuve. Louise Brooks n’affecte pas la douleur, elle se lit dans ses yeux. Nul doute que si Marlène Dietrich avait tenu le rôle de Loulou, c’est un tout autre film que nous aurions aujourd’hui sous les yeux. Car si Pabst avait choisi Louise Brooks, c’est qu’il avait su déceler en elle une nature propre à donner chair au personnage. Cette nature, aussi exceptionnelle que l’était sa beauté, Pabst saura en exploiter l’essence, et si ce personnage si archétypal, si mythologique et plus qu’humain prend corps sous nos yeux c’est bel et bien par la présence magnétique de son interprète. Seule, définitivement seule, à pouvoir incarner l’objet maudit de toutes les passions, l'innocente perverse. Asta Nielsen avait tenu le rôle de Loulou dans une adaptation réalisée par Leopold Jessner en 1923 ; son interprétation par trop affectée dénaturait le personnage qui devenait une pure victime effrayée par ce qui arrivait autour d’elle. Le scénario du film avait par ailleurs été largement édulcoré par rapport à la pièce d’origine.

L’incroyable grâce et l’immense beauté de Louise Brooks, l’érotisme puissant qui se dégage du moindre de ses gestes étaient seuls capables de donner vie à Loulou. On parle d’ « expérience Louise Brooks » de « quelque chose qui se passe entre le milieu de son torse et son front », la beauté de Louise devenait par le personnage de Loulou le terrain d’expression même de la tragédie. L'innocente sensualité de Loulou avait besoin de cette grâce, de la magie toute particulière de Louise. Loulou c’est l’innocence dans tout ce qu’elle a de plus cru, à nu. Cette innocence, cette vérité, proprement inadaptée à toute forme de société, appartient à un autre monde.

Jugé trop immoral, le film sera victime des coupes de la censure avant de subir le désintérêt du public et les foudres d’une partie de la critique. Marguerite Tazelaar écrit dans le New York Herald Tribune le 3 décembre 1929 : “Miss Brooks doesn't seem to have improved since her departure.“, Martin, Quinn dans The World : “It does occur to me that Miss Brooks, while one of the handsomest of all the screen girls I have seen, is still one of the most eloquently terrible actresss who ever looked a camera in the eye.”, on peut lire dans Variety : “Pandora's Box, a rambling thing that doesn't help her, nevertheless proves that Miss Brooks is not a dramatic lead.”. Tous les articles ne sont pas aussi calamiteux mais l’accueil est plutôt froid et le public ne se déplace pas dans les salles même si le film rencontre un certain succès en France.

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Les analyses des autres films du coffret : Le Journal d'une fille perdue et Prix de Beauté

Toute la carrière de Louise Brooks dans un Portrait signé Olivier Gonord

Par Olivier Gonord - le 19 novembre 2004