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Critique de film
Le film

Long voyage vers la nuit

(Long Day's Journey Into Night)

L'histoire

Début du XXème siècle. Dans sa grande propriété en bord de mer, la famille Tyrone se désagrège. Mary (Katharine Hepburn), une ancienne morphinomane, replonge dans la drogue lorsqu'elle apprend que son fils Jamie (Dean Stockwell) est atteint de la même maladie chronique qui a emporté son père. Son époux, James (Ralph Richardson), est en conflit avec leur autre fils, Edmund (Jason Robabrd), qui lui reproche de mal gérer la maladie de son jeune frère et l'addiction de leur mère. Tandis que les quintes de toux affaiblissent de plus en plus Jamie, les crises jusqu'ici larvées emportent la famille...

Analyse et critique

La pièce d'Eugène O'Neill à l'origine de Long voyage dans la nuit a été montée pour la première fois seulement six ans avant cette adaptation cinématographique. C'est une pièce cathartique, et c'est justement parce qu'il la jugeait trop proche de sa vie (Jamie c'est lui), trop violente à supporter, qu'il refusa de la voir sur scène. On comprend que ce qui a pu intéresser Sidney Lumet dans cette pièce, c'est le regard sans pitié que porte le dramaturge sur une famille qui se désagrège à force de non-dits, de confiance trahie. Des choses certes universelles mais qui passionnent particulièrement un cinéaste qui, toujours, cherche à aller au cœur des rapports de force et de tensions qui sous-tendent tout groupe d'individus. La cellule familiale est pour lui un espace d'observation des rapports humains privilégié et il ne cessera d'y revenir tout au long de sa carrière, jusqu'à son ultime chef d'œuvre Before the Devil Knows you're Dead. L'autre chose qui a naturellement poussé Lumet à s'attaquer à la pièce d'O'Neill, c'est son évidente passion pour le théâtre, le cinéaste étant quasi né sur les planches. Son père, Baruch Lumet, était l'auteur d'un feuilleton yiddish pour la radio dans lequel dès ses quatre ans le jeune Sidney a été amené à jouer. Il poursuit sa carrière d'enfant acteur sur les planches, jouant dans des pièces toujours écrites par son père, puis en étant engagé dans un théâtre yiddish. Très jeune, il décroche son premier rôle à Broadway où il jouera pendant les années 30 dans une dizaine de pièces, jusqu'à l'entrée en guerre des Etats-Unis. Après la guerre, il fonde un atelier off à Broadway, l'un des premiers du genre. La suite de sa carrière le conduira à la télévision puis au cinéma, mais ce goût pour le théâtre restera toujours intact. On ne s'étonnera donc pas de voir, surtout dans la première partie de son œuvre, nombre d'adaptations de grands dramaturges : Arthur Miller (Vu du pont), Tchekhov (La Mouette), Tennessee Williams (L'Homme à la peau de serpent) mais aussi Peter Shaffer, Ira Levin...

Lorsque ce n'est pas sa mise en scène prétendument télévisuelle qui est pointée du doigt, on reproche régulièrement à Sidney Lumet de faire du « théâtre filmé », réflexe pavlovien qui consiste à associer le refus d'une mise en scène voyante à l'origine théâtrale de tel ou tel projet. Mais si le cinéaste a plus souvent qu'à son tour montré l'inanité de telles critiques, on ne peut malheureusement que constater que Long voyage dans la nuit donne pour une fois raison aux détracteurs du cinéaste. Alors que Lumet parvenait à donner un vrai souffle à 12 hommes en colère et à faire vibrer L'Homme à la peau de serpent, sa mise en scène se révèle ici sans saveur et bien trop redondante par rapport à ce qui se déroule à l'écran. Ses mouvements de caméra sont par trop voyants, une maladresse évidente de la part d'un cinéaste qui semble craindre cette étiquette de « théâtre filmé » que déjà on lui accole et qui essaye artificiellement de dynamiser la pièce par d'incessants travellings entre les acteurs. Cette écriture est immédiatement identifiable au style des dramas tournés en direct pour la télévision, Lumet se contentant de transposer au cinéma son savoir faire acquis pendant ses années à CBS. On retrouve ainsi ici les deux reproches qui ne cesseront d'être faits au cinéaste et l'on peut même se demander si le malentendu critique qui ne cessera de le poursuivre ne viendrait pas en partie de ce film.

Long voyage dans la nuit est donc très loin d'être un bon Lumet, voir un bon film, la pièce d'Eugène O'Neill se révélant par ailleurs très longue (le film dure près de trois heures), ses enjeux, aussi forts soient-t-ils, mettant ainsi un temps infini à se développer. On retiendra toutefois la performance du quatuor d'acteurs, performance que l'on peut juger excessive et démonstrative mais qui parvient malgré tout à donner du corps au film. Ils remporteront d'ailleurs tout les quatre un prix d'interprétation à Cannes, une première dans l'histoire du festival. Lumet est un formidable directeur d'acteurs parce qu'il leur fait confiance et qu'il les aime. C'est quelque chose de sensible dans chacun de ses films, et l'on peut compter sur les doigts d'une main les interprétations ratées ou même simplement moyennes dans sa filmographie alors que nombre de grands acteurs ont livré le meilleur d'eux-mêmes devant sa caméra. Long voyage dans la nuit n'en constitue peut-être pas l'exemple le plus flagrant, mais voir une Katharine Hepburn - qui se met terriblement en danger - côtoyer un jeune Jason Robards fiévreux et habité permet de constater que Sidney Lumet a un don pour la direction d'acteurs, et ce quels que soient leur génération, leur école de jeu ou encore leur expérience.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 21 octobre 2011