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Critique de film

Analyse et critique

Refusant de jouer sur le succès inattendu de Thérèse, Alain Cavalier ne se relance pas immédiatement dans l'aventure d'un long métrage et poursuit son chemin de cinéaste avec une série de 24 portraits pour Arte, petits films tournés en solitaire entre 1988 et 1990 et consacrés à des femmes au travail. Il revient sur les écrans avec ce Libera Me, soit sept ans après son précédent long métrage. Comme après La Chamade, l’autre succès public de sa carrière, Cavalier ne craint pas de se faire oublier et continue son travail sans se soucier des modes et de ce que l'on attend de lui, allant même vers une forme de radicalité cinématographique qui lui interdit de reproduire le phénomène populaire de son précédent film.

Cavalier a une grande conscience des limites de la représentation cinématographique. Mettre en scène la vraie détresse, la souffrance, les blessures, est quelque chose de quasi impossible. On mime, on simule mais ça ne fonctionne pas : le spectateur sait qu'il regarde un corps maquillé, pas un corps qui souffre ou qui s'éteint. C'est vers cette période que Cavalier se met à filmer son quotidien avec une petite caméra vidéo. Il collectionne les images de bonheur avec toujours cette idée de dompter ainsi sa peur de la mort. Ce besoin passe aussi par le collectage d'images de corps meurtris, de morts avec toujours en tête la question de leur représentation au cinéma. « Je n'ai pratiquement jamais inventé quelque chose à partir de rien » dit-il : la réalité soutient Cavalier, que les choses existent ou aient existé lui permet de filmer.

Cette question qui le taraude - comment filmer la douleur - l'amène à réaliser Libera Me. Cavalier entend parler du silence au moment de l'appel dans les camps de concentration, et c'est sur ce silence que le cinéaste va travailler. Ne pouvant reproduire la réalité des images de mort ou de souffrance, il essaye de retranscrire quelque chose de l'émotion qui nous saisit lorsque l'on est en leur présence. Cavalier cherche le mystère qui se cache derrière les gens et les choses qu’il filme. En tournant Thérèse, il cherche à saisir une partie du mystère de cette petite sœur, mais aussi le mystère de son actrice. Tout ceci pour, in fine, qu'il se comprenne un peu mieux lui-même. Avec Libera Me, il questionne autant la souffrance que ce qu’elle provoque en lui, il essaye de mettre en film ce trouble qui le saisit à longueur de journaux, de reportages, d’articles de presse, de photos.

Libera Me parle de la misère, de la peur, de la souffrance, du totalitarisme... Mais ce n'est pas un film sur le pourquoi ou le comment, c'est un film qui saisit l'essence de ce mal en filmant comment il imprègne des corps. L’utilisation des décors, dans la lignée du travail amorcé avec Thérèse, participe de cette quête d'un mystère. Il y a bien sûr une question de budget, Cavalier s'étant désormais engagé à se libérer des questions financières en limitant au maximum ses besoins, en filmant exactement avec l’argent qui lui est nécessaire afin d’évacuer toutes contraintes extérieures. Mais s'il épure ses décors, c'est pour que l’on se concentre uniquement sur ce qu’il souhaite filmer et transmettre. Dans Thérèse, il n’y a plus une seule lampe ou fenêtre dans le champ et Cavalier contrôle chaque source lumineuse à sa guise, sans avoir à justifier à l’image son origine. Radicalisant encore cette approche, il n’utilise plus ici que des ampoules de 60 watts. De même, le cyclo en teintes dégradées de Thérèse cède la place à un fond quasi noir. Pas d’extérieurs, pas de profondeur de champ, pas de mouvements de caméra, Cavalier souhaitant « Murer la perspective. C’est par là que ça fuit. Alors que dans la vie, si elle est absente, j’étouffe. »

Il recherche en quelque sorte, dans ses plans d’ensemble anti-naturalistes, cette focalisation de l’attention habituellement dévolue aux seuls gros plans. Il ne filme plus que des visages, des regards, des mouvements et des objets, toutes choses qui ressortent avec un incroyable intensité. L’histoire est uniquement portée par les corps, ce qui se raconte dans les gestes, dans les regards, et l'on voit à quel point le travail de Cavalier sur ses 24 portraits a nourri ce film qui est une réinvention du geste documentaire. Il ne cherche pas d’acteurs, mais des personnes qui ont le travail inscrit dans leurs mains, leurs visages, leurs gestes. C’est à l’ANPE qu’il en trouve une partie, par une petite annonce, poursuivant son œuvre de portraits : « Le monde ouvrier est en train de disparaître et je tiens à imprimer sur pellicule des gestes, des attitudes vouées à l’oubli. »

Ce travail admirable sur l'image se poursuit dans le son. Cette dernière est étouffée, elle étouffe. On y sent, palpable, la peur de quelque chose qui empêche de dire des noms, de parler, qui n’autorise que le silence. Elle porte cette impossibilité des mots à dire la souffrance (ce film sans paroles est aussi une manière de lutter contre l’épuisement des mots par les médias). On perçoit des bruits lointains d’arrestations, de rafles. Un grondement qui monte, une révolte se joue, une lutte contre le totalitarisme et le silence. Cavalier reprend de la plus admirable manière ses réflexions amorcées dans ses deux premiers longs métrages qui traitaient déjà de la soumission, de l'oppression et de la torture. Il les poursuit mais à travers une mise en scène qui s’approche de l’idéal de cinéma qu'il recherche.

Libera Me est l’aboutissement de vingt années de travail et d’exploration. Un aboutissement ponctuel, le cinéaste ne s’arrêtant pas là et partant explorer de nouveaux territoires de cinéma, toujours à la recherche de cette forme idéale de cinéma qu'il souhaite habiter. Le second mouvement de sa carrière, amorcé après La Chamade, consistait pour Alain Cavalier à se libérer d'un système de production lourd. Du Plein de Super à Un étrange voyage, il réalise des films à tout petits budgets, en famille, proches de son histoire ou de celle de ses acteurs. Avec Thérèse et Libera Me, il est dans la fiction, mais il est à la recherche d'une forme d'épure lui permettant de filmer des visages, des mains, des objets. Il peut, grâce à l'apparition des petites caméras, poursuivre dans son art en utilisant ces deux grands courants (l'intime, l'épure) et entamer ainsi une nouvelle carrière de cinéaste.