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Critique de film
Le film

Level Five

L'histoire

Laura, une femme endeuillée, décide de finir le jeu vidéo conçu par l’homme qu’elle aimait. Ce jeu vidéo est consacré à la bataille d’Okinawa et présente plusieurs niveaux de difficulté. Plus elle avance, plus elle comprend l’ampleur tragique de cette bataille sanglante et la nécessité de ne pas oublier.

Analyse et critique

« Le cyberspace. Une hallucination consensuelle vécue quotidiennement en toute légalité par des dizaines de millions d’opérateurs, dans tous les pays, par des gosses auxquels on enseigne les concepts mathématiques... Une représentation graphique de données extraites des mémoires de tous les ordinateurs du système humain. Une complexité impensable. Des traits de lumière disposés dans le non-espace de l’esprit, des amas et des constellations de données. Comme les lumières de villes, dans le lointain... » (1)

C’est ainsi que William Gibson définit le terme "cyberspace" dans son célèbre roman Neuromancien publié en 1984. Dès le début de Level Five, Chris Marker fait référence au concept de Gibson qui commence sa carrière d’écrivain au moment où le cinéaste français tourne la page du militantisme pour se lancer dans l’aventure du multimédia. Fasciné par l’informatique et les nouvelles technologies, Marker façonne à partir de la fin des années soixante-dix une œuvre protéiforme au croisement de différents modes d’expression. En 1978, il crée l’installation vidéo Quand le siècle a pris forme en collaboration avec le Musée Georges Pompidou à l’occasion de l’exposition Paris-Berlin. A partir de 1989 et de L’Héritage de la chouette, l’actrice Catherine Belkhodja devient la muse de Marker et apparaît dans les installations Zapping Zone et Silent Movie, réalisées juste avant Level Five, une œuvre charnière tant elle revisite avec modernité un thème cher à Chris Marker : la mémoire.

Dans Level Five, le travail sur la mémoire s’accompagne d’une réflexion sur les nouvelles possibilités qu’offrent le numérique. Contrairement à Gibson, Marker ne cherche pas à œuvrer spécifiquement dans la science-fiction mais à confronter les technologies modernes à l’Histoire et au passé. Dès le début, la voix off fait écho à Neuromancien et reprend des mots clés du concept de cyberspace :

« Imaginez un homme de Neandertal qui a la vision de cette chose-là dans sa tête : un flash de ville la nuit avec ses mouvements et ses lumières. Il ne sait rien de ce qui compose cette chose-là, il a juste une vision poétique pleine de mouvement et de lumière, il a vu une mer de lumière, il ne sait pas faire le tri entre toutes les images qui se posent à l’intérieur de sa tête comme des oiseaux, aussi rapides et irrattrapables que des oiseaux. Pensée, souvenir, vision... Pour lui, tout revient au même. Une espèce d’hallucination qui lui fait peur. »

D’emblée, Chris Marker inscrit Level Five dans un paradoxe temporel et mémoriel, rappelant ainsi ce qu’il avait entrepris avec La Jetée. Level Five repose également, en partie seulement, sur une trame fictionnelle. La protagoniste principale du film, Laura, cherche à finir le jeu vidéo que l’homme qu’elle aimait avait inventé avant sa mort. Ce jeu vidéo prend pour cadre historique la bataille d’Okinawa. Il présente deux contraintes de taille : il est impossible de modifier le déroulement de la bataille et il semble en même temps impossible d’atteindre le dernier niveau, le level five. Endeuillée, Laura est assise, seule dans un bureau étriqué, entourée d’objets électroniques ; elle s’adresse à la caméra qui la filme en plongée. Ce n’est pas tout à fait un monologue puisqu’elle s’adresse à un interlocuteur fantôme, le créateur du jeu. Ces séquences vidéo sont datées comme dans un journal intime.

Mais il serait faux d’affirmer que Catherine Belkhodja est la seule protagoniste de ce long métrage. Il y en a un deuxième, Chris, « l’as du montage », que Laura appelle au secours pour qu’il la sorte de l’impasse que représente pour elle ce jeu vidéo qu’elle ne comprend pas. Chris Marker prend le relais et à travers la voix off devient le deuxième personnage de l’histoire, un personnage invisible certes, mais audible : « C’est là que je suis entré dans l’histoire, j’étais à un moment de ma vie où les images des autres m’intéressaient plus que les miennes, j’ai pris l’injonction de Laura comme un défi amusant. » Comme il l’avait fait pour Sans Soleil qui présente des correspondances évidentes avec Level Five, Chris Marker part au Japon et mène son enquête sur la bataille d’Okinawa. Fiction et documentaire s’entremêlent habilement, l’histoire embrasse la grande Histoire et le deuil intime de Laura permet au spectateur d’accéder à une perception humanisée du traumatisme insoutenable que représente la tragédie d’Okinawa. C’est là d’ailleurs tout le pari de Chris Marker : « Comme j’imagine qu’il est plus facile au spectateur de se reconnaître dans la souffrance de Laura que dans celle d’un homme qui a massacré toute sa famille, je parie sur cette reconnaissance pour le faire accéder au niveau de compassion qu’elle-même atteint en plongeant dans la tragédie d’Okinawa. » (2) A la manière de ce qu’Alain Resnais avait construit dans Hiroshima, mon amour, la bataille d’Okinawa devient l’écho amplifié de l’histoire personnelle de Laura : « Je peux me reconnaitre dans cette petite île parce que ma souffrance la plus unique, la plus intime est aussi la plus banale, la plus facile à baptiser, alors  autant lui donner un nom qui sonne comme une chanson, comme un film, Okinawa mon amour. » Il est d’ailleurs significatif que Laura se prénomme elle aussi comme un film et comme une chanson, Laura de Preminger, film noir qui repose sur la manipulation, la fabrication fétichiste de l’image, les faux-semblants et une énigme à résoudre.

Dans les faits, la genèse de Level Five remonte aux années quatre-vingt. C’est le fondateur de la Cinémathèque du Documentaire à Tokyo, Ju’nishi Ushiyama, qui sensibilise Chris Marker aux enjeux historiques et mémoriels de la bataille d’Okinawa. Il filme les premières images d’Okinawa en 1985 au moment de la réalisation d’A.K. Au cours de ses autres voyages au Japon, il a l’occasion de poursuivre la conception de Level Five de manière discontinue, sur une longue période de temps.

Il y a une alternance systématique entre les images de fiction et les images documentaires. Chris Marker et Catherine Blekhodja dialoguent grâce aux images, grâce au jeu vidéo qui annihile les frontières et les distances. Il y a une véritable construction en miroir, et en même temps un enchaînement narratif fluide qui assure une cohérence et une continuité d’une séquence à l’autre. Cette binarité du discours tenu par Laura et Chris n’est pas sans rappeler celle du langage informatique qui transforme chaque information en une suite de 0 et de 1 afin de la stocker sur des disques durs. La mémoire de l’ordinateur devient le réceptacle de l’Histoire des hommes. L’ordinateur s’apparente à un nouveau rite funéraire, froid, sans affect : « On lui confiait sa mémoire. En fait, nous n’avions plus de mémoire. Il était votre mémoire », explique Laura en parlant de son ordinateur. La machine permet de remédier aux trous de mémoire, à l’oubli et à la déliquescence des souvenirs ; mais ce n’est qu’un substitut, faillible lui aussi. C’est aussi une nouvelle manière d’honorer les disparus et de retrouver des traces d’eux grâce au réseau. Laura, à travers ce jeu vidéo et le réseau OWL, tente de maintenir un contact avec l’homme qu’elle aimait. Mais elle ne peut que se rendre compte qu’il est impossible de réécrire l’histoire et qu’elle doit passer par une forme d’acceptation, voire de résignation. A ce titre, la fin du film est totalement désillusionnée. 

L’ordinateur a une fonction paradoxale dans le film. D’un côté, le langage de l’ordinateur est cloisonné et ne permet pas à Laura de comprendre la guerre d’Okinawa au-delà des quelques dates et faits qui ont déjà été programmés. De l’autre, l’interconnexion des ordinateurs à un niveau mondial permet d’accéder à une base de données au potentiel illimité. Il s’agit du réseau OWL (l’équivalent du cyberspace) qui « permet de se brancher gratuitement sur n’importe quelle banque de données de la planète » grâce à un masque virtuel : « Laura passait beaucoup de temps sur les réseaux à la recherche de témoins et d’informateurs sur Okinawa bien sûr, mais comme sur tous les réseaux on y faisait toutes sortes de rencontre. Il parait même que les initiés arrivaient à se connecter sur le système nerveux de leur correspondant. » Pour figurer cet réseau imaginaire, Marker multiplie les collages et les montages d’images psychédéliques, si bien que l’on peut se demander si l’acronyme OWL n’est finalement pas une référence au poème Howl de Ginsberg, qui a exercé une certaine influence sur la prose de William Gibson. En fait, selon Bamchade Pourvali, c’est « la série L’Héritage de la chouette [qui] donne son nom "au réseaux des réseaux" : Optionnal World Link, soit les initiales OWL qui en anglais forme le mot chouette. » (3)

Les images documentaires nourrissent progressivement le jeu vidéo qui opère des sous-divisions en fonction des informations récoltées. Les témoins deviennent les protagonistes de ce jeu mystérieux qui permet de s’interroger sur la virtualité des images. Il n’ y a pas une réalité, une vérité, mais des niveaux de réalités, des degrés de vérité relatifs les uns aux autres. D’où le sens du titre du film : Level Five, le dernier niveau, le degré absolu, impossible à atteindre. Laura s’interroge d’ailleurs sur ce cinquième niveau : « Faut-il être mort pour atteindre level five ? » Cette gradation est visible à travers les différents acteurs de ce jeu vidéo documentaire, qui les uns après les autres, ajoutent un degré de connaissance supplémentaire sur la bataille d’Okinawa. Premièrement,  Laura, aidée par Chris, découvre au fur et à mesure du film les faits et les chiffres de cette bataille méconnue en Occident, alors qu’elle a été l’élément déclencheur du bombardement nucléaire de Hiroshima et Nagasaki. Deuxièmement, le chercheur Kenji Tokitsu, né après la guerre, tente de mesurer l’impact de cette bataille sur la société nippone. Troisièmement, le cinéaste Nagisa Oshima qui a réalisé des documentaires sur Okinawa, « un arpenteur de la mémoire », donne une dimension culturelle à ce massacre. Quatrièmement, Kinjo, un témoin direct, confie avoir tué toute sa famille afin d’obéir au discours officiel. Cinquièmement, il y a ceux que l’on entend pas, ces fantômes qui hantent encore la Japon contemporain, les 100 000 soldats japonais, les 12 000 soldats américains et les 150 000 civils d’Okinawa morts en 1945, à cause de cette bataille que tout le monde croyait perdue d’avance et que (presque) tout le monde cherche à oublier.

Le film est en même temps une condamnation du pouvoir, lorsque celui-ci tente de refaire l’Histoire ou de la reléguer volontairement dans l’oubli. Chris Marker exhume des images du documentaire de John Huston, Let There Be Light, documentaire antimilitariste, qui montre comment un soldat américain en a oublié jusqu’à son propre nom. La mémoire s’efface avec le traumatisme de la guerre. Ce film subit la censure militaire pendant de longues décennies, comme s’il était plus facile d’être amnésique plutôt que d’assumer ses responsabilités, de « regarder [sa] mémoire en face et demander pardon », comme le suggère Chris Marker. Level Five s’interroge ainsi sur le processus de fabrication d’une mémoire collective. Chris Marker démontre comment l’image manipule le réel, au moment même de sa conception : une femme japonaise saute dans le vide parce qu’elle se sait filmée et qu’elle ne veut pas affronter le déshonneur d’être faite prisonnière par les Américains. La caméra provoque sa chute. L’image peut aussi être transformée par le montage : il y a ce célèbre plan documentaire filmé à Bornéo qui montre de près une torche humaine tomber à terre. Dans tous les documentaires, le plan a été coupé au moment de la chute, alors qu’en réalité la personne se relève et a une chance de survivre. De même, la célèbre photo prise à Iwo Jima n’est qu’une mise en scène afin de regonfler le patriotisme américain. Clint Eastwood s’interroge dans Mémoires de nos pères sur l’histoire de cette photographie qui a été l’étendard d’une vaste campagne de propagande. Eastwood a également eu l’intelligence de montrer le point de vue des Japonais dans le deuxième volet du diptyque, Lettres d’Iwo Jima. En effet, pour Oshima, les films japonais sur la Deuxième Guerre mondiale ne valent rien car ils ne s’intéressent qu’à leur camp et continuent de véhiculer une propagande pro-japonaise. Or, Chris Marker montre bien que c’est la propagande qui fut la cause première du carnage d’Okinawa. Le pouvoir japonais désignait les soldats américains comme des bêtes cruelles et encourageait les civils à se suicider plutôt qu’à tomber dans leurs griffes. Les images contiennent toujours une part de fiction et peinent à retranscrire pleinement le réel. Aucune image ne peut rendre compte de l’horreur de la bataille. « On peut essayer d’imaginer tout ça », glisse Chris Marker, mais c’est tout.

Dans ce documentaire, Marker opère un travail passionnant sur la mémoire et révèle à travers ce jeu vidéo les failles, les oublis, les lacunes de l’Histoire. En même temps, par l’impossibilité même d’atteindre le level five, Chris Marker reste lucide et pointe du doigt l’une des illusions du XXème siècle  : « mémoriser le passé pour ne pas le revivre » dans le futur. Comment très souvent dans son cinéma, Chris Marker parvient à faire passer des idées fortes avec une économie de moyen déconcertante et jamais rédhibitoire. Si le dispositif du film est une réussite artistique, qui emprunte néanmoins des chemins anti-cinématographiques déroutants, il a semblé trop radical pour convaincre le public peu habitué à une telle sobriété et à un tel dénuement. Attention, il ne faut pas oublier Level Five.


(1) William Gibson, Neuromancien, éditions J’ai lu, traduit de l’américain par Jean Bonnefoy, p.64
(2) Dolores Walfisch, "Interview with Chris Marker", The Berkeley Lantern, novembre 1996

(3) Bamchade Pourvali, "Chris Marker", Paris, Cahiers du Cinéma, 2003, p. 58

DANS LES SALLES

MARKER "TOUt COURT"
Un programme de quatre courts metrages de chris marker :
la jetee - dimanche a pekin - junkopia - vive la baleine

DISTRIBUTEUR : TAMASA
DATE DE SORTIE : 16 OCTOBRE 2013

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Par François Giraud - le 8 novembre 2013