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Critique de film
Le film

Les Tribulations d'un Chinois en Chine

Partenariat

L'histoire

Arthur Lempereur est un jeune milliardaire désœuvré dont l'existence est surtout marquée par l'ennui qu'elle lui procure. Après une énième tentative de suicide ratée, Arthur accepte de partir en croisière en Extrême-Orient avec sa fiancée Alice et les parents de cette dernière. Alors que son bateau se trouve à Hong-Kong, il apprend que sa fortune a totalement fondu suite à de mauvais placements financiers. Alors qu'il menace à nouveau de mettre fin à ses jours, Arthur accepte le conseil de Monsieur Goh, son conseiller chinois en valeurs humaines et spirituelles. Celui-ci lui fait souscrire un contrat d'assurance-vie qui, en cas du décès du signataire sous 30 jours, octroie un millions de dollars à sa fiancée et à Goh lui-même. Ainsi le jeune homme pourra découvrir et expérimenter l'incertitude de la vie, le goût du risque et le frisson du danger, tout en obtenant in fine ce qu'il désire. Mais Arthur, en voulant échapper à des hommes qu'il estime être des tueurs engagés pour l'abattre, va faire par accident la connaissance de la superbe Alexandrine Pinardel, une jeune femme qui s'adonne au striptease pour gagner sa vie. Son cœur ne fait qu'un tour et il tombe instantanément amoureux de cette beauté sans pareille. Il reste à Arthur de retrouver Monsieur Goh pour faire annuler le contrat. Or ce dernier s'est évanoui dans la nature, et voilà Arthur - flanqué de son inséparable valet - obligé de parcourir cette partie du monde à sa recherche...

Analyse et critique

En 1964, quand L'Homme de Rio sort sur les écrans, une nouvelle page de l'histoire du cinéma français s'écrit : Philippe De Broca - après la sorte d'ébauche que représentait Cartouche deux ans plus tôt dans le genre codifié du film de cape et d'épée - venait d'inventer la comédie d'aventures tout en atteignant avec ce film la maturité artistique sur le plan de la mise en scène. Cette production pourtant relativement modique au niveau financier (mais absolument pas sur le plan visuel) s'avère un immense succès au box-office national, puis mondial (les Américains qui ont eu la chance de découvrir L'Homme de Rio l'acclament, le film parvenant même à être nommé aux Oscars dans la catégorie du meilleur scénario original), et Jean-Paul Belmondo acquiert définitivement ses galons de star de même qu'il devient un comédien incontournable autant pour le cinéma dit "d'auteur" que pour le cinéma dit "commercial" (deux appellations sous-entendues antinomiques qui, selon l'auteur de ces lignes, se révèlent très souvent absurdes sur un plan artistique). L'impact de L'Homme de Rio est si fort que le cinéaste est attendu au tournant. Mais dans la foulée de cet énorme succès, De Broca préfère s'atteler à une comédie romantique aux accents oniriques avec Un monsieur de Compagnie, pour lequel il retrouve son alter ego de ses premiers films, Jean-Pierre Cassel. Cette comédie enjouée, charmante et souvent désopilante peine pourtant à convaincre sur la durée en raison d'un trop grand relâchement au niveau de l'écriture (pour un film qui fait l'éloge de la paresse, c'est un comble). De son côté, Alexandre Mnouchkine, le producteur comblé de L'Homme de Rio, ne veut pas laisser le filon s'épuiser.



Mnouchkine et son coproducteur Georges Dancigers veulent réunir l'équipe triomphante qui a présidé à la réussite de L'Homme de Rio et ils y parviennent, malgré les réticences de Philippe De Broca qui ne voulait pas se répéter. Mais avec l'esprit d'un garçon malicieux et indiscipliné qui veut jouer un sale coup à ses aînés, le réalisateur se laisse convaincre et entend pousser les limites de l'exercice à son paroxysme, par défi. Alexandre Mnouchkine, qui souhaitait depuis longtemps porter Les Tribulations d'un Chinois en Chine à l'écran, en confie à l'adaptation à De Broca et à son fidèle coscénariste Daniel Boulanger. En guise d'adaptation, les deux hommes ne garderont qu'une structure lâche du roman de Jules Verne et écriront un scénario totalement loufoque qui leur correspond tout à fait, et surtout qui permet à Philippe De Broca de gagner son pari en réalisant un film encore bien plus fou et débridé que L'Homme de Rio, accumulant toujours plus les scènes spectaculaires dans des endroits encore plus nombreux et exotiques. Bien des années plus tard le cinéaste regrettera ce pied de nez, presque un caprice d'enfant gâté, ne se montrant guère aimable vis-à-vis de cette production. Hélas, malgré le véritable plaisir - un plaisir fugace - que l'on prend devant ces Tribulations d'un Chinois en Chine, on ne pourra que lui donner en partie raison.



De l'œuvre de Jules Verne, il faudra en oublier rapidement la teneur. Comme pour L'Homme de Rio, et encore de façon plus évidente (et moins bien agencée), la référence première de cette nouvelle comédie d'aventures est Tintin. De Broca et Boulanger ont pioché à nouveau dans l'univers de Hergé et parsemé le scénario d'hommages : Arthur, le héros, est accompagné de son fidèle valet Léon qui rappelle Nestor (il porte souvent le même uniforme noir et jaune de majordome) ; les deux gardes du corps - des anciens militaires - de la compagnie d'assurances, abrutis, maladroits et vêtus de la même manière renvoient directement aux Dupond / Dupont (mais il semble qu'il s'agisse d'un retour à l'envoyeur, étant donné que les personnages créés par Verne auraient inspiré Hergé pour ses policiers) ; l'Himalaya avec son monastère et son yéti mystérieux sont tirés de Tintin au Tibet ; l'ascension difficile et dangereuse à flanc de montagne évoque Le Temple du soleil ; l'évasion du bateau pirate en cercueils fait penser aux sarcophages dérivant en pleine mer dans Les Cigares du pharaon, de même que la balade à dos d'éléphant dans la forêt. Le jeu des ressemblances ne s'arrête évidemment pas là, on laisse le choix aux lecteurs de le poursuivre. Une autre référence, encore plus appuyée que dans L'Homme de Rio, concerne bien sûr James Bond. Cette fois-ci, Philippe De Broca, désireux de faire appel au sex-symbol numéro un de la planète cinéma (toujours dans l'idée d'en mettre plein la vue), fait appel à celle qui incendia les salles du monde entier en 1962 en sortant des eaux bahamiennes en bikini dans Dr. No : Ursula Andress. Sans même l'ombre d'un scrupule, le réalisateur reprend cette scène de façon détournée en faisant évoluer son actrice sculpturale en légers sous-vêtements lors d'une parenthèse romantique sur une plage avec Jean-Paul Belmondo. Cela dit, on ne s'en plaindra certainement pas tant Ursula Andress se montre tout simplement sublime dans Les Tribulations d'un Chinois en Chine, même si ses capacités de comédienne ne sont vraisemblablement pas ce qui a pu intéresser De Broca. Cette priorité accordée à l'aspect visuel sur la construction scénaristique est par ailleurs très symptomatique du film dans son ensemble et lui fait rapidement atteindre ses limites.


Si comme, dans L'Homme de Rio, les thématiques propres à De Broca et Boulanger sont bien présentes dans cette nouvelle comédie d'aventures, leur traitement reste plutôt superficiel et surtout celui-ci est complètement sacrifié à l'accumulation de péripéties qui ne valent souvent que pour elles-mêmes (alors que L'Homme de Rio était très habilement construit sur un plan dramatique et fluide dans l'enchaînement de ses séquences d'action). Si le rythme de chaque scène prise isolément ne souffre en général d'aucun problème, Les Tribulations d'un Chinois en Chine dans son ensemble connaît des variations rythmiques qui nuisent assez sérieusement à son équilibre et à sa fluidité. Surtout l'intérêt dramatique pâtit de l'absence de véritable progression dans la psychologie des personnages ou dans l'intensité de l'intrigue, tant la gestion chaotique du rythme vient contrebalancer l'envie du cinéaste de nous emmener sur un train de montagnes russes toujours plus excitant. Et de leur côté, les scènes venant apporter une pause, en plus de n'offrir que peu d'utilité scénaristique, peinent régulièrement à remplir leur second office : agir comme un ressort qui relance l'action. Parfois, le film donne ainsi l'impression de faire du surplace, chose assez incongrue quand on songe à la nature même de cette production ! La formule magique de L'Homme de Rio s'est donc peu à peu dissoute dans l'ambition affichée par Philippe De Broca de signer un film de tous les excès. Pour en revenir aux thèmes développés ici, le premier est évidemment la quête de la femme rêvée (et du fantasme de la femme idéale) qui sauve l'existence d'une monotonie mortifère (symbolisée par une longue mèche ridicule arborée par Jean-Paul Belmondo durant une partie du film) et autorise toutes les audaces et donc tous les périls. Cette obsession devient très vite maladive et permet l'enchaînement de catastrophes et de courses poursuites qui forment l'ossature des Tribulations d'un Chinois en Chine ; et elle permet accessoirement de provoquer des moments drôles assez savoureux quand Arthur / Belmondo traite sa future ex-belle-famille arriviste avec une indifférence et une désinvolture qui confinent au mépris le plus total. L'autre thématique, plus intéressante et fondatrice de l'œuvre du cinéaste, est celle de l'esquive de la mort ; dans sa course effrénée et sans fin, le personnage d'Arthur veut littéralement échapper à la mort puisqu'un contrat est mis sur sa tête. Le diptyque Homme de Rio / Tribulations d'un Chinois en Chine se révèle ainsi très caractéristique d'une obsession propre au cinéma de Philippe De Broca, qui a observé la mort faire son œuvre en Algérie et qui depuis veut défier toute logique, toute entreprise raisonnable pour goûter à la légèreté de l'existence, au jeu de l'amour et du hasard dans une fuite en avant qui fait confiance à l'humain seulement quand il accepte de céder à sa folie (qui le libère de ses chaînes). La toute fin du film démontre tristement qu'en dehors de la déraison et du mouvement permanent, il n'y a point de salut.



Bien entendu l'humour est le premier vecteur pour aborder ces thèmes ; un humour farfelu, sautillant, régulièrement pince-sans-rire, tirant vers l'absurde. Mais si L'Homme de Rio avait su éviter l'écueil de la parodie, ce qui n'était pas la moindre de ses qualités, Les Tribulations d'un Chinois en Chine saute à pieds joints dedans. Cette option est tellement assumée qu'elle en dévient souvent pesante à force de ruptures de ton, de virages nonsensiques, de tête-à-queue scénaristiques et d'autodérision permanente. Non pas que chacune de ces caractéristiques ne soit pas en elle-même délectable (surtout chez un trublion comme Philippe De Broca) mais, encore une fois, leur accumulation tend à désamorcer l'effet attendu et pourra même agacer certains spectateurs. Sur le plan visuel, ces outrances trouvent leur corollaire dans une utilisation disgracieuse de l'accélération de la vitesse de défilement de l'image, ou encore dans l'usage abusif de zooms avants. Tous ces choix orientent justement le film vers un autre genre, celui du cartoon. En effet, Les Tribulations d'un Chinois en Chine peut également se voir comme un dessin animé frénétique - proche d'un film de Chuck Jones ou de Tex Avery - dans lequel se succèdent les surprises, les désastres, les accidents, les chutes, les gags, les courses poursuites étirées et délirantes. Si les dialogues de Daniel Boulanger sont étincelants dès l'entame du film (véhiculés surtout par Jean Rochefort en valet, dont le flegme constant vaut son pesant d'or), De Broca y adjoint le burlesque de la comédie des origines et l'effervescence du cartoon déjanté, parfois bête et méchant. L'amour de la loufoquerie dégagé par le film et la tendresse pour des personnages sur lesquels la réalité n'a aucune prise deviennent ses principaux atouts. Et si l'on se décide enfin à abandonner la comparaison inévitable avec L'Homme de Rio, on pourra accepter de se régaler devant cette farce gigantesque, un film champagne qui érige la vitesse d'exécution, la fraîcheur et l'excentricité en modèle. Avec un scénario qui accorde toute sa place à l'usage des transports les plus divers (voitures, pousse-pousse, rickshaw, triporteur, side-car, avions, bateaux, ballon dirigeable) pour échapper à différents tueurs (des mafieux, des pirates), l'ébullition est garantie. De même, la fantaisie inhérente à ce spectacle foisonnant provient également des travestissements opérés par les héros - surtout Arthur (Belmondo change régulièrement de costume, et s'habille même en femme pour exécuter un strip-tease avant d'enfiler un vêtement de magicien dans la foulée).




L'abattage impressionnant de Jean-Paul Belmondo constitue le deuxième atout de ces Tribulations d'un Chinois en Chine. Sur le plan du jeu, certes, l'acteur en fait des tonnes et cabotine à outrance en gesticulant dans tous les sens comme si, juché sur une scène de théâtre, il haranguait la foule pour l'emmener avec elle dans ses aventures. Ce faisant, il se trouve pourtant en parfait accord avec le ton exacerbé adopté par le film, et sa performance se révèle de nouveau inoubliable. La volonté d'exubérance de Philippe de Broca amène Belmondo à se surpasser sur le plan physique ; dans Les Tribulations d'un Chinois en Chine, l'acteur prend tous les risques et accepte la douleur afin de livrer des cascades et des acrobaties d'une audace folle qui achèvent de faire de lui le précurseur occidental de Jackie Chan après un Homme de Rio déjà virevoltant. Il manque même de se rompre le cou en effectuant une séance de barres parallèles sur un échafaudage de bambous (rien que la gratuite de cette idée donne la mesure des défis qui sont lancés). Ce sont ses exploits physiques qui, tel un métronome, scandent un récit qui ne repose que sur le bouillonnement permanent et le franchissement irréaliste de paysages tous plus exotiques les uns que les autres. Et on n'a pas fait dans la demi-mesure sur ce plan non plus : Hong-Kong, le Népal (Katmandou, l'Himalaya), l'archipel de Langkawi au nord-ouest de la Malaisie, et même les hauteurs de Chamonix pour les séquences dans la glace. Au sein de ces nombreux paysages magnifiques où nous conduit l'histoire, l'alliance entre les voltiges de Belmondo (quelquefois accompagné de ses comparses) et la performance vocale d'un Jean Rochefort imperturbable et blasé fait principalement le sel de ce film. On pourra aussi - parfois - rire aux gags énormes et grotesques du duo Paul Préboist / Mario David dont la bêtise n'a d'égale que l'incompétence et la maladresse, ainsi qu'aux contributions désopilantes de Maria Pacôme et de Darry Cowl (l'hébétude et la cocasserie faites homme) qui ici navigue en terrain connu.




Et si l'on peut regretter qu'Ursula Andress n'apparaisse pas plus souvent à l'écran et que son rôle repose avant tout sur sa silhouette terriblement avantageuse, on doit saluer l'idée amusante et décalée d'avoir octroyé à un personnage aussi candide - c'est presque une gamine - un corps de déesse dédié au stupre (elle est strip-teaseuse). Pour la petite histoire, c'est sur le tournage des Tribulations d'un Chinois en Chine que Jean-Paul Belmondo eut un véritable coup de foudre pour l'actrice suisse. Une attirance violente qui fut d'ailleurs réciproque. Ainsi une romance naquit durant la fabrication du film et se poursuivit bien au-delà ; leur liaison passionnée - chacun dut finalement quitter son conjoint respectif - dura ainsi jusqu'en 1972. Enfin, à l'ensemble des traitements humoristiques et fantaisistes appliqués par Philippe De Broca et Daniel Boulanger, la musique du fidèle Georges Delerue confère au film une ironie tendre et une sorte de grâce étrange qui entrent pour partie dans l'impression de ravissement qui nous saisit pendant sa vision. En oubliant la révolution opérée par L'Homme de Rio un an auparavant, et en se concentrant essentiellement sur les nombreuses vertus affichées tout au long de ce périple fou et extravagant, on pourra se prendre au jeu de ce voyage démesuré sur des sites extraordinaires qui renvoient à la grandiloquence du pari insensé qu'avait fait un cinéaste alors en roue libre. Est-ce un hasard ? Le prochain long métrage que signera Philippe de Broca, Le Roi de cœur en 1966, sera un pur chef-d'œuvre, l'un des sommets de sa carrière. Affaire à suivre...

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Par Ronny Chester - le 4 juin 2013