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Critique de film
Le film

Les Treize tueurs

(Jûsan-nin no shikaku)

L'histoire

« Messire Narigutsu a toujours été d’un naturel violent. Il ignore les devoirs exigés par son rang et il commet des violences sexuelles. Son territoire connaît souvent des révoltes paysannes.» Ainsi est présenté Matsudaira Narigutsu, Seigneur du clan Akashi et demi-frère du Shogun. Le 5 septembre à l’aube au château d’Edo. Un homme s’est fait hara-kiri devant la porte de la résidence du ministre Doi en protestation contre la nomination par le Shogun, du Seigneur Narigutsu en tant que membre du conseil. Cet homme, c’est Mamiya, chambellan du clan Akashi. Devant la nécessité d’empêcher ce qu’ils considèrent comme une hérésie politique, les membres du gouvernement chargent le ministre Doi d’organiser l’assassinat du Seigneur Narigutsu. C’est l’inspecteur Shimada Shinzaemon qui est chargé de réunir l’équipe chargée de l’attentat. Douze hommes progressivement prendront sa suite, prêts à donner leur vie pour la réussite de l’entreprise.

Analyse et critique

Nettement moins connu en nos contrées que ses illustres contemporains que sont Kenji Misumi ou Hideo Gosha, Eiichi Kudo est l’auteur d’une vingtaine de films essentiellement tournés dans les années soixante pour la Toei au sein de laquelle il débute en 1956 avec sa première réalisation : Fue-Fuki Waka MushaLe guerrier joueur de flûte. Soutenu par Chiezo Kataoka (1), alors administrateur de la compagnie, il se voit allouer un budget assez confortable pour réaliser un Jidai-Geki qui renouvellerait un peu le genre alors doucement en perte de vitesse et assurerait de bonnes rentrés au studio. Ce Jidai-Geki sera Les Treize tueurs.

« Quel que soit le destin qui nous attend, soyons fiers d’être samouraïs… » (Shimada Shinzaemon)

Formellement, le premier nom qui vient à l’esprit en visionnant Les Treize tueurs est Masaki Kobayashi. Le plan d’entrée sur la porte de la résidence du ministre Doi est une copie quasi conforme d’un des premiers plans de Harakiri tourné un an auparavant. On retrouve le même rythme lancinant dans le déroulement du récit, la même propension aux mouvements de caméra lents et posés, la même voix off qui ouvre et commente le récit… La comparaison s’arrête cependant là, en effet, si esthétiquement, le film de Kudo peut par certains points rappeler celui de Kobayashi, thématiquement, Les Treize tueurs est l’antithèse totale de Harakiri. Là où Kobayashi proposait un drame réflexif poignant, un réquisitoire implacable, une charge féroce à l’encontre du système de valeurs médiévale, d’un code d’honneur vidé de sens, le film de Kudo met ouvertement en avant le sacrifice personnel pour une cause supérieure, le sens de l’honneur et l’idée d’une certaine noblesse dans l’esprit samouraï… Cette notion de sacrifice est régulièrement abordée dans les dialogues. Le Ministre Doi (Tetsuro Tamba) demande ouvertement à Shinzaemon : «Tu mourras pour moi ?». De même, ce dernier demandera à ses samouraïs en les recrutant : «Vous acceptez de me confier vos vies ?»

Le film s’appuie sur un scénario solide (2), mais assez linéaire (si on excepte un flash-back) qui privilégie la relation entre l’inspecteur Shinzaemon (à la tête des Treize tueurs) et Hanbei, le responsable de la sécurité du Seigneur Narigutsu. Les deux hommes se connaissent et s’estiment. Malheureusement, les coupes dans le scénario semblent avoir éludé une partie importante de leur relation avant les faits ; celle-ci étant clairement évoquée lors de la visite que fait Hanbei à son adversaire vers le milieu du film puisque Shinzaemon lui dit : «Tu es venu pour me tuer ? Tu as la rancune tenace malgré les années…»

Parmi les personnages ayant gardé une certaine épaisseur, celui du neveu est certainement le plus intéressant dramatiquement et narrativement en ce qu’il permet à Kudo et à son scénariste d’une part, de développer Shinzaemon et d’expliciter indirectement sa psychologie notamment dans la très belle scène où l’inspecteur se confie à son neveu qui pense bien le connaître (3), d’autre part d’évoquer un contexte politique où le statut de samouraï a perdu un peu de son sens dans un monde en relative paix. Ce n’est qu’après avoir parlé à son oncle que celui qui se présente comme ceci : « Je refuse de mourir. (…) Bien que Samouraï, je mène une vie marginale. Je suis entretenu par une Geisha et ignore les devoirs de mon rang. Et je ne pratique plus le sabre depuis longtemps. » se demandera (lors d’une scène très joliment découpée) si « une vie de marginal et de débauché » comme la sienne est honorable et reprendra son arme pour suivre la voie de son rang. C’est également à travers les yeux de ce personnage admirablement interprété par Kotaro Satomi (que l’on retrouvera dans les deux autres films de la trilogie) que Kudo fera passer la désolation devant le carnage final. Car s’il met en avant le don de soi, le sacrifice nécessaire, Kudo nuance son propos et termine son film sur la vue d’un village jonché de cadavres, sur deux samouraïs dont le regard perdu sur le désastre en dit long… Tout comme ce plan final sur un samouraï hilare dans une rizière inondée auquel le combat semble avoir ôté la raison…

Kudo fait preuve d’une belle maîtrise de la caméra et du langage cinématographique, utilisant tout l’éventail des effets disponible pour faire passer au travers de l’image les sentiments qu’il veut exprimer. Ainsi, la scène de prise de conscience du neveu fait-elle preuve d’un très beau découpage. Dans la séquence du viol lors du flash-back, Kudo plonge le décors dans l’obscurité pour se focaliser sur la souffrance de la victime filmée au plus près, l’agresseur étant à peine aperçu. Toute la dernière partie du film où le cortège de Narigutsu se retrouve prisonnier d’un village transformé en véritable souricière labyrinthique est un moment d’anthologie où Kudo essaye divers techniques qu’il poussera encore dans le long métrage suivant à savoir un montage nerveux lors des scènes d’action, un traitement des combats tout à fait novateur et l’utilisation de la caméra à l’épaule dans deux trop courts plans…


(1) Kataoka qui interprète le rôle de l’inspecteur Shimada Shinzaemon dans le film, fut un acteur populaire dans les années 40. Il joua notamment aux côtés de Takashi Shimura, le rôle titre des Miyamoto Musashi d’Hiroshi Inagaki (réalisateur pour lequel l’acteur joua à de nombreuses reprises).
(2) Kudo passa près d’un mois à remanier les 450 pages du scénario de départ de Kaneo Ikegami pour le ramener à un volume plus acceptable de 250 pages.
(3) - Les chiens sont domestiqués facilement, mais pas les chats. Les chats ne veulent qu’un toit. (Le neveu)
- Tu préfères donc vivre en chat de Geisha qu’en chien de garde samouraï ? Rassure-toi, je n’engagerai pas un chat comme toi. (…) A ton âge, je me comportais comme toi. Je détestais ma condition de samouraï. Je me croyais fait pour la vie d’artiste. Mais j’ai compris que ça ne nourrissait pas son homme. Mourir en samouraï est plus facile que de vivre de son art. (Shinzaemon)

En savoir plus

La fiche IMDb du film

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Par Christophe Buchet - le 17 mars 2007