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Critique de film
Le film

Les Tontons farceurs

(The Family Jewels)

L'histoire

Orpheline de père, Donna Peyton, neuf ans (Donna Butterworth), héritière multimillionnaire, est provisoirement laissée aux bons soins de son chauffeur, le dévoué Willard (Jerry Lewis). Il lui faut choisir, parmi ses six oncles (Lewis, Lewis & Lewis...) lequel l’adoptera. Elle rend visite à chacun d’entre eux. Il s’avère que la famille Peyton témoigne d’un haut niveau de dysfonctionnement.

Analyse et critique

Une petite orpheline doit rendre visite pour deux semaines à un oncle revenu d’Angleterre (Jerry Lewis), amateur de thé, qui peut-être assurera son adoption si d’aventure elle en exprimait le souhait. Elle est déposée sur place par son chauffeur dévoué (Lewis encore). En entrant à l’intérieur de son domicile, elle trouve l’anglophile ligoté à un compère nommé Matson. Elle est kidnappée par l’auteur du méfait (Lewis, une fois de plus), autre de ses oncles, gangster de son métier, intéressé par les millions de l’héritière. En partant avec sa petite prisonnière, ce dernier laisse au pied de ses deux victimes un bâton de dynamite sur le point d’exploser. A force d’astuce impliquant loupe, cordage et rayon de soleil, elles se détachent et fuient la maison. On s’attendrait à une grande explosion derrière les deux fuyards. Petite déception, de la fumée derrière la porte et quelque brouhaha. Un peu plus tard : le chauffeur trouve dans sa voiture la poupée de la fille, qu’elle y a laissée avant de partir. Il retourne au domicile la lui rendre. On se dit alors que l’excuse pour qu’il parte avant ses deux semaines de congé à sa recherche est quelque peu convenue. Le chauffeur sonne à la porte. La maison s’effondre. On comprend alors que le morceau de bravoure dû à la dynamite n’était que différé pour en amplifier la surprise. Le malfrat téléphone au chauffeur pour lui annoncer avoir la fillette en otage (question de rançon). On comprend que la poupée, elle, n’était pas un prétexte pour annoncer la poursuite de celui-ci (il se dénonce de lui-même), mais pour le gag de la maison détruite. Vous avez suivi ? Nous, spectateurs, à peine davantage.


Tout le film est à l’image de cette succession d’incidents : ce qui peut sembler manquer de cohérence rapidement trouve sa raison d’être dans une mécanique du "toujours plus", aussi délirante soit-elle. Si délirante, à vrai dire, qu’elle fit douter certains de la santé mentale d’un Jerry Lewis ici en surchauffe effrénée. Toujours plus, pour un bon gag. En 1965, Jerry a déjà eu la Paramount à ses pieds. Les budgets disponibles durant son moment de gloire en solo, il les a mis au service de comédies à la lisière de l’expérimental (le décor unique du Tombeur de ces dames), du film d’horreur (Dr. Jerry & Mister Love) avant de verser, aux frais de la princesse, dans la charge anti-show-business (Le Zinzin d’Hollywood / Le Souffre-douleur). Les studios, on les comprend un peu, après tout c’est dans leur nature, auront toujours plus d’indulgence pour les flops d’un tâcheron que les relatifs insuccès d’un artiste. Désormais, Jerry est à l’essai. Soit le moment idéal pour leur renouveler sa gratitude par un mindfuck complet. Il s’agit pour Lewis de faire feu de tout bois. Ainsi, son personnage de gaffeur lunaire se confronte-t-il, sous le prétexte d’une famille entière à représenter, à pas moins de six doubles extravagants incarnés par le comédien. L’acteur / réalisateur se permet, sur un canevas flirtant avec la libre association, de refourguer nombre de gags absurdes et visuels qu’on devine pour certains consignés de longue date sans avoir encore trouvé l’opportunité de les placer. Les Tontons farceurs est réalisé comme un dernier film - sans céder à la dignité crépusculaire, mais au contraire comme une apocalypse de poche.

Il serait laborieux d’énumérer les vannes brillantes de cet ovni, de mauvaise foi de ne pas admettre que certaines, de leur côté, tombent à plat (on avoisine parfois en matière de mise en scène la théorie du chaos). Notons toutefois un récit de marin particulièrement hilarant pour l’écart entre l’héroïsme du morceau de bravoure narré par la voix-off et ce qui nous est donné à voir de l’épisode historique (le film joue fréquemment de phénomènes d’incongruence), des mises en abîme à la pelle dont le ressort comique est parfois de nature strictement plastique (le "film dans le film" d’Anne Baxter réagissant aux turbulences du vol d’avion où on le projette), l’épuisante euphorie qu’il y a à suivre éventuellement une dizaine de gags à la minute quand Lewis s’amuse diaboliquement à différer causes locales et effet final dans une logique de domino express. Sans s’en référer à la persona de Jerry, facteur humain dans une machinerie imaginative que plus rien ne semble pouvoir arrêter, le film évoquerait une sorte de Tati sous amphétamines, prêt à rompre les lois élémentaires de l’illusion de transparence (en recourant, par exemple, au montage inversé et accéléré). En Professeur Julius Kelp, Lewis fait preuve d’une inventivité de chimiste, aboutissant à des composés explosifs, au prix de quelques ratés.

Par ses six doubles, l’auteur explore de multiples facettes potentiellement dérangées de sa propre personnalité. On l’accusera, au vu de son omniprésence à l’écran, d’une mégalomanie rampante qu’il n’aurait su tenir en bride. Il est révélateur, au sujet de Lewis, que ses détracteurs ne puissent résister à une personnalisation du blâme. Elle est inhérente à sa comédie, projetant, même sous le maquillage grotesque un être humain sans excuses ni défense face au public. Acte kamikaze aux limites ici de l’indigeste : il n’y a pas vraiment, dans Les Tontons farceurs, l’ordinaire soupape de Lewis... à savoir le slow-burn, cette hilarité provoquée par l’impassibilité coincée d’un tiers devant l’affolement physique et émotionnel du gaffeur. Domine ici sans partage l’hystérie virtuose, celle que lui reprendra Eddie Murphy se démultipliant lui-même, Jim Carrey par l’art de la grimace, le rire inquiet généré par les personnalités multiples. Chaque oncle est l’occasion d’un autoportrait peu flatteur : clown aigri qui n’en peut plus de faire rire les marmots et ne pense qu’à s’envoler pour un paradis fiscal ses économies en poche, esthète misogyne obsédé par la photographie de corps de pin-up sans qu’il n’en conçoive même de désir, malfrat opportuniste, intellectuel pris par le démon du jeu...


Aucun suspense quant au fait que la petite fille en recherche d’un père d’adoption ne leur préfère Willard Woodward, son chauffeur rêveur, grand enfant lui-même. Pas innocent que, ne pouvant officiellement assumer cette charge, il ne prenne en se déguisant la place du clown vacant au rendez-vous devant la loi. La clownerie de Lewis n’est pas sans sa dimension morale, en accord avec un démocratisme radical : la star du rire donne voix aux ratés, à ceux qui n’ont pas de chance, que les puissants dominent tous les jours. Il témoigne de l’échec commun, de la poisse ordinaire. Il y a pour Lewis une exigence éthique à ce que la célébrité éclaire l’anonymat, un lien d’amour entre misère et comédie. Lui qui rêvait d’adapter L’Attrape-Cœurs, opus magnum américain du refus névrotique de grandir dans une humanité à la laideur avérée, confronte ici ce fond existentiel à une fillette de neuf ans (incarnée par l’enfant-vedette Donna Butterworth). Les Tontons farceurs rappelle incidemment l’engagement, bien réel, de Jerry Lewis pour les droits de l’enfant. Suffit de voir son souci visible, dans un univers où règnent la perversité et l’embarras, de ne pas compromettre l’actrice par des situations perverses ou embarrassantes. Une certaine complaisance s’observe parfois, chez ceux prenant un plaisir non dissimulé à envisager les films de Lewis comme l’œuvre d’un malade - qui déroulerait par le menu la noirceur de ses troubles et complexes sur la toile blanche. Il n’est pas interdit non plus d’y voir l’inverse : celle d’une personnalité publique ayant acquis le droit d’être appelé quelqu’un de bien.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : swashbuckler films

DATE DE SORTIE : 23 decembre 2015

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En savoir plus

La fiche IMDb du film

Portrait de Jerry Lewis

Par Jean-Gavril Sluka - le 23 décembre 2015