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Critique de film
Le film

Les Sans espoir

(Szegénylegények)

L'histoire

Budapest, 1869. En ces temps de disette, les crimes et les vols se multiplient. Le peuple, accablé par un pouvoir impitoyable, chante encore la rébellion des sans-espoir, qui ont défié l’autorité en participant à l’insurrection de 1848. Les derniers partisans, devenus brigands, sont pourchassés par le comte Gédéon Roday, le commissaire général qui a juré de les exterminer par tous les moyens. L’action prend place dans un fortin isolé où sont regroupés des paysans soupçonnés de faire partie des sans-espoir.

Analyse et critique

Comme Rosi avec Salvatore Giuliano ou Glauber Rocha avec Antonio das mortes, Les Sans-espoir prend pour cadre une bande de « brigands » ruraux défiant la loi, pourchassés par un Etat qui veut faire taire les derniers sursauts de la rébellion de 1848. Une voix off, durant le générique, nous informe du contexte historique où se déroule l’histoire des Sans-espoir, le tout sur fond d’images tirées de livres d’histoires ou d’encyclopédies. Ici, Jancso met de côté une règle d’or de son cinéma qui est de ne pas donner les clés de l’histoire d’entrée de jeu, mais d’en distiller les informations. Ici, dès l’abord, il informe en profondeur le spectateur sur les enjeux de son film. C’est dans son déroulement que l’on va trouver cette opacité propre au cinéma du réalisateur. L’action prend place dans un camp de prisonniers où un homme, condamné pour le meurtre de trois riches paysans, doit dénoncer quelqu’un ayant fait plus de victimes. Cette règle s’applique à de nombreux détenus, et il devient rapidement difficile de savoir qui est qui, qui a fait quoi, dans cet imbroglio de crimes, de coupables et d’innocents.

Tamas Somlo signe une belle photographie, où les personnages sont engloutis par l’immensité de terres arides, de plaines sans fin, cette puszta si spécifique à la région. Jancso mise sur l’absence de toute émotion, et on a l’impression de voir s’agiter des pantins, d’un côté de l’ordre comme de l’autre, des silhouettes, simples esquisses d’êtres qui peinent à émerger de l’histoire et de la géographie de leur pays. C’est la première pierre d’une œuvre que Jancso, et son scénariste Gyula Hernadi, consacrent au passé de la Hongrie. Ce film nous parle, comme dans d’autres chapitres à venir de la filmographie de Jancso, de la mise à mort par l’autorité de ceux qui désirent changer l’ordre réputé immuable des choses. Jancso met en scène son film à partir de longs plans-séquences au sein desquels il développe sa mise en scène. Il n’use pas de musique, quasiment pas des vertus du montage. Un style souvent comparé au théâtre filmé, ce qui est on ne peut plus faux. Car il y a bien là une mise en scène purement cinématographique. « Si je rejette le montage, c’est parce qu’il postule une tension vers le public, qu’il agresse le public. Alors que les plans longs sont beaucoup plus respectueux du public, lui laissant le temps de réfléchir tandis que l’action se déroule » (1). Par sa mise en scène Jancso demeure complètement extérieur aux drames qui se déroulent devant l’œilleton de la caméra. Celle-ci est en retrait, ne vit pas sur le même plan que les drames des personnages. Du coup le film devient hiératique, et l’investissement du spectateur plus difficile.

Jancso déploie ses personnages dans le champ comme autant de lignes de force venant briser le cadre. Des diagonales de personnages alignés viennent ainsi souligner les lignes de fuite ou briser les horizons. Jancso multiplie les figures chorégraphiées : ici une ronde de prisonnier, là une ligne de femmes leur portant du pain. Des rangées de soldats qui isolent un individu, l’espace qui s’ouvre soudainement sur un vide où trône une potence. Les personnages vivent ainsi à l’intérieur de groupes plus vastes, soulignant leur appartenance à un camp ou un autre. Il n’y a pas vraiment d’individualité qui ressorte, les hommes sont définis par le parti auquel ils appartiennent. Au cœur de la Puszta (la steppe), ils sont isolés, et n’ont d’autre issue que de se regrouper, seule façon d’exister dans ce monde nu et dépouillé. Les personnages sont pures figure abstraites. Peu d’émotions viennent s’afficher dans leurs voix et leurs visages.

Jancso examine à la loupe les méthodes de coercition de l’autorité afin de faire plier les prisonniers. Des interrogatoires, au cours desquels sont pratiqué la torture psychologique, le harcèlement, les brimades ; les conditions d’emprisonnement, le cachot, les geôles où l’on ne peut se tenir qu’accroupi ; les portes de sorties, autant d’illusions et de manipulations offertes aux prisonniers. Une femme est déshabillée puis battue. Cette figure de nudité récurrente du cinéma de Jancso, qui de film en film voit sons sens changer, est ici le symbole de l’oppression féminine et du pouvoir absolu que s’accordent les bourreaux. L’autorité tente par tous les moyens de briser l’unité en isolant, en poussant chaque prisonnier contre ses voisins, à la délation à laquelle se livre Gadjor qui sera puni par ses pairs. Le but de cette manœuvre est de trouver parmi les Sans-espoir qui est Sandor, leur chef présumé. C’est alors qu’après les tentatives de manipulation, un deuxième plan, machiavélique, va voir le jour. Nous n’en dévoilerons pas plus, tant le film, après une première partie délibérément lente et absoncse , prend l’allure d’une mécanique machiavélique, un véritable récit de machination. Le film nous parle de trahison, de délation, comme le fera Rouges et Blancs dans lequel une infirmière, pour sauver des hommes, est amenée à dénoncer des révolutionnaires.

Jancso pointe du doigt et dénigre l’idée d’une Hongrie indépendante depuis mille ans. Au XVIIIème siècle, au sein de l’empire des Habsbourg, la noblesse lutta pour l’indépendance de la Hongrie. En 1867, l’Autriche est défait par la Prusse, et le dualisme entre l’Autriche et la Hongrie est instaurée. Jancso nous montre cependant la soumission du pouvoir envers l’empire autrichien. Sujet qu’il parcourra encore et encore dans ses films suivants. Le fond historique et la forme, marqués de la patte Jancso, sont ici pleinement identifiables. Ses œuvres suivantes vont affiner encore son travail sur la chorégraphie et les plans-séquences, de manière moins démonstrative qu’ici, son cinéma s’ouvrant sur plus de liberté au sein d’un carcan stylistique pourtant toujours extrêmement maîtrisé et orchestré. Les Sans-espoir paraît en effet parfois trop figé et si le film nous marque par son récit uniquement porté par la mise en scène, on peut toutefois regretter que celle-ci en soit l’enjeu principal et quasi unique. Peut-être cette rigidité s’explique-t-elle en partie par le fait que pour une fois Jancso s’en tient strictement au scénario alors que sa méthode habituelle est de tout reconstruire au tournage, de laisser une grande place à l’improvisation, à la recréation, bref à laisser la vie entrer dans sa mise en scène formaliste. Malgré ces réserves, Les Sans-espoir est un film important de la carrière de Jancso et c’est d'ailleurs avec ce titre que le cinéaste est découvert France suite à sa présentation au festival de Cannes 1966.


(1) Ecran 72 n°10, cité dans le dictionnaire des cinéastes de George Sadoul.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : clavis films

DATE DE SORTIE : 11 novembrE 2015

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Par Olivier Bitoun - le 28 mai 2006