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Critique de film
Le film

Les Rôdeurs de l'aube

(Rage at Dawn)

L'histoire

1866 dans une petite ville au Sud de l’Indiana. Le gang des frères Rico commandé par Frank (Forrest Tucker) est sur le point de cambrioler une banque. Ce que ses membres ignorent, c’est que la population a appris ce futur méfait et les attend au tournant en leur tendant une embuscade. Résultat : le plus jeune de la fratrie est tué alors que tous les autres arrivent à se sortir du guêpier et à rejoindre leur cachette. Les habitants en ont assez de la mainmise de ces hors-la-loi sur leur petite communauté ; mais ce dont à leur tour ils ne se doutent pas c’est que les trois notables les plus haut placés (le shérif, le juge et le procureur - respectivement Ray Teal, Edgar Buchanan et Howard Petrie) sont de mèche avec les bandits. Ces derniers découvrent rapidement le traitre qui les a dénoncés et le font brûler vif. Il s’agissait du barman, indic de la célèbre agence de détectives "Pinkerton". Le patron de l’agence décide d’envoyer Monk Paxton (Kenneth Tobey), un de ses hommes, pour essayer de faire tomber le gang. Il lui demande de se faire accompagner par un ex-espion sudiste, James Barlow (Randolph Scott), désormais agent fédéral. Le duo planifie une fausse attaque de train dans l’espoir de gagner la confiance de la bande. Ils n’ont plus qu’à attendre d’être contactés et ainsi pouvoir infiltrer le gang. Entre temps, James s’est amouraché de Laura (Mala Powers), qui n’est autre que la sœur des frères Reno. Clint Reno (Denver Pyle), le seul homme de la famille à ne pas faire partie du gang, demande à Barlow d’emmener sa sœur loin d'ici avant que la situation ne dégénère...

Analyse et critique

Quelques semaines après Dix hommes à abattre (Ten Wanted Men) de Bruce Humberstone, voici que sortait dans les salles américaines le deuxième western de l’année avec Randolph Scott. Au vu de ces deux films, on pouvait à cette date déjà se dire que 1955 ne serait pas la meilleure cuvée westernienne du comédien ! A propos de Badman’s Territory, le précédent western du réalisateur, j’écrivais : "Tim Whelan, qui venait de réaliser le premier "screwball musical avec le méconnu mais jubilatoire Step Lively (avec Frank Sinatra), devait être encore pris dans le rythme effréné de celui-ci quand il réalisa son premier western ; en effet le quart d’heure initial est tellement rapide et mouvementé qu’on se demande parfois si l’on a bien tout compris et si l’on aurait pas loupé des éléments de l’intrigue au passage ! Ca bouge, ça tire, ça caracole, ça chevauche dans tous les sens…" Depuis cette époque, le coréalisateur avec Michael Powell et Ludwig Berger du Voleur de Bagdad (probablement son plus grand titre de gloire), semble s’être bien (trop) assagi. En effet, Les Rôdeurs de l’aube se révèle être un western d’espionnage pas spécialement mauvais mais bavard, statique et peu captivant, manquant singulièrement de tension dramatique. Un western sans beaucoup d’intérêt à part pour les complétistes des films avec Randolph Scott, mais l’acteur avait tourné auparavant dans de bien moins bons westerns, notamment à la Warner (à l’exception notable de la plupart de ceux signés par André De Toth).

« This is the true story of the Reno Brothers... Clint, a respected farmer, and Frank, Simeon, John, and Bill... who were the first train robbers in American history. Looting, burning and killing, this infamous clan rode through the middle border states setting the pattern for the great outlaw bands which were to follow : the James Boys, the Daltons, and the Youngers. » Tel est le préambule de ce film qui met donc en scène pour la première fois le gang des frères Reno, ses membres étant réputés pour avoir été les premiers pilleurs de train aux USA. S’ils n’ont pas fait l’objet plus tôt d’un film à leur gloire comme d’autres bandits plus célèbres, c’est probablement par le fait que leur aura fut moins romantique. Effectivement, ils n’étaient pas considérés par un grand nombre comme des "Robin des Bois du Far-West" (à l'instar des frères James par exemple) mais comme de vulgaires meurtriers (qu’ils étaient d’ailleurs), connus pour des attaques de train et des pillages de banque à mains armées, régnant sans merci sur une petite ville, soudoyant les autorités, terrorisant toute la contrée sans que personne n'ose lever le petit doigt. Les auteurs ne cherchent d’ailleurs pas à enjoliver la réalité concernant le gang (il est dommage en revanche que l’écriture des personnages soit aussi fade et impersonnelle) mais prennent évidemment quelques distances avec elle concernant par exemple la sœur qu’ils décrivent comme une personne loyale envers ses frères tout en désapprouvant leurs activités meurtrières, alors qu’en vérité elle fut une enfant indisciplinée qui les a toujours soutenus. Les membres de la bande furent en revanche lynchés comme justement montrés dans le film. Dommage d’ailleurs qu’une telle noirceur dans la séquence finale (Randolph Scott se désespérant de ne pas avoir pu empêcher la folie meurtrière et vengeresse des citoyens) n’ait pas fait irruption plus tôt dans le film ; ce dernier aurait probablement eu une toute autre portée.

On trouvait également dans le courant de l’intrigue une description sans scrupules de nombreux notables véreux et conscients de l’être (« Our collusion with the Reno Brothers is one of the worst kept secrets in history. Collusion, conspiracy, malfeasance. Ugly words, your honor, but true. We've got to be realistic ») mais sans que jamais elle ne porte vraiment à conséquence, car trop vite évacuée. Dommage aussi car, comme le dit à un moment donné le personnage joué par Randolph Scott, il aurait mieux valu s’occuper en premier lieu de ces personnalités malhonnêtes, peut-être encore plus dangereuses et malveillantes que les hors-la-loi reconnus comme tels. Cette approche aurait pu amener sur le tapis une réflexion assez intéressante sur la justice, mais cela avait de toute manière déjà été fait auparavant. Ici, Horace McCoy (auteur de romans noirs, de polars et d'On achève bien les chevaux), après avoir longuement présenté les outlaws, s’occupe surtout de son intrigue d’espionnage, l’apparition de Randolph Scott ne se faisant qu’au bout de 26 minutes de film alors que la célèbre agence de détectives "Pinkerton" entre en scène. Cette dernière a effectivement participé à l’arrestation du gang et "mis en scène" la première attaque ferroviaire. On trouve bien quelques éléments intéressants au sein de cette histoire, comme l’espion brûlé vif ou le fait que le film débute là où beaucoup se seraient terminés (les bandits tombant dans le guet-apens mis en place par la population). Mais en général on n'y relève rien de bien surprenant ni de bien nouveau ; tout se déroule comme on s’y attendait si l'on excepte le lynchage final. Le film tire surtout son charme de ses éléments de décors inhabituels au sein d’un western : des paysages verdoyants, des villes arborées, des maisons en pierre ou en briques, des ponts recouverts, des poteaux de télécommunication... Des éléments qui feront au contraire pousser des cris d’orfraie aux tenants de la véracité historique puisqu’en fait d’Indiana le film a été tourné en Californie, les paysages étant ici et là totalement différents. Quoi qu’il en soit, cet "exotisme" n’est pas déplaisant, donnant presque envie d’aller visiter ce Columbia State Historic Park !

Par ailleurs, on ne peut pas dire que Tim Whelan fasse des étincelles, pas plus que son scénariste ni même ses comédiens. Randolph Scott semble même moyennement convaincu par son rôle d’espion qui se fait passer pour un peintre commettant des hold-up ! On trouvera dommage également que toute cette tripotée de vétérans du western soient autant sous-employés les uns que les autres, que ce soit J.Carrol Naish (qui venait de quitter sa panoplie de Sitting Bull), Edgar Buchanan étonnamment fade, la charmante Mala Powers, Forrest Tucker, Denver Pyle... Cette histoire mêlant un espion infiltrant un gang pour gagner sa confiance avant le démanteler, des notables corrompus et des bandits cruels aurait pu donner naissance à une série B survitaminée : si le film commençait plutôt bien, l'ensemble s’essouffle très vite. Et si ce n’est jamais vraiment désagréable, le monotonie s’installe plus vite qu’on ne l’espérait, la fusillade finale étant bien trop longue et moyennement rythmée pour nous réveiller. Un petit western assez fade et qui se traîne un peu trop. Le duo Randolph Scott/Tim Whelan avait fait beaucoup mieux avec Badman’s Territory ; et si vous souhaitez voir le comédien dans un autre rôle d’agent essayant d’infiltrer une bande, reportez vous plutôt sur The Nevadan de Gordon Douglas d’autant que Forrest Tucker est également de la partie. Enfin, concernant le western d’espionnage, à cette date, c’est toujours le captivant Springfield Rifle (La Mission du Commandant Lex) qui tient la dragée haute à ses concurrents. Quant aux frères Reno, nous les rencontrerons à nouveau dans Love Me Tender sous les traits d’Elvis Presley, Richard Egan et William Campbell. Aussitôt vu, aussitôt oublié.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 8 juin 2013