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Critique de film

L'histoire

Au début des années 1930, après quatre ans d’incarcération dans un pénitencier de l’Oklahoma, Tom Joad (Henry Fonda) s’apprête à rejoindre la ferme familiale. Les USA connaissent alors une crise économique majeure pendant laquelle les banques s’approprient les terres des paysans endettés. Comme tant d’autres, le clan Joad prend la route de la Californie, cette terre promise pour tous les délaissés de l’Amérique. Mais le chemin est long et l’Eldorado n’est qu’une belle utopie. Il faut se battre pour survivre et tenter d’y croire encore...

Analyse et critique

" Et les dépossédés, les vagabonds, affluèrent en Californie, 250 000 puis 300 000. Derrière eux les tracteurs tout neufs investissaient la terre et les fermiers étaient expulsés de force. De nouvelles vagues se formaient, de nouvelles vagues de dépossédés et de sans abris, durs, résolus et dangereux... " - Les Raisins de la colère, John Steinbeck

De 1929 à 1939, les Etats-Unis connaissent la crise économique la plus importante de leur histoire. En 1932, un tiers de la population est au chômage et les démunis affluent sur les routes de l’Ouest en quête de travail. John Steinbeck, en prise avec son temps, écrit Les Raisins de la colère. Le roman sort en librairie en 1939 et rencontre un large public ému par le drame vécu par ces fermiers de l’Oklahoma, ceux que l’on surnomme familièrement les Oakies. Les studios hollywoodiens, en quête du moindre succès théâtral ou littéraire, s’intéressent au roman afin d’en réaliser une adaptation grand public. Finalement c’est la 20th Century Fox qui en acquiert les droits contre 75 000 dollars. Darryl Zanuck, nabab du studio, souhaite profiter du succès du livre et réaliser une grande fresque dans les meilleurs délais. Nunnally Johnson est chargé de scénariser le roman tandis que Zanuck part en quête d’un réalisateur. Rapidement, il se tourne vers John Ford qui trouve dans le texte de Steinbeck un terreau idéal pour exploiter certains de ses thèmes de prédilection que sont l’homme face à l’injustice, l’éclatement de la famille ou encore le conflit des générations devant la modernisation de la société.

Le tournage du film, qui se présente comme un des premiers grands road movies de l’histoire du cinéma américain (1), débute en Oklahoma pour se terminer en Californie. Ford et son équipe suivent le chemin des Oakies et tournent l’essentiel des séquences en milieu naturel. Au terme de la réalisation, le film est rapidement monté et sort sur les écrans en mars 1940. Le succès est au rendez-vous, le film remporte deux Oscars et aujourd’hui encore, Les Raisins de la colère est considéré par la critique comme un chef-d’œuvre d’humanisme. Ce film aux valeurs universelles n’est pas le simple témoignage d’une crise sociale et économique, il va bien au-delà.

Dans un premier temps, il est bon de rappeler que l’histoire des Oakies ne reflète pas la situation de l’ensemble des paysans américains puisque dès 1932, la majorité des travailleurs agricoles reçut des aides de l’Etat. Le cas des familles de l’Oklahoma était donc exceptionnel et il faut rappeler que la crise, appelée couramment Great depression, a essentiellement touché la population des villes. Dans The Grapes of Wrath, John Ford crée une opposition entre le monde citadin et celui de la campagne qui n’est pas juste au regard de l’histoire : dans chacune des scènes qui voient la famille Joad entrer en ville, Ford dépeint un monde riche et renfermé qui rejette et met en exergue la pauvreté des Joad et par extension celle du monde rural. Dans la ville, tout est payant (Ford filme de façon récurrente des panneaux annonçant le tarif de l’eau ou du camping), les voitures modernes klaxonnent et bousculent le vieux camion des Joad, le regard des citadins fuit le spectacle de la misère... Pourtant la pauvreté n’était pas absente de la cité, bien au contraire : c’est au sein des grandes mégalopoles que la crise atteignait son paroxysme et sur ce point Chaplin, avec ses Temps modernes (1936), avait une approche plus fidèle de l’Histoire. Ceci prouve que l’objectif de Ford n’était pas de signer un film documentaire mais plutôt de se poser au carrefour des civilisations. Comme souvent chez le cinéaste, les symboles embrassent l’histoire avec une ampleur infiniment plus large que celle décrite par le scénario.

Dés la première séquence qui montre Tom Joad marcher vers un carrefour puis entrer dans une station-service (nommée symboliquement "Crossroad"), John Ford impose sa vision : à l’instar de L’Homme qui tua Liberty Valance (1962), Les Raisins de la colère raconte la transformation d’une civilisation qui quitte un monde de tradition pour s’inscrire dans celui de la modernité. Aux yeux de certains, le choc provoqué par la modernisation de la société est synonyme de progrès, mais pour Steinbeck et Ford il est une source de souffrance endossée par les délaissés, ceux qui comme les cow-boys de L’Homme qui tua Liberty Valance ou les mineurs de How Green Was My Valley (1941) sont inexorablement abandonnés au "carrefour" des civilisations.

Quand Tom arrive, les propriétés sont vides, les familles parties et les tracteurs Caterpillar écrasent tout sur leur passage. Les images des machines détruisant les cultures de maïs sous le regard incrédule des derniers paysans sont particulièrement touchantes. Ici, Ford décrit une forme d’injustice qu’il exprime intensément dans d’autres scènes comme celle où le grand-père Joad crie son désespoir devant la situation : « Je ne vais pas en Californie. C’est mon pays et ma place est ici. Ma terre, elle n’est pas bonne, mais c’est à moi, tout à moi. » Le vieillard pleure cette terre qui a vu naître et mourir tant de générations, cette terre qui, plus qu’un simple titre de propriété, est celle sur laquelle s’est inscrite leur lignée, celle qui a vu couler leur sang... Leur terre !

Dans la deuxième partie du récit, Tom a rejoint sa famille et part sur la route avec un ancien prêtre nommé Casy (John Carradine). A ses côtés, Tom prend conscience des injustices dont sont victimes ceux que la modernité délaisse. Au début du récit, notre héros sort de prison et ne veut pas faire de vagues. Il dit : « J’essaie de vivre sans bousculer personne, c’est tout » mais au contact des événements, il prend conscience de sa force et du rôle qu’il doit jouer pour aider son peuple. Il fera face. Cependant, ce choix mettant en danger sa famille, Tom doit continuer son chemin en solitaire. Dans la fabuleuse scène qui le voit dire adieu à sa mère, il se métamorphose en symbole de la souffrance humaine et déclare dans une tirade que l’on pourrait presque qualifier de christique : « Un homme n’a pas d’âme qui lui est propre, juste un petit morceau d’une grande âme, et cette grande âme appartient à tout le monde […] Je serai partout dans l’obscurité. Je serai partout où que tu regardes. Là où il y a un combat pour que les gens puissent manger, je serai là. Là où un flic frappe un homme, je serai là... » Tom part. La famille Joad éclate...

Derrière l’injustice sociale provoquée par la crise, Ford montre l’éclatement de l’unité familiale. Au fur et à mesure du voyage, la famille Joad va se réduire : le grand-père succombe à une crise cardiaque juste après avoir quitté la ferme. Par la suite, la grand-mère ne résiste pas non plus aux difficultés du voyage et s’éteint en pleine traversée du désert. Enfin, le fiancé désespéré de Rosasharn (la sœur de Tom) s’enfuit et l’abandonne malgré sa grossesse. Les Joad disparaissent et aucune naissance ne vient contrecarrer ce mouvement. Certes Rosasharn est enceinte, mais Ford ne filme que ses souffrances. Elle n’est pas porteuse d’espoirs...

On perçoit aussi un conflit générationnel sous-jacent : à la différence de leurs parents et grands-parents, les petits Joad (Ruthy et Winfield) s’amusent du voyage. Pour eux, l’avancée vers ce monde plus moderne est source de bonheur. « We’re going to California, we’re going to California » chantent-ils à tue-tête lors du départ. La scène la plus symbolique est celle où Winfield et sa sœur découvrent pour la première fois des lavabos : ils sont fascinés par ce spectacle et éprouvent un intense plaisir à observer ces robinets modernes et rutilants, symboles d’un monde tourné vers le futur. Leur vision est en totale opposition avec celle des parents chez lesquels prédomine la méfiance.

Face à l’érosion de l’unité familiale, la seule personne qui tente de maintenir le lien est Ma Joad. Elle est le moteur de la famille, celle qui pousse les Joad à aller de l’avant : lorsqu’ils quittent la ferme, Ma refuse de regarder derrière elle. Les yeux rivés sur la route, c’est grâce à sa volonté et ses sacrifices que la famille peut rester unie. Dans une autre scène, Ma Joad range ses souvenirs avant le grand départ. Seule face à son passé, elle regarde une dernière fois ses petits objets qui ont fait son histoire : en quelques images poignantes, Ford exprime la nostalgie intériorisée de Ma Joad. Pour que la famille reste unie, Ma sait qu’il faut cacher sa souffrance et ses peines. Sa détermination est sans faille, et dans la dernière scène du film elle fait cette déclaration : « Ils ne peuvent pas nous anéantir, ils ne peuvent pas nous écraser. Nous continuerons pour toujours, Pa, parce que nous sommes le peuple. » Avec ces mots, Ma prouve que malgré l’éclatement de la structure familiale et les difficultés qu’il y a à survivre, l’espoir demeure. De tous ses films, c’est sûrement dans celui-ci que Ford montre l’amour maternel avec le plus d’émotion, de profondeur et d’intelligence.

Certains diront que le lyrisme qui coule de ces Raisins de la colère n’est pas l’œuvre de Ford : au fond, le roman de Steinbeck contenait déjà toutes ces thématiques. Dans une lettre adressée à Lindsay Anderson (2), Nunnally Johnson (le scénariste du film) écrivait : "La contribution du réalisateur est, à mon avis, celle dont on peut tirer le moins de fierté. Il ne contribue pas à l’écriture de l’intrigue, ne fournit pas un seul personnage, ne crée pas une seule ligne de dialogue, tous ces éléments étant ce que j’appellerai les parties prépondérantes […] La marge de manœuvre permettant à un réalisateur d’exercer ses capacités d’invention et de création me semblent trop étroite pour justifier le mérite qu’on lui accorde." Les propos de Johnson incitent évidemment à la réflexion. Il est sûr que John Ford n’invente pas de personnages, mais Johnson oublie que le cinéaste les met en scène. Derrière un texte, il y a une phase de création qui semble totalement échapper au scénariste. On pourrait reprendre l’exemple de la séquence d’introduction du film décrite précédemment (Tom Joad marchant vers un carrefour), mais il faut également évoquer ces plans rapprochés sur les visages des protagonistes qui permettent à Ford de montrer toute la détresse humaine. Détresse qu’il oppose à l’opulence des citadins en utilisant la profondeur de champ : ainsi cette scène dans la station essence qui voit Pa Joad demander une miche de pain tandis qu’en arrière-plan les badauds l’observent avec incrédulité ! Il faut aussi mentionner ces plans larges qui montrent l’espace dans lequel se déplace la famille Joad, mettant ainsi en exergue la difficulté de leur tâche. Des plans dessinant l’immensité et l’âpreté de l’Ouest américain, des plans à la beauté infinie et sublimée par la superbe photographie de Gregg Toland (qui signera un an plus tard celle de Citizen Kane). Citons enfin ces quelques travellings dans les camps de réfugiés et en particulier celui qui place la caméra en regard subjectif sur le camion des Joad. L’objectif à large focale avance avec lenteur au cœur d’une marée humaine et nous permet d’en saisir chaque détail. Ici, Ford a une approche quasi documentariste qui nous plonge sans la moindre emphase au cœur de la misère. Après ce plan, le regard des Joad se pose sur celui des enfants du camp et, à travers quelques portraits, Ford dresse un tableau sensible et bouleversant de cette Amérique délaissée par le système. Chez John Ford, il faut lutter pour vivre. L’American dream n’existe pas.

Au-delà de cette mise en images, qui manifestement échappe à Nunnally Johnson, John Ford déploie son art en s’entourant d’une troupe d’acteurs qui lui est chère. Il faut évidemment citer Henry Fonda qui signe ici l'une de ses plus belles prestations. D’abord en quête de rédemption, son personnage se transforme lentement au contact des événements. Fonda joue en intériorité, il est habité d’une force tranquille qui sied parfaitement au personnage de Tom Joad. Sa douceur, son sourire innocent, ses regards d’une pureté absolue en font un héros inoubliable. A ses côtés, on trouve de nombreux comédiens qui, comme lui, ont déjà officié chez Ford. John Carradine interprète le personnage de Casy auquel il insuffle une folie permanente et à qui il donne une dimension spirituelle fascinante. N’oublions pas non plus les fidèles seconds couteaux de Ford tels Charley Grapewin (Grand Pa), O.Z. Whitehead (Al) ou Dorris Bowdon (Rosasharn), chacun interprétant son rôle avec le plus grand professionnalisme. Enfin, la famille Joad et par extension la famille fordienne ne seraient pas au complet sans Jane Darwell qui incarne une inoubliable Ma Joad. Sa performance saluée par la critique et récompensée d’un Oscar est empreinte, elle aussi, d’une force intérieure. A l’instar de Henry Fonda, on sent la lave couler dans ses veines, il s’en dégage une puissance contenue qui ne s’exprime que dans les yeux. Des yeux fixés sur la route, chargés d’une volonté indestructible.

Pendant le tournage, le clan Joad évolue sous le regard bienveillant de John Ford. Aucun geste, aucune parole ne dépassent, chaque mouvement n’est qu’harmonie avec la caméra du cinéaste. L’équilibre est parfait et concourt à la réussite de l’œuvre.

Avec Les Raisins de la colère, John Ford reprend évidemment le travail de John Steinbeck et de Nunnally Johnson mais il y apporte sa vision. Une vision humaniste, semblable à celle de Jean Renoir, Marcel Carné ou encore Kaneto Shindô (L’Île nue). Aujourd’hui, le travail de Ford inspire de nombreux artistes issus de domaines différents. Il n’est pas étonnant de retrouver parmi eux une autre légende américaine qui avoue s’être inspiré du film pour écrire un album mélancoliquement intitulé The Ghost of Tom Joad, à savoir Bruce Springsteen. Ce sera donc sur ces quelques vers du poète du New Jersey, sortis du fantôme de Tom Joad, que nous conclurons cette critique :

"Now Tom said : Wherever there’s a cop beatin’ a guy
wherever a hungry newborn baby cries
Where there’s a fight ‘gainst the blood and hatred in the air
Look for me Mom I’ll be there
Wherever there’s somebody fightin’ for a place to stand
Or decent job or a helpin’ hand
Wherever somebody’s strugglin’ to be free
Look in their eyes Mom you’ll see me."
(3)


(1) "Les Raisins de la colère est l’ancêtre le plus sublime des road movies du cinéma américain. Il contient en tout cas l’une des plus poignantes et plus violentes dénonciations de la misère qu’on ait vues dans un film. Un monde disparaît : celui de la famille unie et des traditions séculaires. Un autre monde, peut-être, va naître, enfanté dans le désarroi, le doute, la souffrance." Jacques Lourcelles
(2) Lettre publiée par Lindsay Anderson dans John Ford (Ramsay Poche Cinema).
(3) Bruce Springsteen - 1995 - The Ghost of Tom Joad - Columbia records.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : THEÂTRE DU TEMPLE

DATE DE SORTIE : 20 AVRIL 2016

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