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Critique de film
Le film

Les Quatre fils

(Four Sons)

Partenariat

L'histoire

Frau Bernle vit avec ses quatre fils dans le village bavarois de Burgendorf. L'un d'eux, Joseph, part pour les États-Unis grâce aux économies qu'elle lui donne. La Grande Guerre est déclarée. Ses autres enfants Franz et Johann sont appelés sous le drapeau. Ils trouvent la mort sur le front de Russie. Andrea, le plus jeune, est appelé à son tour. Aux États-Unis Joseph, épicier, marié et père de famille, rejoint également le contingent suite à l'entrée en guerre de son nouveau pays... Ils se croiseront sur un champ de bataille.

Analyse et critique

Tag Gallagher remarque que « Les caractéristiques essentielles du style de John Ford se trouvent dans les films de son frère Frank (Francis). » (1) Il y a, selon Gallagher, chez les deux frères « le goût de l’action vigoureuse, des compositions picturales et de l’humour oxymorique », une semblable atmosphère chaleureuse. Aussi, dans les premières années de l'industrie du cinéma, les films étaient réalisés par une même troupe d’acteurs, de scénaristes, d'opérateurs et de réalisateurs, ce que les deux frères perpétueront bien après que ce mode de production soit la norme. Gallagher explique comment il est difficile d’imaginer l’un ou l’autre Ford chercher des effets de montage et de cadrage à la recherche du maximum de sensations : « Griffith avait un faible pour [...] les distances hautaines, les plongées et gros plans soudains qui en font une sorte de rapace à côté des frères Ford et leurs contre-plongées ou leurs angles de vue horizontaux, leur montage moins heurté et leur distance plus respectueuse. » John Ford trouvera néanmoins dans la tendance formaliste de Griffith une influence durable. Après celles de son frère Francis et de D.W. Griffith, l'autre influence notable que subira Ford sera celle de Murnau. Celui-ci est invité en 1926 par William Fox, le producteur de Ford, à venir réaliser un film à Hollywood : L'Aurore (1927). Ford exprime à cette occasion, publiquement, son engouement. En 1925, les deux réalisateurs avaient été pressentis successivement pour réaliser une histoire en Arctique : Frozen Justice. Un projet finalement avorté. George O'Brien, vedette de L'Aurore, est d'ailleurs un habitué des films de Ford ; quant à Janet Gaynor, la vedette féminine, elle a fait deux incursions dans son univers.


John Ford, issu d'un milieu modeste, autodidacte formé sur le tas, débuta sa carrière en réalisant des westerns de deux bobines sans prétention. Sa maturité artistique viendra sur le tard. Sans doute est-il complètement souverain de son art lorsqu'il réalise une série de classiques sublimes au tournant des années trente et quarante. Il possède alors un savoir-faire unique et, très conscient de ses propres moyens, il est un grand maître. Sa période muette ne peut sans doute pas se mesurer à celle d'un Fritz Lang, d'un Murnau, d'un Stroheim, d'un Gance, voire même dans une veine plus proche d'un Frank Borzage ou d'un Henry King. On a l'habitude de retenir trois films marquants : Le Cheval de fer (1924), Trois sublimes canailles (1926), et Les Quatre fils (1928). Ce dernier est une ambitieuse production Fox tournée avec le procédé Western Electric Movietone Sound-on-Film Sound System avec effets sonores, musique et chanson (Little Mother). On aurait tort de mésestimer le reste de l'œuvre muette - la plus grande partie est hélas perdue -, à commencer par ses modestes westerns réalisés avec Harry Carey : certes, de simples films de bonne facture, destinés au grand public.


Il est cependant une constante fordienne que de savoir être à la fois un petit et un grand maître. Un petit maître qui sait reprendre le chemin de l'étude, ce qu'il fait en scrutant l’œuvre de Murnau. Il se rend en effet, en 1927, en Bavière, pour préparer Les Quatre fils et y tourner quelques plans. Là-bas (2) il se fait projeter des films allemands et rencontre plusieurs fois Murnau, avec qui il s’entretient de ses techniques de travail. Les Quatre fils subit cette influence d'une façon singulière : peut-être que pour la première fois de sa carrière, et la dernière, Ford va imiter des figures esthétiques qui ne seront pas permanentes dans son œuvre. La mobilité de la caméra, le décorum du film sur le modèle de L'Aurore sont étrangers à son style. Si Ford n'abandonnera plus certains effets de lumière, il reviendra très vite à sa préférence pour la caméra fixe (ses mouvements d'appareil rares sont toujours justifiés : soit ils accompagnent le mouvement d'un personnage au-delà des limites du cadre - c'est un mouvement invisible -, soit le mouvement est le révélateur d'un changement de perspective de la part du narrateur omniscient). Ce que l’Expressionnisme va apporter au cinéma fordien, c'est le surgissement de la subjectivité et du symbolique.


Tout ce qui suit délivre une grande partie de l'intrigue, notamment la fin.

La première partie du film est à la fois typique du cinéma fordien, par sa description truculente d'une Bavière traditionnelle, et atypique par ses grands nombres d'idées de raccords et de mouvements. Les premiers mots du premier intertitre sont « The Old Word ». Cette description de la Bavière est vue à travers le filtre d'un passé idéalisé. Les Quatre fils est l'un des premiers film de Ford a développer l'un de ses thèmes de prédilection : le passage d'un monde à l'autre (Quelle était verte ma vallée, Les Raisins de la colère, La Dernière fanfare, L'Homme qui tua Liberty Valence...). Ce vieux monde est décrit avec beaucoup de chaleur, d'humour et de nostalgie. On découvre un postier qui fait le lien entre chaque habitant de Burgendorf (qui n'est pas sans rappeler le portier du Dernier des Hommes de Murnau) puis le spectateur rencontre le maître d'école, le bourgmestre (3), l'aubergiste, les enfants, l’emblématique mère Bernle, ses voisins, ses quatre fils..... Lorsque le village se met à danser une folle farandole, le spectateur a l'impression de connaître les habitants. Pour Ford, l'Europe est caractérisée au sein de la communauté par un lien naturel, quasi charnel, contrairement aux communautés américaines - nous verrons comment l'un des fils va tisser aux États-unis des liens d’intérêts, des liens choisis. Ford, en de brèves séquences, caractérise chacun des fils du titre : Frantz, Joseph, Johann et Andreas. Le premier, l'aîné, est soldat ; le second, fermier ; Johann est forgeron, garant des forces telluriques du « fatherland » (celui des Nibelungen) ; tandis qu'Andreas, le dernier, est un innocent berger. Chacun n'occupe pas par hasard sa place au sein de la fratrie.


Ford maîtrise la profondeur de champ et réalise de beaux effets : le reflet du fer chauffé à blanc dans la forgerie et sur le visage de Johann, l'acier plongé dans l'eau qui dégage une vapeur et fait l'effet d'un fondu au blanc. Puis c'est l'entrée d'un train à la gare qui est l'occasion d'un travelling arrière virtuose. Un officier allemand descend à Burgendorf : les aigles de l'armée impériale, comme pour dédouaner le peuple allemand et permettre aux spectateurs américains de communier avec lui, sont d’emblée désignés comme des aristocrates rigides et sadiques. Ford n'a aucune sympathie pour eux. L'un des fils, Joseph, qui a une anicroche avec un officier, rêve d'immigrer au États-unis (où « chacun est égal »). Sa mère lui offre ses économies. Alors qu'il s'embarque pour l'Amérique, l'Europe s'apprête à trembler. Un plan de soleil jupitérien annonce les hostilités. La Grande Guerre est déclarée. C'est la fin du monde idyllique.


Lors de la conscription Franz et Johann sont appelés. Leur mère lève alors la main et fait porter une ombre sur leurs visages, une empreinte annonciatrice de mort. Un effet que Ford reprendra plusieurs fois dans sa longue carrière. Le postier autrefois bonhomme est maintenant le porteur de mauvaises nouvelles, perçu par la communauté comme un oiseau de mauvais augure. Sa lourde silhouette voûtée, parfois en ombre portée, pèse le poids de la guerre. Il livre une lettre bordée de noir, dans laquelle est annoncée la mort des deux fils. Le bonheur a fait place à une description très sombre et misérable du village. Andreas est appelé à son tour, alors que des officiers allemands accusent son frère Joseph de trahison. Celui-ci tient une épicerie à New-York. Il rejoint aussi le contingent après l'annonce de l'entrée en guerre de son nouveau pays. En Allemagne, son jeune frère est tondu, ses boucles blondes tombent à ses pieds - Abel est sacrifié. La mère regarde son fils en garnison depuis une vitre, à distance elle refait un geste de la main : Ford ne peut filmer d'ombre portée, mais le spectateur à déjà intégré l'effet de ce geste.


Une scène de toute beauté, tournée dans les décors construits dans les studios Fox pour L'Aurore, est la plus fameuse représentation de la Grande Guerre réalisée par John Ford. Au petit matin, au milieu de la brume et des roseaux, une patrouille de soldats américains avance vers l'ennemi décimé. On reconnaît Joseph dans une série de très gros plans. Il avance maintenant, seul, par saccades, la caméra le suit à contre-jour. Il enjambe des cadavres dans un trou d'obus. Dans un amas de corps, il est attiré par le visage d'un tout jeune homme qui se meurt. Il lui donne à boire. Il ne le reconnaît pas immédiatement, c'est son frère avec sa tête tondu : sans ses boucles blondes qui lui donnaient un côté antique et pastoral. Andrea le remet et succombe. Joseph est appelé, il doit rejoindre la patrouille. Ford un instant donne à ressentir ce plaisir perceptif, sensuel, connu déjà des spectateurs de L'Aurore.


La guerre est finie, un officier allemand est condamné au suicide par ses hommes dans une scène sidérante. Seule à présent, la mère n'est entourée par ses fils que par la magie d'une surimpression poignante. Elle est invitée par son dernier fils vivant, Joseph, à venir s'installer à New-York (comme un retour sur investissement : c'est elle qui avait permis à son fils d'immigrer). Débute une autre épreuve pour elle, qui doit d'abord apprendre l'alphabet anglais. Ford décrit avec force le destin du migrant. Mais, arrivée à Ellis Island, elle est incapable de se rappeler son alphabet. Son fils venu la chercher, avec sa femme et son fils, est obligé de s'en retourner chez lui. Elle est profondément seule dans l'anti-chambre de l'Amérique. Elle arrive alors à passer une porte. Elle gagne seule New York. Elle est perdue dans un univers - le nouveau monde - dont elle n'a pas les codes : dans le métro, dans la gare. Ford est d'une tendresse infinie pour les vieilles personnes modestes - très touchante Margaret Mann. Déboussolée, elle est heureusement prise en charge par un agent, un alter ego du postier bavarois qui va la mener chez son fils... (Les plans urbains, pour la petite histoire, sont contemporains du tournage, il existe un léger décalage avec les premières années d'après-guerre). Joseph, qui était parti à sa recherche lorsqu'il avait appris sa disparition, la retrouve chez lui, son fils assoupi dans ses bras. La nouvelle famille est maintenant réunie sous l'égide de la jeune Amérique, nouvelle grande nation de ce monde.


Les Quatre fils reçut le Photoplay Award du meilleur film de l'année 1928. La Fox produira un remake oublié en 1940 réalisé par Archie Mayo avec Don Ameche. C'est aussi le premier des 41 films de Ford où apparaît l'acteur de second plan Jack Pennick, ses poches sous les yeux et sa dentition chevaline, ici dans son second rôle le plus important : il est l'ami américain de Joseph. Après cette parenthèse stylistique, Ford revient en territoire connu avec La Maison du bourreau et sa mythique Irlande. Il poursuit une veine expressionniste mais dans un cadre rigoureux, avec une caméra moins mobile. La flexuosité de l'espace, le jeu d'ombre et de lumière, font maintenant partie de sa palette de réalisateur. La leçon est digérée. Les Quatre fils mérite aujourd'hui d'être reconnu comme un jalon important de son réalisateur, de sortir d'un oubli tout relatif. Il peut être considéré comme l'un des meilleurs films américains de la fin du muet.

(1) John Ford : The Man and his films, University of California Press; Reprint edition (1988)
(2) À la recherche de John Ford de Joseph Mc Bride chez Institut-Lumière /ACTES-SUD (2007)
(3) August Tollaire, qui joue ici le bourgmestre, interprète également le maire du village français dans Deux femmes. La fête du foin du film de 1933 rappelle la vision folklorique du bourg bavarois des Quatre fils.

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Par Franck Viale - le 8 décembre 2017