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Critique de film

L'histoire

Kansas, 1867. La Guerre de Sécession est terminée depuis peu mais des renégats sudistes n’ayant pas supporté la défaite sillonnent toujours la campagne, commettant encore quelques actes "terroristes" à l’encontre des civils. Le vétérinaire Gil Hanley (Sterling Hayden) vit paisiblement avec son épouse (Joan Leslie) dans un coin isolé quand un groupe de ces rebelles vient frapper à sa porte, l’un d’entre eux (James Anderson) étant blessé. Hanley le soigne sans se montrer curieux quant à la raison de sa plaie mais peu après des soldats de l’armée américaine viennent l’arrêter. Ils ont retrouvé derrière sa maison une sacoche d’argent volé, perdue par les hors-la-loi, et l’accusent d’avoir aidé des bandits en fuite, voire même de faire partie du gang traître à la patrie, lui-même ayant été un ex-soldat confédéré. Gil est condamné à être retenu prisonnier à Hellgate, une prison militaire du Nouveau-Mexique qui se trouve perdue au milieu de nulle part, à l’intérieur d’une montagne sise au centre d’une région désertique et où officie l’impitoyable Lieutenant Tod Voorhees (Ward Bond). Celui-ci hait les "guérilleros" depuis que ces derniers ont incendié sa maison dans laquelle son épouse et sa fille ont péri. Autant dire que toutes les conditions sont réunies afin qu’il soit presque impossible de s’échapper de Hellgate, d’autant plus que des Indiens de la tribu Pima sont payés pour ramener les éventuels fuyards - la prime étant plus élevée s’ils sont pris morts plutôt que vifs ! Mais les conditions de détention sont tellement pénibles que Hanley décide, malgré les réticences à son encontre, de s’associer avec son compagnon de cellule George Redfield (James Arness) pour organiser une évasion...

Analyse et critique

Hellgate est le deuxième film réalisé par Charles Marquis Warren qui fut également un écrivain consacrant de nombreux de ses romans à l’histoire de l’Ouest, privilégiant les faits peu connus, les thèmes originaux et les personnages atypiques. Quand au début des années 50 on lui proposa de passer derrière la caméra, il demanda des conseils à Budd Boetticher (recommandations qu’il ne semble pas avoir bien suivies au vu de ses mises en scène manquant singulièrement d’efficacité et de rigueur). Il se spécialisera néanmoins à nouveau et très logiquement dans le western, passant du scénario à la réalisation, du cinéma à la télévision (Gunsmoke, Rawhide…). Il est resté tristement célèbre pour son troisième film, Le Sorcier du Rio Grande (Arrowhead), peut-être le western le plus haineux et raciste de l’histoire du genre. Autrement, il signera quelques scénarios très efficaces tel celui du réjouissant La Mission du Commandant Lex (Springfield Rifle) d’André de Toth. On a souvent dit que Hellgate était un remake de The Prisoner of Shark Island (Je n’ai pas tué Lincoln) de John Ford ; c’est peut-être un peu exagéré même si la situation de départ est assez similaire, celle d’un homme injustement accusé puis, victime d’une justice expéditive, envoyé dans un établissement pénitentiaire où les conditions de détention sont très dures. Grâce à ses notions de médecine, une épidémie qui s'était déclarée au sein de la prison sera enrayée. Remake ou non, il s’agit d’un des rares exemples de western ayant flirté avec le film de prison. Amateurs de ce dernier sous-genre du cinéma (sans que cette appellation ne soit aucunement péjorative), vous pourriez donc être fortement intéressés.

Le film débute par un prologue nous faisant penser que l’intrigue qui va nous être contée serait tirée d’un fait réel et qu’il vaudrait mieux pour tout le monde qu’une telle histoire ne puisse plus se reproduire. Après maintes recherches, il s’avère que non, que ce ne serait que pure fiction. A la limite, cela nous est égal ! Une petite roublardise de la part du scénariste/réalisateur qui veut ainsi faire d’emblée monter la pression, semblant vouloir nous dire : « Vous allez voir ce que vous allez voir ! » C’est de bonne guerre en terme de marketing mais, finalement, cet "avertissement moralisateur" dessert un peu le film car nous aurons beau espérer des éléments de l’intrigue d’une force considérable, rien ne viendra jamais vraiment ou alors rien de bien nouveau ; rien en tout cas qui ne fut déjà fait avant et avec une toute autre puissance ! Alors bien évidemment que de telles conditions de détention sont déplorables et inacceptables, tout autant que le fait qu’un innocent ait été victime d’une justice aussi expéditive. Mais, pour ne citer qu’un seul exemple similaire, repensez à Je suis un évadé (I Am a Fugitive From a Chain Gang) de Mervyn LeRoy qui s’avérait autrement plus efficace pour faire passer ce message humaniste. Mais il est finalement tout aussi malhonnête de ma part de vouloir comparer ces deux films, Charles Marquis Warren ayant tourné son western avec un minuscule budget pour une firme distribuée par l'un des studios de la Poverty Row, à savoir la Lippert Pictures, la toute petite compagnie qui avait produit les premiers films de Samuel Fuller (J’ai tué Jesse James et Le Baron de l’Arizona). Dans de telles conditions, on peut dire que Hellgate réussit néanmoins son pari, en recréant avec talent cette prison peu banale.

Mais avant d'arriver jusqu'à cet établissement pénitentiaire étonnant, il aura encore fallu patienter durant un petit quart d’heure introductif assez routinier (l’innocent envoyé en prison), qui s’avère finalement inutile si ce n’est pour passer un peu de temps avec la charmante Joan Leslie dans le rôle de l’épouse aimante de Sterling Hayden. Non seulement cette introduction n’apporte rien au film mais en plus elle se termine sur une invraisemblance grosse comme une maison : pourquoi le chef de gang, sachant ses jours comptés, s’acharne-t-il sur le pauvre homme qui lui avait précédemment sauvé la vie en faisant croire aux autorités que ce dernier fait partie de ses complices ?! Il n'y a aucune raison plausible à cet état de fait, ce qui nous fait dès lors émettre un doute quant aux qualités d'écriture de Marquis Warren. Il me semble que le film aurait gagné en densité et en force s’il avait été amputé de cette introduction ; par exemple, les faits rapportés de prime abord auraient pu l’être par l’intermédiaire du personnage de Sterling Hayden narrant les causes de son emprisonnement à ses codétenus. Le cinéaste aurait d’ailleurs pu supprimer tout ce qui se déroule en dehors de la prison et de ses alentours car la conclusion n’est guère plus convaincante, cassant un peu le ton sec et violent qu’il avait réussi à instaurer en optant pour un final assez mièvre et en évacuant tout climax, en tout cas un final qui détonne trop avec ce qui avait précédé. Cette histoire d’épidémie de typhus n’est guère passionnante, d’autant qu’une invraisemblance au moins aussi importante que la première citée arrive pour nous sortir une fois de plus du film. Le personnage de Ward Bond, dont la haine envers Sterling Hayden n’a d’égale que son sadisme envers les prisonniers (« Vous n’aimerez pas le sort que je vous réserve ; vous voudrez vous échapper », les provoquant ainsi pour avoir une occasion de leur tirer dessus), laisse pourtant Hanley partir sans escorte à la recherche de l’eau qui mettrait fin à la maladie ; un retour de confiance absolument pas crédible. Entretemps, lors d’une tentative d’évasion, les fuyards trouvent comme par enchantement des chevaux qui les attendaient bien sagement au détour d’un rocher. Tous ces exemples pour argumenter sur le manque de rigueur de l’écriture, un défaut que l'on retrouve aussi dans la description des personnages dénuée de finesse.

Cela dit, et même si l'on peut également trouver à redire sur de la mise en scène qui manque singulièrement d’inventivité et reste bien trop sage au regard du sujet, l’exploitation du décor de la prison est superbe et mérite à elle seule que l'on jette un œil à ce western "claustrophobe" un peu frustrant à force de ne pas tenir ses promesses mais néanmoins fort plaisant à suivre. Une colonie pénitentiaire comme vous n’en avez jamais vue et comme vous n’en reverrez probablement jamais. Essayons de vous la faire imaginer ! Une montagne aux falaises hautes de plusieurs centaines de mètres sur les crêtes desquelles des soldats sont placés en surveillance ; en son centre une espèce de canyon où sont montées quelques tentes dans lesquelles vivent ces gardiens. Tout autour de cette montagne isolée, le désert à perte de vue. L’eau étant absente, elle est acheminée chaque mois par un convoi ; il faut donc bien la rationner afin d’éviter les manques en fin de mois. Quant aux cellules, pour y arriver il faut pénétrer par une entrée d'une grotte au centre de laquelle une trappe en bois s’ouvre, sorte de porte vers les enfers (d’où le titre parfaitement bien trouvé), une entrée vers les geôles s’enfonçant dans les entrailles de la terre. Même si le budget alloué fait que l'aspect carton-pâte est bien visible, les décors sont plutôt très réussis, apportant une touche de poésie fantastique à l'ensemble. Une seule entrée, le désert chaud à perte de vue, aucune source d'eau, des gardiens impitoyables, un commandant intraitable (« Vous n’allez pas l’aimer mais il ne va pas vous aimer non plus »), des postes de guets surplombant et des Indiens chasseurs de prime employés à poursuivre et à tuer les éventuels fuyards : autant dire que le spectateur n’aura pas le temps de s’ennuyer ; pas plus que les prisonniers qui n’auront qu’une seule envie, s’enfuir !

Vils traîtres, matons cruels, gardiens sadiques et provocateurs, punitions, humiliations, tentatives d’évasion… le lot traditionnel des films de prison est présent ici pour le plus grand bonheur des amateurs qui trouveront aussi - avant Le Pont de la rivière Kwai - un "four", une boîte métallique en plein soleil dans laquelle les prisonniers récalcitrants sont enfermés pendant un certain laps de temps. Si dans le film de David Lean, cette cabane sera debout, ici, elle se présente comme un cercueil, couchée. Pas mal de détails nouveaux, une trame intéressante pour un film qui, même s’il ne tient pas toutes ses promesses, permet de passer un bon moment grâce à son formidable décor mais aussi à une très bonne performance de Ward Bond et à d’autres comédiens chevronnés à défaut d’être particulièrement talentueux tels James Arness, Robert Wilke ou Sterling Hayden, dont la prestance est pour l’instant encore plus impressionnante que son jeu d’acteur toujours un peu terne. On ne s’ennuie jamais tout en regrettant que Hellgate n’arrive jamais vraiment à décoller faute à sa réalisation et à son écriture. Mais plus globalement, voilà un honnête divertissement que ce western assez brutal signé Charles Marquis Warren.

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