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Critique de film

L'histoire

Années 20. Dans un night-club malfamé de Chicago, le gangster Martin Snyder (James Cagney) assiste à une altercation entre l’entraineuse Ruth Etting (Doris Day) et un client l'ayant un peu molestée. Ce n’est pas du goût du patron qui met la jeune femme à la porte. Snyder, qui est tombé sous le charme de cette femme de caractère et qui possède de très nombreuses connaissances dans le monde du show business, décide de prendre en main sa carrière. Ruth, qui a toujours eu pour ambition de devenir une chanteuse réputée, se laisse faire et - aussi par reconnaissance - accepte de l’épouser ; elle commence en tant que chorus girl dans un dancing où elle se lie d’amitié avec le pianiste Johnny Alderman (Cameron Mitchell). Les talents de chanteuse de Ruth vont rapidement se faire jour et, après avoir remplacé au pied levé la vedette du spectacle, elle entame une fulgurante ascension. Après les Ziegfeld Follies et des émissions de radio, les sirènes de Hollywood retentissent. Le succès est au rendez-vous mais les relations entre les deux époux sont loin d’être au beau fixe, d'autant qu'à force de la côtoyer en tant que "coach" Alderman est tombé amoureux de Ruth...

Analyse et critique

Charles Vidor nous offre avec Love Me or Leave Me un biopic sur Ruth Etting, chanteuse et actrice aujourd’hui totalement oubliée qui avait réussi à percer dans le show business grâce à un gangster notoire qui tomba amoureux d’elle et qui décida de gérer sa carrière. Elle finit par acquérir assez de notoriété pour être engagée dans les Ziegfeld Follies avant de devenir entre 1925 et 1935 une vedette de la radio, de jouer dans quelques spectacles à Broadway - dont le célèbre Whoopee d’où est tirée la chanson-titre du film de Vidor - puis de tenir quelques rôles au cinéma. Dans la vraie vie elle épousa Harry Alderman, son pianiste (Cameron Mitchell dans le film), après que Snyder s'est fait tuer en 1938. Ils demeurèrent d'heureux mariés jusqu’à la mort d’Alderman à qui elle survécut douze années. Le film de Charles Vidor va être surtout intéressant pour sa description des relations ambigües, troublantes et tumultueuses entre la chanteuse et le gangster : Ruth ambitieuse, qui se sert de l’adoration de Snyder pour parvenir au succès, et ce dernier aussi amoureux qu’envahissant, colérique, paranoïaque et violent mais que l’on arrive néanmoins à prendre en pitié lors de ses accès de tendresse et au vu de la fierté entière et sincère qu’il a pour son artiste de femme.

Après sept ans et 17 films au compteur, Doris Day est enfin désengagée de son contrat qui la liait à la Warner. Elle va désormais être libre de pouvoir choisir où et avec qui elle va continuer à travailler sans pour autant ne rien regretter de sa période dans le studio qui la mit sur orbite et fit d’elle l’actrice la plus populaire et la mieux payée de l’époque. Après que Jane Powell a été pressentie et qu’Ava Gardner a refusé le rôle de Ruth Etting - ayant peur qu’on lui donne encore à jouer un biopic sans intérêt -, c’est James Cagney qui recommande au producteur Joe Pasternak l’actrice avec qui il avait joué dans West Point Story (Les Cadets de West Point) cinq ans auparavant et qu’il considérait alors comme une comédienne parfaite : "As an actress, she perfectly illustrates my definition of good acting ; just plant yourself, look the other actor in the eye, and tell him the truth. That’s what she does, all right." Il estime tellement Doris Day qu’il lui accorde même d’avoir son nom au-dessus du sien en haut de l’affiche, ce qu’il avait quasiment toujours refusé jusqu’à présent. Intriguée par le personnage de cette chanteuse des années 30, heureuse de retrouver un partenaire masculin avec qui elle s’était entendue à merveille, mais surtout enchantée de pouvoir travailler avec le département musical le plus réputé de l’époque - celui de la MGM, le studio roi de la comédie musicale -, elle n’hésite plus et se lance à corps perdu dans la préparation du rôle : "I prepared for the role by listening to all the Ruth Etting records. She had a quiet way of speaking and singing. It was not my intention to mimic her, but to suggest her style with little inflections and shadings that I picked up from the recordings."

Voir ou revoir Les Pièges de la passion aujourd’hui, c'est l’occasion idéale pour ceux qui douteraient encore des talents d’actrice dramatique de Doris Day de réviser leurs jugements ; l'inoubliable interprète de L’Homme qui en savait trop (The Man Who Knew Too Much) d’Alfred Hitchcock, Pique-nique en pyjama (Pajama Game) de Stanley Donen, Confidences sur l’oreiller (Pillow Talk) de Michael Gordon et Young at Heart de Michael Douglas se révèle tout simplement impeccable dans le rôle de Ruth Etting. Elle arrive même sans problème dans ce registre bien plus sombre qu’à l’accoutumée à tenir tête à James Cagney pourtant égal à lui-même, touchant en amoureux transi, parvenant à insuffler un peu d’humanité à son personnage brutal même si manquant un peu de nuances sur la durée (le spectateur a parfois l’impression au bout d’une heure de film de le voir jouer et rejouer toujours la même scène). La faute en incombe en partie aux scénaristes qui semblent avoir eu du mal à renouveler ce genre de séquences, faute aussi à un manque flagrant de rebondissements dramatiques. Le film n’aurait duré que 90 minutes qu’il aurait probablement été plus harmonieux de ce point de vue, qu'il aurait paru moins redondant. Une toute petite réserve également sur le jeu de Doris Day : si elle parvient facilement à émouvoir en laissant couler quelques larmes discrètes, elle peine à nous convaincre de la véracité des quelques scènes où elle s’écroule en pleurs et en cris, des séquences cependant très rares. Rien cependant de rédhibitoire de part et d'autre, bien évidemment. Aux côtés de cet improbable mais très joli couple de cinéma (dont la complicité était étonnante dans leur film précédent), on trouve beaucoup d’excellents seconds rôles dont un touchant et attachant Cameron Mitchell dans la peau du pianiste follement amoureux de la chanteuse avec qui il travaille.

Le film eut non seulement un immense succès critique et public - le soundtrack tout autant, au point de squatter plusieurs mois durant les charts américains - mais obtint également l’Oscar du meilleur scénario et cinq autres nominations pour cette année 1955. Il s'agit toujours du film préféré de Doris Day et également l’un de ceux que James Cagney fut le plus fier d’avoir tournés. Dommage que le scénario soit un peu redondant, se mettant à piétiner à mi-parcours, et que la mise en scène de Charles Vidor manque d'ampleur et de personnalité car le potentiel nécessaire pour aboutir à un grand film était bien présent. Imaginons le résultat sous la direction du premier réalisateur pressenti, George Cukor : au vu des sommets émotionnels qu'il avait fait atteindre à son récent Une étoile est née (A Star is Born), il ne fait presque aucun doute qu’entre ses mains Love Me or Leave Me aurait été un drame musical d’une plus grande envergure et que toutes les séquences chantées auraient été plastiquement bien plus remarquables. En l’état, Charles Vidor étant loin d’être un tâcheron (rappelons nous les sympathiques The Desperadoes, Hans Christian Andersen ou Cover Girl, sans oublier le célèbre Gilda), son film est sinon génial ni inoubliable mais néanmoins de très bonne tenue, aidé en cela par la perfection du travail effectué par les équipes artistiques et techniques de la MGM sous la direction d’un Joe Pasternak très bon producteur, un peu trop injustement éclipsé par Arthur Freed concernant le film musical.

Dans ce drame musical, nous retiendrons surtout deux grands comédiens rivalisant de talent, énormément de chansons - dont deux inédites écrites spécialement pour le film, les très belles I'll Never Stop Loving You et Never Look Back - parfaitement mises en valeur par George Stoll, un scénario plutôt bien écrit même s’il s’essouffle un peu en cours de route, ainsi qu'une mise en scène qui sans atteindre des sommets reste rigoureuse et efficace, et maniant l'Eastmancolor et le Cinémascope avec un certain goût. Rien de révolutionnaire en l'état, mais Love Me or Leave Me constitue néanmoins l’un des biopics musicaux les plus réussis de l’époque avec The Glenn Miller Story (Romance inachevée) d’Anthony Mann.

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La fiche IMDb du film